Prévoir l’imprévisible

Dans la série « les économistes et les prévisions », voici un très intéressant article dans le Financial Times du jour. Après avoir fait une longue liste des plus beaux plantages des économistes concernant la crise financière et avoir mentionné les quelques moments de lucidité au cours desquels certains ont semblent-ils senti le vent venir, on peut lire ces paragraphes :

We now understand that economies are complex, dynamic, non-linear systems in which small differences to initial conditions can make large differences to final outcomes – the proverbial flapping of a butterfly’s wings that causes a hurricane. So economic crystal ball-gazing remains unscientific. The trend is the forecaster’s friend. Extrapolation assumes that the future will be like the past, only more so. We project current preoccupations – the rise of China and India, global terror, climate change – with exaggerated speed and to an exaggerated degree. (…) The future is unknowable. As Karl Popper observed, to predict the creation of the wheel is to invent it. To anticipate a new political force or economic theory, or even a new product, is to take the main step in bringing it into being« .

Qu’est ce que faire une prédiction ? C’est considérer que la règle « si x, alors y« , dont on a de bonnes raisons de penser qu’elle a été valable à un moment donné, le sera dans l’avenir. Mais il y a un non-dit : toute relation de causalité est en fait de la forme « si x, alors y, lorsqu’un un ensemble de conditions E est vérifié ». Cet ensemble E est rarement explicitement reconnu. Pourtant, toute prévision revient implicitement à mobiliser une forme de clause ceteris paribus (« toutes choses égales par ailleurs) où le paramètre E est considéré comme constant. Si E change, alors la relation x–>y ne tient plus forcément. Le problème en sciences sociales, domaine où l’expérimentation est difficile à mettre en oeuvre, c’est qu’il est impossible de supposer avec certitude que E puisse être constant. Dit autrement, le monde économique est un système ouvert soumis à l’influence d’un nombre incalculable de variables dont certaines sont totalement imprévisibles. On peut toujours essayer de faire des prévisions sur les changement affectant E. Mais on se trouve alors en présence d’un problème de régression infinie : pour prédire comment E va évoluer, il faut que l’on ait à notre disposition au moins une relation causale « si x alors y« , que l’on a pu déjà observer et/ou théoriser. Mais cette relation causale n’est elle-même valable qu’à la condition que la clause ceteris paribus soit elle-même vérifiée, et ainsi de suite.

Cela signifie que lorsqu’un individu, économiste ou autre, fait une prévision, il est obliger de postuler (implicitement ou explicitement) une fermeture locale du système qu’il étudie. Par définition, la prévision ne pourra être valable que si la fermeture locale se vérifie, sachant qu’il est impossible d’anticiper ou non si elle sera effective dans l’avenir. A ma connaissance, les économètres connaissent très bien ce problème (note : je suis une chèvre en économétrie) qui est conceptualisé par la notion de « changement structurel ». Les tests économétriques présupposent toujours un cadre structurel et un changement (non anticipé) dans ce dernier peut les invalider. On ne peut donc être trop sévère avec les économistes concernant leurs prévisions : par définition, une prévision présuppose un certain cadre structurel (l’ensemble E) dont on ne peut, dès lors que l’on est pas en situation d’expérimentation, être sûr qu’il ne se modifiera pas. Comme le dit Popper, anticiper l’invention de la roue, c’est déjà l’inventer.

Il reste que l’on peut faire deux objections à cela : 1) certains avaient pourtant prédit la crise et 2) le monde sociale a beau être ouvert, il n’empêche que nous faisons quotidiennement à notre niveau des prévisions qui se vérifient. Concernant la première objection, on peut répondre que le fait que certains aient pu prédire la crise ne prouve pas que cela soit du à autre chose que de la chance et que surtout ils aient prévu la crise pour les bonnes raisons. En fait, la plupart de ceux qui avaient anticiper les événements ont invoqué des arguments et des causes qui ne se sont pas vérifiés. Concernant la seconde, il est vrai que nous faisons en permanence dans notre vie quotidienne des prévisions qui se vérifient : quand je prend ma voiture le matin, je « prédis » constamment avec succès que les voitures rouleront à droite. Quand j’arrive en cours le jeudi matin à 8h00, je « prédis » avec succès que les étudiants seront là. Si nous parvenons de la sorte à nous coordonner dans un système ouvert et donc, par définition, imprévisible, c’est grâce aux institutions. Mais c’est bien là le malheur des prévisions économiques : elles raisonnent à « institutions constantes » qui correspondent en fait au fameux ensemble E. Les institutions créées des fermetures locales. Peut-on prédire l’évolution des institutions ? Dans l’ensemble non, de la même manière que l’on ne peut prédire l’évolution future des espèces. Et même si l’on pouvait, rien ne dit qu’on puisse anticiper un événement exogène quelconque, à la manière dont la chute d’un astéroïde qui a entraîné l’extinction des dinosaures. Le futur est indéterminé, y compris pour les économistes. C’est à méditer pour tous ceux qui voudraient se la jouer prophète.

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3 Commentaires

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3 réponses à “Prévoir l’imprévisible

  1. intermittent du spectacle

    bien dit…juste pour recommander si ça n’a pas dèjà été fait dans un précedent post la lecture du recemment traduit « cygne noir » de Nassim Nicholas Taleb, trés éclairant sur ce sujet

  2. Sans même parler du chapitre consacré au sujet dans l’excellent livre publié par deux blogueurs français (chapitre qui pioche en partie chez Taleb)…

  3. Gu Si Fang

    Tout à fait d’accord avec la conclusion, mais l’argument du FT est faible :
    « We now understand that economies are complex, dynamic, non-linear systems in which small differences to initial conditions can make large differences to final outcomes – the proverbial flapping of a butterfly’s wings that causes a hurricane. »

    Les économies SONT des systèmes dynamiques non-linéaires [comme les fameuses équations de Lorentz]? Comme dans Fritjof Capra…?

    Le problème vient à mon avis de l’usage de l’égalité. Lorsqu’on écrit « si x alors y », à quoi les propositions x et y peuvent-elles ressembler? Prenons l’exemple de la trajectoire d’un boulet de canon en mécanique classique : « si l’angle de tir est de 10° alors la distance parcourue par le boulet est de 1km ». Cette affirmation fait usage de l’égalité : « si l’angle est EGAL à 10° alors la distance est EGALE à 1km ». Une égalité « cause » une égalité.

    Mais comment mesurer l’angle en pratique? L’angle ne peut jamais être connu qu’à un certain intervalle près, par exemple « compris entre 9,99° et 10,01° ». La proposition « … égal à … » me semble donc dénuée de sens, même en physique. Alors en économie…

    Si, au lieu de relations d’égalité, on manipule des relations d’inégalité, ça va déjà mieux, du moins en physique. Des relations telles que « plus que » ou « moins que » ont un sens en physique. Mais je ne pense pas qu’elles permettent de conclure que, parce que les équations de Lorentz sont chaotiques, la réalité physique qu’elles approximent l’est aussi.

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