La tragédie de la causalité cumulative

L’une des raisons pour lesquelles Paul Krugman a obtenu le Prix Nobel d’économie est pour ses travaux sur le rôle joué par les rendements croissants dans la dynamique de localisation géographique des firmes au niveau international. L’idée peut s’exprimer simplement : le démarrage d’une activité par une firme est couteux puisqu’il lui faut engager des dépenses avant même d’avoir commencé à produire quoique ce soit. C’est ce qu’il est coutume d’appeler les coûts fixes, c’est à dire des coûts qui sont indépendants des quantités produites. A ces coûts fixes s’ajoutent des coûts variables, dont le niveau dépend directement du volume de la production. Les rendements croissants correspondent au fait que le coût marginal de la production est décroissant : autrement dit, plus la firme produit, plus les coûts fixes sont amortis et plus le coût marginal est faible.

Ce phénomène peut se produire au niveau de la firme mais aussi au niveau sectoriel, ce qu’avait mis en avant Alfred Marshall. Les implications sont radicales. Imaginons une firme qui a le choix de deux localisations géographiques, L1 et L2. Chaque localisation va rapporter à la firme un bénéfice Bi correspondant à un produit Pi moins des coûts de production Ci. Le produit comme les coûts sont fonction du nombre de firmes n déjà en place dans la zone géographique : Bi = Pi(n) – Ci(n). Si n est le nombre de firmes en L1, alors 1-n est le nombre de firmes en L2. C’est ici que l’on peut faire intervenir les rendements croissants. Le produit Pi dépend du nombre de firmes déjà en place car ce nombre va fixer la taille du marché : une zone géographique où l’activité économique est développée est une zone avec beaucoup de salariés et des débouchés potentiellement importants. Les coûts Ci dépendent également du nombre de firmes déjà en place du fait des rendements croissants : la concentration géographique est génératrice d’externalités positives. Ces externalités ont plusieurs origines : une plus forte demande qui permet à la firme de produire plus et d’avoir des économies d’échelle, la possibilité de transferts de technologie entre firmes, une meilleure division du travail via des relations étroites avec des sous-traitants, l’imitation et le benchmarking, etc. Plus il y a de firmes dans la zone géographique, plus une firme aura des coûts faibles grâce à ces externalités.

Par conséquent, si n est le nombre de firme en L1, dP1/dn > 0 (P1 est croissant dans n) et dC1/dn < O (C1 est décroissant dans n). Comme 1-n est le nombre de firmes en L2, la relation entre B2 et n est inverse. Une firme va choisir de se localiser là où c’est le plus rentable pour elle. Autrement dit, elle ira en L1 si B1>B2. On voit tout de suite les implications : si une firme va s’installer dans la zone la plus rentable et que les rendements sont croissants, alors on voit facilement que très rapidement toutes les firmes vont aller s’installer en L1 et quitter L2. Au bout d’un certain temps, on va donc se retrouver avec une concentration géographique extrême et des disparités au niveau de l’activité économique.

En fait, on retrouve ici un phénomène mis en avant par Adam Smith et repris plus tard par Allyn Young qui est celui du renforcement cumulatif entre division du travail et taille du marché. La division du travail permet une spécialisation des tâches et un accroissement de la productivité. Cet accroissement permet de baisser les coûts de production. La taille du marché permet quant à elle de produire davantage puisque la demande y est plus importante. L’élément important mis en avant par Smith et Young est que chaque élément renforce l’autre : plus le marché est de taille importante, plus la division du travail sera poussée puisqu’il faudra produire plus et que la main d’oeuvre à disposition sera importante. En retour, une division du travail plus poussée permettra d’accroitre la productivité et de baisser les prix, contribuant ainsi à accroître la demande et donc la taille du marché.

La relation division du travail/taille du marché et les rendements croissants sont des cas particuliers de ce que certains économistes ont appelé la causalité cumulative et circulaire (CCC). Cette expression exprime l’idée que les phénomènes économiques sont souvent le produit de relations causales réciproques et auto-renforçantes : A renforce B qui à son tour renforce A. L’aspect circulaire renvoie au fait que la causalité cumulative est parfois indirecte : A renforce B qui renforce C, qui à son tour renforce A. Ce phénomène est connu depuis longtemps même si l’analyse économique n’a pas toujours su le prendre en compte de manière adéquate. Nicholas Kaldor est ainsi l’un des tout premiers économistes à avoir mobilisé cette idée de manière extensive au niveau macroéconomique. Kaldor se sert de la CCC pour montrer l’importance de la demande effective pour la croissance économique : une forte demande effective (consommation intérieure, dépenses publiques et exportations) génère des anticipations optimistes des entrepreneurs qui investissent dans des actifs productifs. Cet investissement génère des innovations et une hausse de la productivité qui permet une baisse des prix et renforce la compétitivité des firmes nationales. Ces dernières peuvent alors exporter plus facilement et la baisse des prix renforce la demande effective, etc.

