La Methodenstreit, c’est quoi ??!

Je m’en vais vous compter ce matin une histoire que tout historien de la pensée économique connait, mais reste inconnu pour le reste du monde, les économistes y compris. Cette histoire, c’est celle de la « Querelle des méthodes », ou encore appelée Methodenstreit en allemand. De manière similaire à la philosophie scolastique au Moyen âge (la Querelle des Universaux) et à la sociologie à la fin du 19ème siècle, l’économie a en effet connu sa dispute méthodologique. Cette querelle a pris place en Allemagne et en Autriche, essentiellement dans les années 1870 et 1880, et a opposé deux illustres économistes : l’allemand Gustav Schmoller (1838-1917) et l’autrichien Carl Menger (1840-1921).

Plantons le décor

Pour comprendre le débat (le pugilat diront certains) qui a opposé ces deux économistes, une petite mise en contexte est nécessaire. Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, l’Allemagne est LE centre académique mondial en matière de sciences sociales. L’Allemagne est en effet d’une part le pays qui compte le plus d’Universités et d’où proviennent de nombreux grands philosophes, sociologues et économistes. Il faut savoir par exemple, à cette époque, que les futurs économistes américains viennent faire leurs études en Allemagne. Les années 1870 sont celles de la « révolution marginaliste », période au cours de laquelle la science économique va connaitre une véritable transformation suite à la publication simultanée en 1871 par Menger, Léon Walras et Stanley Jevons de leur Principes d’économie politique. Bien qu’il s’agisse de travaux réalisés de manière totalement indépendante, il apparait que Menger, Walras et Jevons y raconte à peu près la même chose. C’est souvent à cette date que l’on situe la naissance de l’économie néoclassique.

Il serait pourtant erroné de croire que les marginalistes se sont imposés immédiatement. On sait que Walras, le français, avait du s’exiler en Suisse, ses travaux n’étant pas les bienvenus en France. Jevons devra attendre 20 ans avant que ses travaux ne s’imposent en Grande Bretagne. Quand à Menger, il va buter sur un obstacle nommé Schmoller. Ce dernier est en effet le chef de file de l’école historique allemande qui règne alors en maître absolu sur les sciences sociales allemandes. Cela est souvent ignoré, mais il faut savoir que les historicistes et Schmoller en particulier ont une influence majeure sur les réformes sociales entreprises en Allemagne à cette époque, par le biais du Verein für Sozialpolitik, une sorte de think tank avant l’heure composé des plus illustres sociologues et économistes allemands de l’époque (Schmoller, Bücher, Max Weber, etc.). En fait, l’école historique allemande domine le monde académique allemand depuis les années 1840 et notamment les thèses de Friedrich List (connu pour son idée de « protectionnisme éducatif »). Les historicistes, comme leur nom l’indique, sont partisans d’une démarche fondée sur l’enquête historique, la collection de données, et sont très réticents à toute forme de systématisation théorique universelle à la manière de ce qu’ont entrepris les économistes de la tradition ricardienne.

Le clash

Tout commence avec la publication par Menger de ces Principes d’économie politique en 1871. Menger y développe les idées du raisonnement à la marge et de la valeur subjective et lance une pique au passage envers les historicistes en attaquant leur concept « d’économie nationale », qui est un peu l’ancêtre des concepts du style « systèmes sociaux d’innovation et de production » utilisés aujourd’hui par l’Ecole de la régulation. Schmoller, grâce à sa position dominante, va réussir à faire en sorte que la diffusion de l’ouvrage de Menger en Allemagne soit quasi nulle. Plusieurs compte-rendu de cet ouvrage (dont un écrit par Schmoller… anonymement !) achèveront de lui faire une mauvaise réputation.

Menger réplique en 1883 avec un ouvrage méthodologique dont le titre anglais est  Investigations into the Method of the Social Sciences (en allemand ça donne Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften, und der politischen Őkonomie insbesondere). C’est le véritable point de départ de la Querelle. Menger y développe une critique systématique de l’épistémologie et de la méthdologie historicistes et présente sa propre conception. Schmoller n’est quasiment jamais cité mais on voit facilement à qui Menger s’adresse. Schmoller en fait une critique acerbe dès sa sortie, dans des termes très polémiques. Menger réplique en 1884 par une réponse sous forme de pamphlet Les erreurs de l’historicisme sur l’économie allemande (Irrthümer des Historismus in der deutschen Nationalökonomie). A ce stade, on est déjà sorti depuis un certain temps du débat académique pour tomber dans la querelle de personnes improductive. C’est ce qui fera dire à Schumpeter que ce débat fut un dialogue de sourds totalement inutile. La dispute se poursuivra encore pendant quasiment deux décennies par l’intermédiaire des élèves et collègues respectifs de Menger et Schmoller.

