Le « paradoxe épistémologique » des sciences sociales et son implication pour la prédiction

En matière d’économie, l’information et la connaissance jouent un rôle absolument prépondérant. Ce point est souligné par Hayek dans son célèbre article « The Use of Knowledge in Society », lequel insiste sur les implications de la dissémination de l’information pertinente parmi l’ensemble des agents pour le fonctionnement de l’économie. La théorie économique a ensuite prolongé ce genre de réflexions notamment via les développements autour de la notion d’asymétries d’information. Mais le facteur informationnel pose aussi un autre problème pas véritablement directement abordé par les économistes, plus exactement un « paradoxe épistémologique » selon l’expression de Kenneth Boulding.

L’information contenu dans un système, de quelque sorte qu’il soit, est à la base de son fonctionnement. Cela est évidement vrai pour un système économique, tel que par exemple le système financier (définit comme un ensemble de marchés encadré par des institutions spécifiques). Dans le domaine économique et social, les agents agissent toujours en fonction de l’information qu’ils ont à disposition. Mieux, ils cherchent à acquérir de l’information. Dans le cadre du marché, le système de prix est sensé retranscrire le flux d’informations circulant en faisant varier les prix relatifs, prix à partir desquels les agents prennent leurs décisions. Cela signifie que, lorsque les économistes modélisent le fonctionnement des marchés et des systèmes économiques, ils introduisent de nouvelles informations à disposition des agents qui vont pouvoir alors en faire usage, adapter leur comportement et, in fine, faire changer le comportement du système étudié. C’est le premier aspect du paradoxe épistémologique des sciences sociales : l’activité du chercheur a pour effet de modifier le système qu’il étudie. Les économistes sont conscient de ce problème depuis Robert Lucas et sa fameuse critique des modèles macroéconomiques : pour être pertinent, ces derniers doivent partir du principe que les agents prennent en compte les nouvelles informations transmises par les modèles économiques lors d’une mesure de politique économique. D’où la solution proposée de l’adoption de l’hypothèse d’anticipations rationnelles : on fait comme si les agents avaient la même connaissance que les économistes sur les conséquences macro des politiques économiques et le modèle considère les actions qu’ils entreprennent en conséquence.

On peut critiquer cette solution, mais il est plus intéressant de voir que le « paradoxe épistémologique » se développe à un niveau encore plus fondamental : les agents économiques eux-mêmes sont créateurs de nouvelles informations qui sont ensuite diffusées dans le système. En d’autres termes, leurs actions modifient continuellement le système dans lequel ils agissent. L’implication en terme de modélisation est énorme : par définition, toute modélisation ne peut prendre en compte que l’information qui existe déjà. Modéliser l’émergence future d’un nouveau flux d’informations est une impossibilité logique, puisque cela reviendrait à avoir l’information de l’émergence future de nouvelles informations… qui dans ce cas existent déjà. Par conséquent, la modélisation en sciences sociales est nécessairement limitée à l’information existante. Il en va de même en sciences de la nature me direz-vous. Sauf que la propriété des systèmes sociaux est de d’engendrer perpétuellement de nouveaux flux d’informations : telle entreprise propose une innovation de produit, cela transmet alors une nouvelle information aux consommateurs qui vont alors éventuellement réviser leurs préférences. Cela transmet également une nouvelle information aux concurrents, qui vont alors adopter leur comportement. On voit bien le problème que cela pose en matière de prédiction : comme on ne sait pas quand et sous quelle forme va apparaitre une nouvelle information, il est par définition impossible de prédire comment les agents vont réagir ; on ne peut donc prédire l’évolution endogène d’un système en sciences sociales.