Thorstein Veblen et surtout Gunnar Myrdal ont également utilisé l’idée de CCC mais cette fois-ci au niveau des institutions. Veblen, dans son ébauche de théorie évolutionnaire des institutions, développe l’idée que les institutions tendent par nature à induire des comportements qui les renforcent : elles génèrent des régularités de comportement. Par conséquent, une fois qu’une institution s’est imposée, elle s’auto-renforce et devient inamovible. Myrdal a quant à lui appliqué de manière extensive le concept de CCC à son analyse du sous-développement en Asie et des inégalités aux Etats-Unis. Myrdal identifie six formes de capital contribuant au développement socio-économique : le capital humain, le capital social (confiance et réseaux), le capital asocial (la discrimination), le capital culturel (normes), le capital santé et le capital financier. Chaque type de capital interragit avec les autres et favorisent leur développement ou sous-développement : un capital santé faible rend les travailleurs moins efficaces et tend à diminer le capital financier, qui lui-même va diminuer l’investissement en capital humain. Or, un faible capital humain ne permettra pas d’accroitre le capital santé (pas assez de médecins notamment).

La notion de CCC est essentielle puisqu’elle permet de comprendre les divergences de développement économique à travers le monde. Elle est étroitement liée aux phénomènes de dépendance au sentier et d’hystérèse : un certain état en T0 va conditionner l’évolution du système en T1. C’est la raison pour laquelle on peut voir la causalité cumulative comme une forme de tragédie : un évènement aléatoire, contingent, à un moment donné peut engendrer des divergences de trajectoire entre économie et enfermer certains pays dans des « trappes » de sous-développement. Krugman a souligné dans ses travaux l’importance des « accidents historiques » qui modifient à un moment les paramètres du système et le font converger vers un nouvel équilibre. Ce point est particulièrement pertinent pour le développement de districts industriels. Easterly souligne le rôle du manque de chance et des phénomènes de causalité cumulative dans les problèmes de développement. La théorie des jeux évolutionnaires permet également de comprendre facilement les mécanismes de convergence et de divergence au sein d’un système (voir par exemple le cas de la discrimination). Ce que l’on appelle un équilibre évolutionnairement stable correspond en effet à une situation telle que l’apparition d’un nouveau comportement ne peut faire changer les comportements des autres individus, de sorte que la situation ne change pas. Ce type d’équilibre peut être sous-optimal, comme le célèbre exemple du clavier QWERTY le montre : l’économiste Paul David a ainsi expliqué qu’en dépit de la relative inefficience de ce clavier en terme de vitesse de frappe, celui-ci continue d’être largement utilisé tout simplement parce qu’il serait trop couteux en terme financier et de compétences pour les firmes et les travailleurs de passer à un clavier plus « ergonomique ». Un accident historique (en l’occurence, le fait qu’à l’époque les secrétaires tapaient trop vite pour les machines) a ainsi contribué à l’apparition d’une trajectoire technologique sous-optimale. Lorsqu’un tel phénomène se produit au niveau institutionnel, les choses peuvent être plus dramatiques. Avner Greif explique ainsi comment les économies du Maghreb tirent leur faible développement économique des arrangements institutionnels fondés sur la réputation et la coalition développés par les marchands maghribis au 11ème et 12ème siècles : en appuyant leurs relations commerciales sur un système de sanctions multilatérales fondé sur la réputation, ces marchands ont privilégié le développement de relations économiques personnelles au détriment de relations impersonnelles. Le marché est dès lors resté de taille restreinte ce qui n’a pas conduit les pouvoirs publics à adopter des institutions juridiques modernes. Des marchés de taille restreintes, l’absence d’Etat de droit et des relations commerciales fondées sur la réputation ce sont ainsi renforcés mutuellement et ont contribué à un développement économique plus faible.

Le cercle vicieux (mais aussi vertueux) n’est cependant pas inéluctable. En fait, deux éléments peuvent le briser. D’une part, un phénèmone aléatoire et contingent, s’il est suffisamment massif, peut faire basculer le système dans un nouvel équilibre évolutionnairement stable. Ce phénomène peut prendre la forme d’une politique économique, d’une catastrophe naturelle, d’une guerre, etc. D’autre part, il y a aussi ce que l’on peut appeler des « spread effects », c’est à dire des externalités positives qui se diffusent largement. Le progrès technique, notamment parce qu’il est largement imitable, ne favorise ainsi pas seulement celui qui innove et ceux qui sont à proximité. CCC et spread effects sont en fait les deux faces de la même pièce : il y a constamment une tension entre d’un côté des facteurs favorables à la convergence des économies et d’autres favorables à leur divergence.

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3 Commentaires

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3 réponses à “La tragédie de la causalité cumulative

  1. Commentaire à la bourre, suite à la lecture tardive de ce billet : cette tension entre CCC et spread effects est bien exposée dans « Knowledge and the wealth of nations », de David Warsh.

  2. khelladi houda

    bonjour,
    mon commentaire concerne l ‘article  » la tragédie de la causalité cumulative » : ( je suis de formation économique) :
    les rendements d’échelle sont croissants comme vous le dites dans l ‘article , quand le volume de la production augmente, sachant que les couts fixes ne sont pas affectés par le volume produit , il en résulte une diminution du cout moyen de production:
    Cout Moyen = COUT TOTAL /QUANTITES PRODUITES, et la baisse du cout moyen va se répercuter sur les prix de vente. Donc les rendement croisssant sont liés au cout moyen et non au cout marginal.
    trés cordialement, bonne continuation

  3. C.H.

    C’est exact. Petite imprécision de ma part. Le point essentiel, c’est que lorsqu’il y a rendements croissants, la courbe de coût marginal ne coupe jamais le courbe de coût moyen (ce que montre Krugman d’ailleurs dans un de ses slides de sa conférence pour le Prix Nobel).

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