Mais au fait, sur quoi portait la dispute ?

Il y a beaucoup d’idées reçues sur la Methodenstreit, et les jugements négatifs de Schumpeter et de quelques autres grands historiens de la pensée n’ont pas incité à creuser plus que ça ce qui a pu être dit. Pourtant, quand on fait l’effort d’aller voir au plus près, on se rend compte que ce débat théorique était peut être plus riche qu’on ne le croit. Il faut déjà évacuer les idées reçues. A l’occasion, on peut lire que la Querelle des méthodes aurait été le lieu d’un débat opposant la démarche inductive à la démarche déductive, ou encore l’économie « littéraire » à l’économie mathématique, voire même empirisme contre théorie. Ces interprétations sont totalement fausses. Quiconque prend la peine de lire Schmoller et Menger voit facilement que 1) la question des mathématiques est totalement absente puisque ni Schmoller ni Menger n’utilisent la moindre équation mathématique dans leurs écrits, 2) tous les deux se prononcent explicitement en faveur d’une démarche combinant induction et déduction, 3) malgré son empirisme indéniable, Schmoller reconnait la nécessité de la théorie et à même une conception de cette dernière bien plus évoluée que celle de Menger.

En fait, Menger et Schmoller était d’accord sur de nombreux points sauf sur un élément fondamental : l’objectif de la science économique. Dans une veine historiciste, Schmoller considérait en effet que l’objectif de l’économie était de faire ressortir les spécificités des économies nationales dans le temps et l’espace. De comprendre comment et pourquoi chaque économie nationale était spécifique, de saisir la différence entre un système capitaliste et un système féodal. De ce point de vue, Schmoller s’est toujours refusé a toute construction théorique véritablement universelle : les concepts sont censés être des outils permettant au chercheur de saisir la spécificité de chaque économie, mais ils ne renvoient à aucune réalité ontologique. Pour Schmoller, le point de départ doit donc être invariablement le matériau empirique, les données, à partir desquels l’économiste va construire des concepts pour les articuler. Schmoller procède clairement ainsi dans ses Principes d’économie politique publié en allemand dans les années 1870 et traduit en français au début du 20ème siècle (les exemplaires sont très rares et ceux que j’ai entre les mains avaient tendance à partir en lambeaux).

La méthode que Menger expose dans son ouvrage de 1883 est tout autre. Il y développe ce qu’il convient d’appeler un réalisme aristotélicien. Menger considère que l’objectif de la théorie économique (qu’il distingue de l’histoire économique et de la statistique économique) est de parvenir à saisir l’essence des objets étudiés. Menger se fait le défenseur d’une méthode analytique : on isole les aspects essentiels du phénomène étudié et on divise ces aspects essentiels dans la forme la plus simple et la plus typique. C’est le fondement de ce que Menger nomme la recherche théorique exacte en sciences sociales. Pour Schmoller, il n’existe pas de lois économiques car celles-ci sont variables dans le temps et l’espace en fonction des institutions en vigueur. Pour Menger, s’il n’existe pas empiriquement de lois ayant un statut de loi au sens des sciences physiques (Menger parle bien de lois empiriques mais leur donne un statut particulier), l’économiste peut en revanche découvrir des lois exactes en utilisant la méthode de la recherche exacte. Comment fait-on en économie ? Selon Menger, l’élément le plus simple et le plus typique de tout phénomène économique est l’individu. On peut ainsi décompser tout phénomène économique en partant de l’individu et isolant un aspect majeur de son comportement : la poursuite de son intérêt. Menger explique ainsi que l’on peut remonter jusqu’à l’essence du phénomène qu’est le prix de marché. Il utilisera aussi cette méthode pour découvrir l’essence du marché et de la monnaie en montrant que ces phénomènes sont purement le résultat d’actions individuelles.  L’approche de Menger relève donc bien de l’essentialisme et du réalisme. Sa démarche est essentialiste car elle suppose qu’une partie de la démarche scientifique a pour vocation à retrouver l’essence des choses. Elle est réaliste, sur le plan philosophique, dans le sens où elle suppose que les concepts ont une existence propre, sous la forme d’essence. Ainsi, le concept de « prix » ou celui de « marché » ne renvoient pas à de simples définitions conventionnelles désignant des phénomènes variables à travers le temps. Il s’agit au contraire de phénomènes bien réels ayant une nature propre.

