Note de lecture : « Individus, institutions et marché », de Chrysostomos Mantzavinos

mantzavinos

Nouvelle note de lecture, portant cette fois-ci sur un ouvrage de Chrysostomos Mantzavinos : Individus, institutions et marchés. Cette note a été également publié sur le site nonfiction.fr.

Ambitieux. Tel est le terme qui vient immédiatement à l’esprit s’il fallait décrire en un mot l’ouvrage de l’économiste Chrysostomos Mantzavinos, Individus, institutions et marchés. Professeur d’économie et de philosophie à l’Université Witten/Herdecke en Allemagne, Mantzavinos synthétise dans ce livre plus d’une dizaine d’années de recherche portant sur la thématique du rôle des institutions dans les phénomènes économiques et dans l’encasrement du marché. Ambitieux, l’ouvrage l’est dans la mesure où l’auteur s’appuie sur de nombreuses approches théoriques économiques – essentiellement hétérodoxes, et ne rechigne également pas à mobiliser des connaissances provenant d’autres disciplines telles que la psychologie, l’épistémologie ou encore la sociologie. Le tout donne un ouvrage particulièrement dense et riche, doté d’une bibliographie de près de 50 pages (!), d’accès assez délicat mais traitant de questions porteuses d’enjeux majeurs pour la science économique moderne.

Le propos de Mantzavinos s’appuie principalement sur tous les développements théoriques qui ont émergé à partir de la fin des années 1970 et « propose ce que l’on pourrait considérer comme une théorie de l’émergence des institutions d’une société et du déroulement des processus de marché dans ce cadre institutionnel » (p. 1). En d’autres termes, Mantzavinos propose un cadre théorique permettant de rendre compte de la manière dont émergent et évoluent les règles et normes encadrant les actes économiques prenant place sur le marché, et comment ces dernières orientent les processus de marché. Il procède pour cela en trois temps se succédant logiquement : l’élaboration d’un modèle du comportement humain centré sur l’idée de l’action comme résolution de problèmes, l’examen de l’émergence des institutions et de la manière dont elles structurent les comportements, et enfin l’étude de la manière dont les processus de marché sont conditionnés par les institutions.

L’action comme résolution de problèmes
Le point de départ de la démarche de l’auteur est de proposer une nouvelle conceptualisation de l’action humaine dans le cadre de l’individualisme méthodologique. Mantzavinos insiste en effet sur le fait que toute explication en sciences sociales, et notamment en économie, doit immanquablement partir des comportements individuels. Il s’agit d’un point de vue faisant largement consensus en économie. Il en va de même pour l’idée que l’individu doit être considéré comme « rationnel ». Toutefois, à ce stade, la démarche proposée s’écarte du cadre habituel de la rationalité qui est celui de l’économie standard. Se positionnant dans une optique comparable à celle de l’économie comportementale, l’auteur considère qu’une théorie individualiste du comportement humain doit nécessairement partir des résultats empiriques mis en avant par la psychologie.

En mobilisant les apports des sciences cognitives et de l’épistémologie évolutionniste, l’auteur élabore une conception du comportement individuel en tant qu’activité de résolution de problèmes. Autrement dit, il est considéré que toutes les activités humaines sont tournées vers la résolution de problèmes. Les comportements individuels sont guidés par un principe motivationnel générique, qui est celui de la maximisation de l’utilité subjective. Chaque individu va interpréter la situation à laquelle il est confronté de manière personnelle, en fonction de ses croyances et de ses préférences qui lui sont propres. En fonction de cette interprétation, un certain nombre de problèmes spécifiques vont surgir et toute action aura pour objet de trouver une ou plusieurs solutions à ces problèmes.