Certains économistes ont poussé ce raisonnement jusqu’au bout : les exemples de Ludwig Lachmann et George Shackle sont les plus extrêmes. Shackle souligne l’importance de l’imagination et de la créativité par lesquelles les individus trouvent en permanence de nouvelles solutions aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Lachmann de manière similaire considère que les individus établissent en permanence des plans pour atteindre certaines fins. Ce processus de recherche créative amène à la production de nouvelles informations dont l’émergence est absolument impossible à prévoir, au point de rendre les processus économiques « kaleidic », ou « kaleidoscopiques », c’est à dire totalement imprévisible.

D’autres économistes refuseront de résoudre le paradoxe épistémologique par un tel nihilisme épistémologique. Ainsi, Hayek considère que l’objet des sciences sociales est de repérer les patterns des systèmes étudiés, c’est à dire les principes de fonctionnement généraux. D’après lui, on ne peut aller plus loin et surtout pas parvenir à prédire l’évolution des systèmes. Toutefois, les comportements des individus ne sont pas totalement aléatoires : ils suivent des règles, sont bornés par des institutions. S’il est impossible de prévoir les innovations, on peut toutefois appréhender la dynamique d’ensemble grâce à ces récurrences. Mais, en tout état de cause, le social scientist doit réaliser qu’il peut aller difficilement plus loin. Quand je lis cet intéressant article sur les quants, ces virtuoses de la physique et des mathématiques que l’industrie financière paye à prix d’or pour qu’ils appliquent leurs modèles afin de prédire l’évolution des marchés financiers et d’évaluer les risques comportés par divers produits, je me dis que c’est un enseignement qu’il serait bon de faire connaître dans les hautes sphères de la finance mathématique. 

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10 Commentaires

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10 réponses à “Le « paradoxe épistémologique » des sciences sociales et son implication pour la prédiction

  1. la miss des villes

    il est vrai que cela peut conduire à réfléchir, mais reste la question de la diffusion de l’information… et de la diffusion de la désinformation

  2. Gu Si Fang

    La critique de Lucas je vois, mais le paradoxe épistémologique je ne connaissais pas. Le terme « information » me semble un peu abstrait. Pour bien comprendre, peut-on le remplacer par « connaissance »? Ca donne, par exemple : « les agents économiques apprennent et transmettent ensuite les connaissances ainsi acquises à d’autres agents ».

    Au risque de banaliser la conclusion, ça pourrait se résumer à l’idée qu’on ne sait pas comment les gens apprennent lors des processus économiques, ni « combien » ils apprennent.

    Pour ce qui est des quants, leurs connaissances en économie sont en général celles de l’homme de la rue. Intuitivement, je pense que ce n’est pas vraiment gênant. Dans la plupart des échanges, seules des connaissances locales pointues sont requises, et connaître les propriétés du système entier n’est pas utile. Pourquoi en serait-il autrement dans la finance?

  3. C.H.

    Connaissance est effectivement peut-être un peu plus précis, quoique ça ne change pas le fond de l’argumentation. Mais effectivement, cela revient à dire que l’on ne peut par définition anticiper ce que les agents vont apprendre et ce qu’ils vont faire de cet apprentissage. Cette conclusion peut sembler banal, sauf à celui qui s’amuse à prendre trop au sérieux des modèles entièrement bâtis sur l’évolution de données passées pour ensuite les extrapoler au futur. De ce point de vue, le problème des quants n’est pas qu’ils n’aient pas de connaissances en économie, mais plutôt qu’on leur demande de faire des choses qui n’ont épistémologiquement pas de sens et qu’ensuite leurs modèles guident totalement les comportements des décideurs.

  4. Gu Si Fang

    On demande aux quants d’intégrer des modèles de prévision dans le processus de prise de décision. En effet, épistémologiquement, la prévision n’a guère de sens.

    Mais, de même, la question de savoir si il va pleuvoir cet après-midi pour décider si je dois prendre un parapluie n’a aucun sens 😉 Epistémologiquement, je ne peux pas décider la question : « Va-t-il pleuvoir cet après-midi? » mais, en pratique, ça n’est pas très gênant. Des heuristiques, l’intuition, ou que sais-je encore, me suffisent pour prendre une décision, ce qui n’est pas la même chose que décider de la vérité ou de la fausseté (« absolue ») d’une proposition.