Les enseignements de ce débat

Le débat entre Schmoller et Menger semble avoir porté sur une question bien plus profonde que la simple opposition empirisme/théorie ou induction/déduction. Schmoller reconnait clairement l’importance de la théorie, il en fait un usage (certes modéré) dans ses écrits appliqués (qui parfois tournent il est vrai à l’empirisme naïf). Mais en fait, Schmoller voit la théorie davantage comme un outil, un instrument, pour permettre au chercheur faire ressortir les contrastes entre différents systèmes économiques. Au contraire, pour Menger, la théorie permet la découverte de lois exactes, de relations universelles entre des phénomènes économiques réduits à leur essence. En fait, l’opposition entre Schmoller et Menger, si tant est que l’on puisse la réduire à une opposition binaire, réside dans la tension entre nominalisme et réalisme*. Schmoller défend un nominalisme épistémologique car il considère que les concepts ne sont que des représentations construites de la réalité empirique étudiée. Ce sont des lunettes qui n’ont pas d’existence propre. En fait, Schmoller anticipe l’idée d’idéal-type de Weber et développe même l’ébauche d’une théorie de la formation des concepts (c’est à dire comment tout individu et en particulier le chercheur sélectionne des éléments dans la réalité pour construire des concepts portant dessus). Au contraire, Menger est le partisan d’un réalisme : les concepts (par exemple le concept de « prix », de « travail », de « marché ») désignent uen réalité, une essence bien identifiée. Ils « existent » réellement.

La position de Menger était plus élaborée que celle de Schmoller qui, hormis ses intuitions, était relativement faible du moins dans la manière dont il la mettait effectivement en pratique. Il y a quand même un problème chez Menger : il lui manque une théorie de la formation des concepts. Menger n’explique jamais comment on parvient à l’essence des choses. Il ne voit pas que son choix de partir de l’individu relève d’un « rapport aux valeurs », c’est à dire d’un choix épistémologique fait par le chercheur pour étudier les phénomènes d’un certain point de vue. Il manque à Menger une théorie justifiant (ou expliquant) l’orientation spécifique qu’il confie à la recherche théorique.

Cette querelle ne sera jamais vraiment résolue. Il faut toutefois noter que Max Weber et Joseph Schumpeter apporteront chacun à leur manière des réponses plutôt satisfaisantes. D’ailleurs, il est impossible de comprendre les écrits (au combien difficiles) épistémologiques de Weber sans avoir à l’esprit qu’ils essayaient de résoudre la Methodenstreit. L’ironie de la chose est, qu’en dépit de toutes les forces mobilisées dans ce débat, la science économique ne reprendra ni les idée de Schmoller, ni ceux de Menger. Un dernier mot : il est souvent considéré que le vainqueur de ce débat a été Menger. C’est certainement vrai dans la mesure où ses positions étaient plus solides et ont eu finalement plus d’influence. Il faut cependant noter que Menger infléchira considérablement ses positions théoriques dans la deuxième édition de ses Principes, en anticipant la distinction de Polanyi entre économie susbstantive et économie formelle et en reconnaissant que les « lois » économiques qu’il identifie ne sont valables que pour une époque donnée. Mais cette deuxième édition ne sera jamais traduite en anglais. Il parait que Hayek a joué un rôle important dans cette « censure ».

* Attention, il s’agit d’une interprétation toute personnelle de la Querelle, pas sûr qu’elle soit acceptée par tous les historiens de la pensée qui se sont intéressés au sujet.

 

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8 Commentaires

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8 réponses à “La Methodenstreit, c’est quoi ??!

  1. Gu Si Fang

    Superbe article!