C’est au terme d’un processus d’apprentissage que chaque individu va progressivement parvenir à élaborer les solutions les plus adéquates aux problèmes auxquels il se trouve confronté. Mantzavinos décrit un schéma d’apprentissage par lequel les individus acquièrent progressivement un stock de connaissances permettant la résolution de problèmes récurrents. Ces connaissances vont prendre la forme de règles qui, en s’agrégeant, vont se constituer en modèles mentaux définis comme « des structures de savoir flexibles créés selon les besoins à partir de règles toutes prêtes ». Ces modèles vont évoluer en fonction du feedback renvoyé par l’environnement : lorsque le suivi des règles débouchent sur un succès, ces dernières sont renforcées. A l’inverse, lorsque les règles ne permettent pas la mise en œuvre d’une solution satisfaisante, l’individu aura tendance à expérimenter de nouveaux comportements. Les connaissances contenues dans ces règles ont tendance à se diffuser dans l’ensemble de la population.

Ici, il importe de distinguer la nature du savoir concerné : le savoir théorique (« savoir que ») est en règle général transmis par le langage et les symboles de sorte que sa diffusion est relativement aisée ; il en va différemment pour le savoir pratique (« savoir comment ») dont la transmission se fait essentiellement par l’imitation. Cette conceptualisation de l’action humaine a pour conséquence de faire sortir l’analyse des sentiers traditionnels de la théorie économique. A partir du moment où l’individu est pensé comme en étant en permanence à la recherche de solutions à des problèmes, se pose la question du lieu où ces solutions peuvent être trouvées.

Les institutions comme ensembles structurées de règles et de représentations
Dans la seconde partie, l’auteur aborde le problème de l’interaction sociale, se concentrant ainsi sur la problématique des institutions. La fonction de celles-ci se comprend aisément à partir des conclusions de la première partie : elles ont pour rôle de structurer les règles, et d’offrir des solutions aux problèmes récurrents rencontrés par les individus lors de leurs activités.

Il s’agit ici d’aborder et de résoudre le problème hobbesien de l’instauration de l’ordre social en comprenant comment les institutions vont permettre la coordination et la coopération entre des individus disposant de connaissances différentes et d’intérêts parfois conflictuels. Dans cette partie, Mantzavinos élabore sa démonstration à partir de trois sources théoriques : les apports de l’ordolibéralisme de l’école de Fribourg (Eucken, Böhm), ceux de la nouvelle économie institutionnelle (North notamment) et enfin les résultats provenant du nouvel institutionnalisme en sociologie (Di Maggio, Powell).

La résolution du problème de l’ordre social trouve son origine dans l’émergence au niveau interindividuel de ce que l’auteur nomme des « modèles mentaux partagés ». Ces derniers peuvent être définis comme des répertoires de représentations sociales communs à tous les individus d’une même société. Les modèles mentaux partagés sont le socle de toutes les institutions. De manière classique, Mantzavinos distingue les institutions informelles (normes sociales, conventions, règles morales) et les institutions formelles (règles de droit émises par l’Etat). L’auteur détaille les diverses modalités par lesquelles ces différentes formes d’institutions émergent et évoluent mais insistent sur le fait qu’elles ont toutes en commun d’être des règles sociales relativement stables partagées par l’ensemble des individus. Il fait remarquer par ailleurs qu’institutions formelles et informelles sont largement complémentaires et qu’elles sont toutes deux indispensables, tout du moins dans les groupes sociaux ayant dépassé une certaine taille critique.

Les institutions et les processus de marché
La dernière partie de l’ouvrage est peut-être la plus intéressante pour l’économiste puisqu’elle aborde la question de la manière dont les institutions vont influencer le fonctionnement du marché (que, de manière étonnante, l’auteur ne semble pas considérer lui-même comme une institution). Outre les références théoriques mentionnées plus haut, l’auteur s’appuie ici essentiellement sur la théorie autrichienne des processus de marché. Dans ce cadre, le marché est conçu comme le lieu de rencontre d’une offre et d’une demande structurée par un ensemble de règles – les institutions – qui s’imposent à tous les agents. Les institutions définissent le champ des possibles au sein des marchés, c’est-à-dire ce qui est permis, encouragé, et prohibé. Toutefois, dans le cadre de ces limites, les agents disposent d’une certaine latitude. Se pose alors la question de la manière par laquelle la coordination entre les offreurs et les demandeurs peut être atteinte. Cette coordination est atteinte au travers d’un processus d’essais-erreurs mis en œuvre par chaque agent, sur la base du modèle de comportement décrit dans la première partie. Du côté de l’offre, des entrepreneurs cherchent de manière expérimentale des solutions au problème de la satisfaction des besoins des consommateurs. A cette fin, les entrepreneurs testent des solutions en élaborant de nouveaux produits proposés aux consommateurs. Les meilleures solutions, c’est-à-dire les produits générant le plus de profits, auront tendance à se propager parmi les entrepreneurs au travers d’un processus d’imitation. Du côté de la demande, les consommateurs sont décrits comme « sélectifs » : ce sont leurs décisions de consommer ou non tel produit proposé qui renvoient un feedback aux entrepreneurs qui, en retour, adapteront leur comportement.