    Si ma méthode pour le parapluie est mauvaise, je serai mouillé – ou je trimballerai mon pébroque pour rien – et j’apprendrai peut-être à mieux faire. L’erreur est bon professeur. Lorsqu’un quant se trompe, il perd de l’argent, et il change de méthode ou bien sa banque disparaît (ce qui aboutit au même résultat) : les méthodes empiriquement mauvaises disparaissent.

    Je pense que les probabilités financières utilisées par les quant sont une BONNE méthode – en tous cas on n’en a pas encore vraiment trouvé de meilleure. Certains suggèrent d’utiliser d’autres distributions qu’une courbe de Gauss (fractales). D’autres font remarquer que si tout le monde utilise des méthodes à base de gaussiennes, les hypothèses du modèle deviennent fausses. La stratégie « modèle gaussien » n’est alors plus optimale localement. Question : où sont les fonds d’investissement qui ont fait fortune en utilisant ces approches? Les fund managers ne liraient-ils pas Benoît Mandelbrot et Avinash Persaud?

  5. Gu Si Fang

    P.S. mon exemple du parapluie est moyennement bien choisi, il aurait mieux valu prendre un exemple qui permette de souligner la différence épistémologique entre sciences humaines et sciences naturelles

  6. C.H.

    L’erreur est bon professeur… sauf quand elle est systémique et qu’elle fout le système en l’air. Je crois que c’est une erreur de voir systématiquement les périodes de « bust » comme des grands nettoyages salvateurs qui vont assainir le système en faisant disparaitre les mauvais comportements ou les mauvais croyances. Les phénomènes d’hystérèse et de dépendance du sentier montrent comment de mauvais comportements (de mauvaises méthodes d’évaluation) peuvent produire des effets qui se ressentiront bien longtemps après.
    C’est vrai, tout processus évolutionnaire est basé sur un processus itératif de sélection des comportements et des règles les mieux adaptés. Mais le sentier d’évolution de ce système est rarement optimal. Quand, comme c’est le cas ici, on peut logiquement montrer que des stratégies sont erronées, je pense qu’il ne faut pas se priver de le souligner plutot que d’attendre que les agents s’en rendent compte.

    Sinon, effectivement, l’exemple des parapluies ne me semble pas bien adapté. On peut prévoir avec une certaine précision s’il va pleuvoir ou non l’après midi. Mais, le point essentiel, c’est que le fait que je prennen ou non mon parapluie ne va rien changer quand à la survenance (ou non) de l’évènement naturel. Par contre, quand un agent économique apprend une nouvelle méthode pour améliorer la productivité de son organisation, cela change totalement l’environnement économique et induit une modification des comportements des autres acteurs. Et cela, c’est totalement imprévisible, par définition.

  7. Gu Si Fang

    Sur le grand « nettoyage » etc. : ce n’est pas ce que j’ai dit. Il faudrait distinguer connaissance locale et connaissance abstraite du système dans son ensemble du système. La très grande majorité des gens sont spécialistes de leur environnement local, et quelques spécialistes étudient le système globalement. C’est le deuxième groupe qui a le plus à apprendre de la crise actuelle 😉

    Pour le premier groupe, ce que j’essaie de défendre c’est que les erreurs individuelles locales – comme celles que peut commettre commet un quant – ne conduisent pas à des crises systémiques :

    1) Il y a de bonnes raisons de penser qu’un facteur externe – en gros, « la monnaie » – peut induire ce genre d’erreur collective. Dans ce cas, changer le modèle mathématique ne changera rien à l’affaire car c’est la perception même de tous les acteurs qui était faussée, et les modèles n’ont fait que rendre compte correctement de cette perception erronée. Il faut corriger le problème à sa source. L’argumentation est bien connue, je ne développe pas.

