Sur la connaissance économique des français… et des autres

Editorial qui sonne juste de Jean-Marc Vittori dans les Echos ce matin. La question des rapports entre les français et l’économie (au sens de la connaissance économique) est on ne peut plus d’actualité alors que viennent de se dérouler les premières journées de l’économie, que le Codice a enfin ouvert son site Kezeko à la maquette graphique improbable (pas la peine de me demander mon avis sur ce site, j’ai eu mal au coeur au bout de 30 secondes et j’ai donc lâché l’affaire – Denis Colombi a été plus courageux que moi) et que la Fnege (Fédération nationale pour l’enseignement et la gestion des entreprises) a publié les résultats d’une enquête sur les connaissances économiques (plus exactement, de l’entreprise) des français élaborés à partir d’un questionnaire. La sentence de la Fnege est sans appel : les français sont nuls en économie puisqu’ils sont gratifiés d’un 6/20.

Je ne déveloperai pas sur ce questionnaire qui non seulement, comme le rappel J-M. Vittori, comporte plusieurs erreurs (quel comble !) et qui est surtout totalement stupide dans son principe puisqu’il participe du raisonnement fallacieux consistant à assimiler économie (le domaine), économie (la discipline scientifique productrice de connaissances) et entreprise (à la fois comme objet d’étude et acteur). Je ne sais pas si les français sont nuls en économie, mais je peux dire en toute certitude que ceux qui ont conçu ce questionnaire n’y connaissent rien. Au risque de rappeler une évidence, avoir des connaissances économiques, ce n’est pas (seulement) savoir combien il y a d’entreprises de moins de 50 salariés en France (et, de ce point de vue, connaître le nombre de chômeurs est tout aussi important), mais c’est maîtriser un type de raisonnement et être en mesure de comprendre un ensemble de mécanismes micro- et macroéconomiques.

Il y a cependant un point fondamental derrière tout ça qui me parait important de mettre en avant. Pourquoi s’inquiète-t-on des supposées lacunes des français en matière d’économie ? Il y a deux raisons, l’une idéologique et l’autre scientifique : sur le plan idéologique, il y a l’idée qu’il faut inculquer aux individus certaines connaissances économiques afin de mieux faire « comprendre » et donc de légitimer des réformes ou certains faits. C’est en grande partie dans cet état d’esprit je pense que le Codice a été créé et à sa suite le site Kezeko. Une grande partie des efforts pédagogiques en provenance des pouvoirs publics et des milieux patronaux visent à défendre une idéologie entrepreneuriale qui n’a des rapports que très lointains avec l’économie discipline scientifique. L’autre motif est un motif scientifique. Certains, y compris le prix Nobel d’économie Edmund Phelps, ont affirmé que la méconnaissance économique des français induisait une perte de plusieurs points de PIB. Comme il s’agit d’une affirmation totalement infalsifiable, elle a peu d’intérêt. Mais elle est également fondée sur un présupposé normatif qui me pose problème : il existerait une « bonne » connaissance économique dans le sens où elle permettrait de rendre l’économie plus efficace, conformément à certaines prédictions de la théorie. Je crois qu’à ce niveau, il y a une confusion épistémologique grave mais qui est liée à l’ambiguïté de certains principes théoriques de l’analyse économique.

Depuis qu’elle existe, la science économique a en effet un problème : le postulat sur lequel elle est fondée, celui de rationalité, oscille en effet entre le concept positif décrivant ce qui est et la maxime normative affirmant ce qui doit être. L’hypothèse de rationalité est en effet une maxime de l’action qui décrit ce qui se passe si l’individu se comporte selon certains standards. D’autres connaissances issues de la théorie économique sont touchées par cette ambiguïté. On a un problème fondamental : mal interprétée, la théorie économique semble décrire un monde sinon idéal au moins désirable, celui des marchés plus ou moins efficients répondant à certains mécanismes bien identifiés. Le problème, c’est que 95% des individus ne connaissent pas ou ne comprennent pas la théorie économique et du coup rejettent souvent ses conclusions. Par exemple, la théorie économique décrit à longueur d’études les mécanismes de marché, les conditions de leur efficacité, leur bien fondé. Et, parallèlement, on a au quotidien des individus qui s’opposent au fonctionnement du marché. Les derniers en date sont par exemple les producteurs laitiers qui estiment que les prix du marché sont « trop bas ». On a aussi des individus qui estiment que les salaires sont trop bas, que certaines pratiques comme la discrimination tarifaires sont inacceptables, etc. Quel doit être le point de vue de l’économiste face à cela ? Il y a deux possibilités qui sont complémentaires même si l’une a ma préférence. La première possibilité est d’adopter une optique normative et de dire aux individus qu’ils se trompent : la discrimination tarifaire est une bonne chose, les mécanismes de marché sont efficaces car les prix intègrent toute l’information disponible, etc. Moi-même, j’adopte cette optique sur ce blog parfois.

