Economie et évolution : le processus de sélection des institutions

Dans son ouvrage Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen entame son huitième chapitre par ce passage fondamental qui énonce sa conception du processus d’évolution des institutions :

« The life of man in society, just like the life of other species, is a struggle  for existence, and therefore it is a process of selective adaptation. The  evolution of social structure has been a process of natural selection of
institutions. The progress which has been and is being made in human  institutions and in human character may be set down, broadly, to a natural  selection of the fittest habits of thought and to a process of enforced  adaptation of individuals to an environment which has progressively changed with  the growth of the community and with the changing institutions under which men  have lived. Institutions are not only themselves the result of a selective and  adaptive process which shapes the prevailing or dominant types of spiritual  attitude and aptitudes; they are at the same time special methods of life and of  human relations, and are therefore in their turn efficient factors of selection
« .

Pour Veblen, les institutions agissent donc à la fois en tant que facteur et en tant qu’objet de sélection, ceci à partir d’un processus de « sélection naturelle ». Dans un précédent billet, j’ai examiné la manière dont les institutions, et notamment le marché, étaient susceptibles de sélectionner certains traits de comportements, ce que Veblen appelle des « habitudes de pensée » (habits of thought). Ici, j’aborde la question du processus par lequel les institutions sociales sont susceptibles d’être également sélectionnées par leur environnement.

Toutefois, avant d’aborder directement cette question, un détour préalable s’impose : il faut d’abord se demander comment émergent les institutions. J’ai déjà abordé ce problème à d’autres endroits : de manière générale, on peut concevoir l’émergence des institutions à partir de deux mécanismes essentiellement complémentaires. D’une part, une institution peut être le produit non intentionnel d’action humaine décentralisée. Il s’agit alors d’une institution spontanée, ou « organique » selon les termes de Menger. D’autre part, une institution peut être le produit de l’action intentionnelle de quelques individus. En pratique, de nombreuses institutions sont en partie spontanée, en partie intentionnellement construite. La monnaie est un exemple typique : les premières formes de monnaies sont probablement apparues plus ou moins spontanément au travers d’un processus où certains biens ce sont constitués en points focaux autour desquels l’ensemble des échanges s’est organisé. Cependant, très rapidement, l’homme est intervenu consciemment pour « codifier » l’usage de la monnaie et authentifier son origine. Aujourd’hui, la monnaie est une institution qui n’a plus grand chose de spontanée : elle est soumise à des règles juridiques formelles qui, à l’occasion, peuvent changer (ex : passage d’un régime de change fixe à un régime de change variable).

Si beaucoup d’institutions ont à la fois une dimension spontanée et une dimension construite, on peut néanmoins remarquer que ces deux dimensions ne peuvent être mises sur le même plan. Ainsi, autant une institution peut émerger spontanément et ne pas reposer durablement sur des règles formelles et néanmoins perdurer, autant on ne peut que difficilement concevoir la viabilité d’une institution qui serait artificiellement imposée par quelques individus pour ensuite être universellement respectée et produire des régularités de comportement. Cela indique que l’émergence d’une institution doit toujours suivre un processus similaire : d’abord l’émergence spontanée d’un ensemble de règles et de normes largement informelles mais malgré tout influentes ; ensuite, éventuellement, une formalisation de ces règles et normes par quelques individus ou organisations. On retrouve cette idée notamment dans l’analyse que propose Robert Sugden concernant l’émergence des droits de propriété : les droits de propriété seraient apparus au terme d’un processus évolutionnaire par lequel les individus auraient progressivement remarqués que les personnes en possession d’un objet avaient une propension supérieure à la moyenne à être agressif lorsque l’on tenté de leur dérober. Ce faisant, les individus auraient progressivement appris à ne pas se montrer agressif envers ceux possédant des objets, instituant ainsi une forme de droit de propriété. Ce n’est qu’une fois cette norme informelle établie qu’il est ensuite devenu possible d’instituer formellement des droits de propriété. Le processus ne semble pas pouvoir fonctionner dans l’autre sens : il est peu probable que, si l’Etat décrétait du jour au lendemain qu’une fête similaire à la fête de Noël aurait dorénavant lieu en plein milieu du mois de juillet, la population la fêterait automatiquement.

Cet aparté était nécessaire pour bien comprendre que les institutions sont donc d’abord le produit d’un ensemble d’habitudes de comportement qui, en s’agrégeant, se structurent en règles et normes formant les institutions. Le propre d’une institution est de générer des comportements tendant à la renforcer. Par exemple, le code de la route génère des comportements de sorte que même ceux qui sont nouveaux dans la société (les touristes par exemple) sont incités à le respecter. En d’autres termes, les institutions sélectionnent les comportements qui sont les plus efficaces relativement aux règles et normes qu’elles imposent. Dès lors, se pose logiquement une question : comment les institutions peuvent-elles évoluer et se transformer dès lors qu’elles ont une tendance auto-renforçante ? L’évolution et la transformation peuvent alors avoir deux origines : une modification dans les comportements des individus ; une sélection des institutions par l’environnement économique, social et naturel. Même si j’y reviendrai plus tard, on peut d’ores et déjà noté que l’on a ici les éléments équivalents aux trois facteurs contribuant au processus d’évolution dans une perspective darwinienne : l’hérédité (le caractère auto-renforçant des institutions), la mutation/variation (l’apparition spontanée de nouveaux comportements) et la sélection (la sélection naturelle des institutions).