    2) Mais je peux évidemment me tromper. On ne peut exclure que – par une coïncidence extraordinaire – tous les investisseurs aient spontanément commis la même erreur sans qu’aucun mécanisme d’apprentissage ne soit venu corriger leur comportement avant l’effondrement final. Quels arguments voyez-vous à l’appui de cette interprétation?

  8. Gu Si Fang

    Je pense qu’il faut creuser l’idée que « la perception même de tous les acteurs était faussée ».

    La notion de perception correcte ou incorrecte n’est pas la même selon que l’on se place ex ante ou ex post. Ex post, on peut comparer la réalité aux plans que les acteur avaient formés et qui se sont révélés faux. On peut par exemple constater qu’ils se sont tous trompés. C’est le cas 2).

    Mais c’est plus intéressant si l’on essaie de définir ce que serait une perception correcte ex ante. Je crois que Hayek a introduit l’idée qu’il pouvait y avoir compatibilité ou incompatibilité entre les plans de tous les acteurs. Des anticipations incompatibles entre elles sont considérées comme erronées parce que l’issue ne peut être autre que fatale.

    Pour l’éviter, il faudrait connaître et corriger les anticipations individuelles – laisse béton… En revanche, les anticipations individuelles peuvent avoir été être rendues incompatibles entre elles par un facteur externe (e.g. la monnaie), qui peut être supprimé.

    (sorry pour ces multiples posts, vous me dites si ce genre de discussion n’a pas sa place ici)

  9. C.H.

    Je crois de plus en plus que l’on ne peut pas espérer pouvoir comprendre des phénomènes collectifs tels que les bulles spéculatives sans prendre en compte les biais qui touchent la rationalité des comportements. Si on regarde attentivement les données, par exemple, on s’aperçoit que les prix de l’immobilier ont commencé à monter de manière sensible dès mi-1997, soit plus d’un an et demi avant que la Fed ne commence sa politique de baisse des taux (et bien avant que ces taux n’atteignent un niveau « anormalement » bas). Voir les données du Case-Shiller Index par exemple. Que la politique monétaire ait alimenté la bulle c’est certain, qu’elle l’ait initié est plus douteux.

    L’erreur collective à l’origine de la crise n’est pas à proprement parler une coïncidence. A l’origine, il y a une croyance auto-entretenue sur l’évolution future des prix de l’immobilier. De l’extérieur, cette croyance parait absurde. Mais il faut voir de quelle manière elle a été rationalisé par tous les acteurs. Et, d’ailleurs, les modèles d’évaluation des risques ont contribué à alimenter cette croyance. Le phénomène systémique trouve son origine selon moi dans un mélange de facteurs « rationnels » et d’éléments d’irrationalités : les facteurs rationnels, c’est des incitations qui poussent à prendre plus de risques pour accroître ses rendements, sachant que le risque que tout explose est a priori faible. L’élément d’irrationalité, c’est que l’on doit se rendre compte à un moment que ce risque est de plus en plus élevé et que seul un « storytelling » auto-entretenu peut expliquer l’illusion collective.

    Qui plus est, je ne suis franchement pas sûr que cette crise serve de leçon. Je prends le pari que les modèles d’évaluation des risques standards ont encore de beaux jours devant eux. En situation d’incertitude radicale, pouvoir s’appuyer sur l’illusion de la mesure et de la certitude probabiliste est rassurant. Mais à partir que l’on prend cela pour autre chose qu’un outil heuristique, les ennuis commencent.

    Pour le reste, je suis d’accord, et je l’ai dit plusieurs fois ici, on ne peut pas corriger ex ante les anticipations et les croyances pour éviter toute crise. Encore moins quand surgissent des éléments d’irrationalité. Pour ça que je pense qu’une finance désintermédiée est nécessairement instable… ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’en débarraser !

    (pas de problème pour poursuivre ce type de débat, au contraire, ça apporte un complément au billet).

  10. isaac

    bonjour,

    Serait-il possible d’avoir des ref biblio Kenneth Boulding?

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