Et puis il y a une seconde perspective envisageable : considérer les croyances des individus comme des données. Partir du principe que les individus ont certaine croyances sur ce qui est « juste », une certaine conception de l’éthique et que ces croyances et conceptions conditionnent leur comportement. La théorie des jeux permet clairement de faire ressortir cette tension. La théorie des jeux prévoient que dans un jeu du type bien public ou mille-pâtes, les individus ne coopéront pas. Et, pourtant, lors d’expériences contrôlées, on s’aperçoit que la propension à coopérer est très forte. A quelle conclusion doit-on parvenir ? Que les individus sont irrationnels (point de vue normatif) ou bien que leurs comportements sont guidés en partie par des considérations éthiques voire même par des croyances qui objectivement semblent infondées ? Sur un strict plan scientifique, seul le second point de vue est viable et c’est celui qui est adopté et développé par l’économie comportementale.

Il est clair que rendre la connaissance économique plus accessible et y rendre la population plus sensible est indispensable. Mais, outre qu’il faut s’entendre sur ce qu’il y a derrière l’expression « connaissance économique », il faut aussi accepter l’idée que la connaissance imparfaite, les croyances et les normes sont des données inévitables de la vie économique. Il n’existe pas de corpus de connaissances économiques parfait qu’il faudrait que tous les individus maitrisent afin de valider certains principes théoriques ou croyances idéologiques. Le point de vue scientifique recommande de considérer les croyances et les connaissances imparfaites pour ce qu’elles sont : des facteurs qui participent à construire les phénomènes économiques. Les refuser au motif qu’ils sont contraires à un certain point de vue théorique ou idéologique est scientifiquement infondé.

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3 Commentaires

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3 réponses à “Sur la connaissance économique des français… et des autres

  1. Et rien sur les français expatriés ? C’est pas gentil ça ! 😉

    6/20 ça me rappelle ma note au bac de philosophie.
    Si le test et l’examinateur sont mauvais, c’est neutre voir même encourageant si on est de nature optimiste.
    Et que dire avec un test médiocre, de l’élève qui réussit avec 20/20 ?
    😀

    Plus sérieusement, je pense qu’une motivation pour la masse de comprendre mieux la finance arrive quand la retraite repose davantage sur notre capitalisation que par répartition et que la masse a un peu de capital à investir. C’est une hypothèse à vérifier.

  2. Sinclair

    D’après moi, si les français avaient de meilleures connaissances en économie, ils prendraient moins de décisions catastrophiques pour leur vie personnelle.

    Je pense en particulier à l’immobilier. Combien de gens vont payer le reste de leur vie l’achat d’un bien au sommet de la bulle ?

    Évidemment, la question de savoir quoi enseigner est délicate. Le dogme courant qui mènera joyeusement au prochain séisme ?

    Cet enseignement serait aussi un plus citoyen.

    Il est utile par exemple de comprendre comment une élite financière vampirise les richesses du système depuis 10 ans via les fameux « bonus » liés à des résultats qui étaient en fait virtuels comme on s’en rend compte à présent.

    Les médias font un foin sur les salaires des grands patrons, alors que les cadres de la finance ont touché, détourné devrais-je dire, des bonus bien supérieurs. Personne pour demander de rendre ces bonus…

    Un minimum de bon sens économique aurait dû mettre en alerte le citoyen quand 40% des bénéfices des sociétés cotées provenaient de la finance. Cela n’a aucun sens économique.

  3. Shrat

    @Sinclair : Le concept même de bulle immobilière sous entend qu’il y a des gens pour acheter. Non?

    Quant aux bonus, il est normal que des gens engrangeant beaucoup d’argent les gagne. La vraie question, c’est pourquoi est-il possible que ces gens fassent autant d’argent…

    My 2cents…

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