Une première source de l’évolution institutionnelle est donc l’apparition spontanée de nouveaux comportements. En biologie, cela correspond aux mutations génétiques a priori aléatoires et dont, à ma connaissance, on ne parvient pas encore véritablement à comprendre les mécanismes. Au niveau social, la mutation va se traduire par l’apparition soudaine de nouveaux comportements ou de nouvelles stratégies qui vont aller contre les règles promulguées par les institutions en place. Veblen voit dans ce phénomène une propriété instictive de la nature humaine qu’il nomme « instinct de la curiosité gratuite » (idle curiosity). Selon Veblen, l’homme est instinctivement amené à innover et à expérimenter de nouveaux comportements. La théorie des jeux évolutionnaires propose également une conceptualisation de ce phénomène sous la forme de l’apparition de « mutants » ou de « stratégies mutantes » s’apparentant à des chocs stochastiques. Une stratégie mutante est en tant que telle une « erreur » : c’est un stratégie inférieure à la meilleure stratégie et ne peut donc en théorie se propager. Toutefois, si le choc stochastique est suffisament important (i.e. si le nombre de mutants est suffisament élevé), il est possible que le système bascule d’un bassin d’attraction à un autre et change d’équilibre. En biologie, les mutations/variations occupent une importance fondamentale pour expliquer le processus d’évolution, au même niveau que la sélection naturelle. Il en va de même en économie : les « innovations » (comportementales, organisationnelles, technologiques) peuvent s’apparenter à des chocs stochastiques susceptibles de bouleverser les institutions en place. Des auteurs comme George Shackle ont d’ailleurs amplement souligné l’importance de la créativité humaine dans les processus économiques. Il reste toutefois, qu’en économie tout du moins, il semble insatisfaisant d’appréhender les variations au niveau des comportements comme des chocs exogènes. On ne dispose toutefois pas de théorie satisfaisante pouvant expliquer l’apparition de « stratégies mutantes », de sorte que pour l’instant il est difficile d’aller plus loin que l’instinct de curiosité gratuite de Veblen ou l’idée « d’imagination » de Shackle.

Le second mécanisme susceptible de faire évoluer les institutions est celui de la sélection. Un rapide retour sur la notion darwinienne de sélection naturelle s’impose. La sélection naturelle correspond à l’idée que ce sont les individus relativement les mieux adaptés à leur environnement qui vont laisser le plus de descendants, lesquels seront dotés, en vertu du principe d’hérédité, de gènes quasiment identiques. La sélection darwinienne est en effet de type « populationnel » : ce ne sont pas les espèces qui sont sélectionnées mais les organismes directement. Si l’on raisonne par analogie, les institutions s’apparentent à des « espèces » et les individus et leurs comportements aux organismes et à leurs gènes. Cela veut donc dire, qu’à strictement parler, ce ne sont pas les institutions qui sont sélectionnées mais les comportements qui, en retour, vont faire évoluer les institutions. En matière socio-économique, l’environnement à l’origine de la sélection se décompose en plusieurs éléments : l’environnement naturel, l’environnement technologique, l’environnement institutionnel, c’est à dire l’ensemble des autres institutions en présence. Il est assez aisé de trouver des exemples pour chacun de ces trois cas pour montrer comment les institutions peuvent se retrouver sélectionnées. Par exemple, la révolution industrielle a favorisé le déclin de l’unité productive domestique et permis le développement de la grande entreprise industrielle et sa concentration d’un grand nombre de travailleurs en un même lieu. Plus récemment, les développements d’internet ont favorisé le développement d’entreprises « virtuelles » comme Amazon. De la même façon, internet favorise le développement de nouveaux comportements relatifs à la mise en circulation des idées scientifiques et pourrait, à terme, destabiliser l’institution de la publication dans les revues académiques. L’environnement institutionnel contribue également à sélectionner les institutions. Toutes choses égales par ailleurs, une institution particulière (le marché, la corruption, la société par action) a plus ou moins de chances de se développer en fonction de la présence ou de l’absence d’autres institutions (droits de propriété privés, état de droit, droit commercial). D’autres facteurs jouent également un rôle dans la sélection des institutions : la démographie, les conditions socio-économiques, des facteurs liés au développement humain (alphabétisation, santé et espérance de vie, etc.).