Le dernier chapitre de l’ouvrage applique le cadre théorique développé à la question du développement économique. L’auteur procède à une critique des théories de la croissance endogène, développées dans les années 1990 et qui sont devenues aujourd’hui le cadre principal pour penser la croissance. En dépit de leurs mérites, ces théories reposent sur des hypothèses beaucoup trop fortes concernant les modalités de diffusion des savoirs et des innovations technologiques. Surtout, elles ignorent l’importance des institutions en tant que facteurs facilitateurs pour le développement des éléments que ces théories identifient comme fondamentaux pour la croissance (capital humain, apprentissage, progrès technique). Mantzavinos insiste ainsi sur le fait que, si on ne peut identifier de mécanismes spécifiques présidant à l’évolution des institutions, il apparaît en revanche que ces dernières exercent une « sélection artificielle » des processus de marché. En d’autres termes, les institutions déterminent l’orientation des processus de marché et ont par ce biais une influence sur leur efficacité en terme de croissance et de développement. L’auteur identifie alors rapidement les institutions formelles propices au développement économique : des droits de propriété privés clairement définis et protégés, la règle de droit, une décentralisation politique sur la base d’un système fédéral. Une dernière condition indispensable est que les institutions informelles soient compatibles avec ces institutions formelles. Ici, l’auteur reconnaît qu’il s’agit d’une question de contingence historique qui n’a rien d’automatique : l’évolution spontanée des règles informelles est en effet largement indépendante de l’action consciente des individus et repose sur une « dépendance du sentier », ce qui explique l’extrême difficulté de la mise en place des conditionsfavorables au développement économique.

Immanquablement, le lecteur refermera l’ouvrage en ayant une meilleure compréhension du rôle joué par les institutions dans le fonctionnement de l’économie et du marché. Le cadre théorique posé, il reste maintenant à tester sa pertinence en l’appliquant à des problèmes empiriques concrets. Cette dimension « appliquée » est en effet ce qui manque le plus à l’approche de Mantzavinos. Le dernier chapitre est un pas fait dans cette voie, mais un pas seulement.

 

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1 commentaire

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Une réponse à “Note de lecture : « Individus, institutions et marché », de Chrysostomos Mantzavinos

  1. Gu Si Fang

    Très intéressant. Merci pour cette longue note.

    Toute la difficulté semble être d’étudier à la fois les comportements individuels et les institutions, de concilier individualisme méthodologique et recherche sur les institutions. Existe-t-il des influences réciproques entre comportements individuels et institutions? Certainement, et dans les deux sens. Quelle est la nature de ces influences, que peut-on savoir à leur sujet, et avec quel degré de certitude? Grosse Programm!

    Je trouve beaucoup de ressemblances avec Hayek : individualisme méthodologique, subjectivisme, distinction entre différents types de connaissances, école de Fribourg. La maximisation de l’utilité est une différence importante. Y en a-t-il d’autres?

    Sur sa méthodologie, je suis intrigué par ce livre où l’auteur tente – si je comprends bien – de réconcilier herméneutique et philosophie rationaliste. Je trouve que c’est un curieux grand écart, mais il me manque certainement des clés pour le décoder.
    http://www.amazon.com/Naturalistic-Hermeneutics-C-Mantzavinos/dp/0521848121/

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