    J’ai entendu un économiste autrichien (Kirzner, je crois) dire que le coeur du débat était de savoir si oui ou non il existait des liens de cause à effet systématiques en économie. Les Autrichiens seraient ceux qui ont répondu « oui », et les historicistes « non ». Cela vous paraît-il correct?

  2. elvin

    d’abord bravo pour cet article

    deuxièmement mon interprétation personnelle est bien celle qui est rapportée par Gu Si Fang

    troisièmement, il faut dire que la conception de Menger est celle de Say, de John Stuart Mill, de Cairnes, de John Neville Keynes (le père …), et en fait de tous les économistes classiques qui l’ont pratiquée sans même éprouver le besoin de l’expliciter (sauf les quatre que je cite et quelques autres).

    il faut enfin dire que cette conception a été reprise par toute l’école autrichienne et surtout par Mises qui l’a développée dans trois ouvrages entiers (Les problèmes épistémologiques de l’économie en 1933, Théorie et histoire en 1957, Les fondements ultimes de la science économique en 1962), et deux cent pages dans l’Action Humaine.

  3. C.H.

    @GSF :
    On peut formuler les choses ainsi. Schmoller comme Menger mettaient au centre de leur raisonnement la question de la causalité, mais effectivement là où on trouve chez Schmoller une forme de relativisme, il y a l’idée de causes nécéssaires chez Menger. Mais je crois que cette opposition ontologique vient après le problème épistémologique : comme Schmoller considère que la théorie ne peut jamais accéder à l’essence des phénomènes, on ne peut postuler qu’il existe des relations causales universelles.

    @elvin :
    Effectivement, Menger tire pas de mal de ses idées des classiques. Cependant, son réalisme et son essentialisme me semble assez différent de l’empirisme des classiques britanniques (pour JB Say, je ne sais pas).

  4. Gu Si Fang

    Le dernier paragraphe m’intrigue. Vous basez-vous sur une citation ou une référence qui indique ce changement de position de Menger? Voir ici pour un commentaire du traducteur : http://mises.org/etexts/Menger/transpreface.asp

  5. elvin

    Il me semble que Mill, dans le cinquième de ses « Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy » (« On the Definition of Political Economy; and on the Method of Investigation Proper to It ») se prononce clairement en faveur de l’existence de lois causales universelles en économie.

    De même pour Cairnes dans « The Character and Logical Method of Political Economy » et Keynes père dans « The scope and method of political economy ».

    Au total, c »est Schmoller et les historicistes (dont Marx et pas mal de nos contemporains) qui sont des marginaux par rapport au coutant principal de la pensée économique, et Menger et les Autrichiens qui, quoi qu’on en dise, sont en plein dedans

  6. C.H.

    Le traducteur dit lui-même dans sa note :
    « We rejected the possibility of a variorum translation because it was the first edition only that influenced the development of economic doctrine, because of the posthumous character of the second edition, and because *the numerous differences between the two editions* make a variorum translation impractical ».

    Mon allemand est très mauvais, mais ce qui est sûr c’est que Menger distingue dans cette seconde édition la « techno-économie » de l’économie au sens « economizing ». Karl Polanyi reprend explicitement sa distinction économie formelle/économie substantive de Menger. Il est difficile de savoir exactement pourquoi Menger a fait évoluer de la sorte ses Principes. L’un des grands spécialistes français de Menger, Gilles Campagnolo, qui a eu accès à la bibliothèque privé de Menger qui est conservés au Japon, n’en parle pas me semble-t-il dans ses écrits, alors que l’accès aux notes de Menger aurait peut être pu donner des indications. Ce qui est sûr, c’est que les autrichiens ne font jamais référence à cette seconde édition. Signe qu’il y a quelque chose qui doit les faire tiquer.

  7. elvin

    Je suis loin d’être chauvin, mais je trouve assez déplorable qu’on connaisse mieux les classiques anglais que les classiques français, qui sont au moins aussi inréressants, et à mon avis nettement supérieurs. Voir Cantillon (lranco-irlandais), Turgot et Say, bien meilleurs que Smith.

  8. A reblogué ceci sur [ DOCUMENTALISTE ] sciences de la culture and commented:
    Quelques renseignements précieux sur la « querelle des méthodes »: plus complexe qu’une simple opposition entre méthode déductive et inductive !

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