Cette idée du processus par lequel les institutions sélectionnent les comportements et sont elles-mêmes sélectionnées par l’environnement constitue le coeur du « programme de recherche » véblénien, si tant est qu’il est existé. Après Veblen, la thématique darwinienne de l’évolution des institutions a disparu. Il est vrai que Schumpeter a développé de son côté une analyse de l’évolution économique notamment via ses travaux sur l’innovation et le rôle des entrepreneurs, ainsi que dans sa sociologie économique (notamment Capitalisme, socialisme et démocratie). Toutefois, si Schumpeter s’intéresse bien à l’évolution des institutions, il le fait dans un cadre totalement non darwinien. Hayek est finalement celui dont le projet s’est le plus rapproché de Veblen. Cependant, là encore, la référence à Darwin est rare dans les travaux de Hayek et ce dernier a même tendance à minorer l’importance de Darwin. Ce n’est en fait que depuis le début des années 80 que les idées majeures du programme de recherche de Veblen ont commencé à revenir à la mode : le développement de la théorie des jeux évolutionnaires, les développements des théories évolutionnistes de la firme, les derniers travaux relevant du néo-institutionnalisme ou encore les modélisations de sociétés artificielles, tous s’inscrivent plus ou moins dans le cadre de problématiques vébléniennes.

Il reste un dernier argument qui peut être opposé à tout ça : peut-on réellement faire une analogie entre l’évolution biologique et l’évolution sociale ? Ce sera là le sujet du prochain et dernier billet de cette série.

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Economie et évolution : le processus de sélection des institutions

  1. isaac

    Bonjour, j’espère que votre rhume s’arrange!

    Ce type d’analyse n’aurait-elle pas tendance à oublier la capacité humaine de choix au sein d’une communauté politique? Je trouve (mais peut-être ai-je mal compris…) que, par exemple, l’idée qu’une institution puisse émerger sans changement environnemental ni comportemental mais juste à la suite d’une discussion politique débouchant sur une volonté commune est absente. J’ai ici l’impression d’une certaine passivité, c-a-d que dans tout les cas le changement vient de façon extérieur à la volonté. Ainsi où placer la politique mais aussi la science (qui n’est traité que comme exogène : environnement technique) dans un tel schéma de pensée?

    Dans quel(s) ouvrage(s) d’Hayek trouve-t-on sa théorie de la connaissance et de l’évolution?

    Bonne nuit et merci pour vos articles! tout les soir j’ai l’impression d’être un peu moins bête…

  2. C.H.

    Mon rhume va mieux, merci beaucoup !

    Vos objections sont tout à fait fondées. Je les aborderais justement dans le dernier billet… donc je laisse planer le suspens !!

    Sur la théorie de la connaissance et de l’évolution de Hayek, vous pouvez déjà consulter ses essais dans ce receuil :
    http://www.amazon.fr/Essais-philosophie-science-politique-d%C3%A9conomie/dp/2251390448/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1226744142&sr=8-3

    Sur la théorie de la connaissance proprement dite, lire « The Sensory Order », et sur les aspects évolutionnistes, voir notamment « The Counter Revolution of Science : Studies on the Abuse of Reason ».

  3. Oui n’oublions pas le politique, les lobbys et le corporatisme.

    L’ex-trader et analyste financier Michel Santi critique sévèrement Greenspan et la FED (institution US).

    Grand-Prêtre auprès de cette Réserve Fédérale du 11 Août 1987 au 31 Janvier 2006, Alan Greenspan a défendu avec constance les intérêts de ce cartel bancaire. Lors de la décennie précédente, sa servilité a ainsi largement contribué à créer la bulle boursière la plus spectaculaire de l’histoire déclarant ainsi en Janvier 2000 que « l’économie américaine bénéficiait d’une accélération de l’innovation qui n’arrive qu’une fois tous les cent ans, laquelle innovation a propulsé la productivité, les profits des entreprises et les capitalisations boursières à des niveaux sans précédents depuis des générations…l’appréciation des valeurs boursières ayant contribué à réduire le coût du capital…et je ne vois pas ce qui pourrait remettre en cause cette situation à l’avenir. »

    suite sur L’Empire de l’Illusion

    Une question essentielle arrive. Est ce que l’intérêt d’une minorité au commande correspond a l’intérêt général et que se passe t’il quand ça devient antagoniste ?

    Comment une telle escroquerie intellectuelle et financière a pu fonctionner depuis si longtemps dans des démocraties avec un 4e pouvoir, les mass média, censé informé le public ?

    Tout est de savoir si c’est une mauvaise régulation conjoncturelle ou structurelle de part des intérêts de ce consortium.

  4. C’est un peu comme si on rétablissait le droit de vote uniquement au 5% de la population la plus riche. C’est eux qui décident pour les autres en expliquant que leur choix sera toujours meilleurs que celui de la masse.

    Quand ils se trompent, tant que ça n’affecte pas trop ces 5% ils peuvent continuer leur petit jeu. Problème si l’erreur les affecte alors l’auto-organisation rentre en ligne de compte sinon le jeu de massacre peut continuer sur les pauvres 95% de non votant.

    C’est ce que m’inspire ce matin cet article de MS.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s