Science et pluralisme

Je rejoins à 100% l’article de John Kay dans le Financial Times concernant le pluralisme académique. Kay revient sur l’histoire entourant la future création du Milton Friedman Institute à l’Université de Chicago (j’en avais déjà parlé ici). Une pétition signée par des professeurs a été envoyé au président de l’Université de Chicago pour protester contre la mise en place de cet institut, au motif que ce dernier entacherait la réputation de l’université. Honnêtement, je ne suis pas un grand fan de Milton Friedman. De plus, comme le fait remarquer Kay, ceux qui ce sont inscrits dans sa lignée, parce que moins talentueux, ont eu tendance à caricaturer la pensée du maître (c’est là une constante dans l’histoire des idées). Pourtant, je ne vois pas comment il est possible de s’opposer à la création d’un tel institut.

Il existe en science un principe fondamental, qui est d’ailleurs j’en suis sûr défendu par une partie des pétitionnaires, c’est celui du pluralisme. Le pluralisme, c’est l’idée que l’on ne doit pas a priori disqualifier une pensée, une méthode ou un point de vue sans l’avoir examiné de manière critique et débattu. Certains philosophes des sciences comme Paul Feyerabend ont même poussé jusqu’au bout cette défense du pluralisme. Pour Feyerabend, « anything goes », tout est bon ; il s’agit de laisser « proliférer » les théories, c’est la seule manière de faire progresser la connaissance. Ce point de vue épistémologique dit « anarchiste » a des fondements sérieux : d’une part, il est impossible de tester sans ambiguïté les théories en les confrontant aux faits, dans la mesure où tout fait suppose au préalable une théorie ; d’autre part, on ne peut juger par définition de la valeur d’une idée tant qu’elle n’existe pas. Par conséquent, le seul moyen d’être sûr de ne pas passer à côté d’une idée essentielle est de ne mettre aucune barrière au développement des idées. D’où le point de vue anarchiste que Feyerabend pousse à l’extrême, jusqu’à refuser toute spécificité à la science.

C’est sur ce dernier point à mon humble avis que Feyerabend se trompe : s’il y a bien un champ où le pluralisme est, ou plutôt devrait être la règle, c’est la science. La science se définit par le pluralisme des idées et des méthodes. Car, à bien y réfléchir, il n’existe pas véritablement d’autres champs dans la société où il existe véritablement de pluralisme. Celui auquel on pense spontanément, le champ politique, semble en fait on ne peut plus conservateur de par la nature même du jeu démocratique et de son organisation autour de grands partis. Bien sûr, la science n’échappe pas non plus au conformisme et au conservatisme. Mais l’essence de la science c’est l’innovation et l’innovation nécessite que l’on laisse se développer les idées. Il y a bien sûr une frontière entre le pluralisme et le n’importe quoi, et comme Kay le fait remarquer, cette frontière est mince et mouvante. Le fait est toutefois que l’on ne peut définir cette frontière a priori et que le seul juge concernant la viabilité d’une idée est la manière dont celle-ci va se répandre dans la communauté scientifique. De ce point de vue, que l’on aime ou non Milton Friedman, on est obligé d’admettre que ses idées ont eu un certain succès et ont donc passé avec succès le « test » scientifique. Par conséquent, la seule raison pour laquelle certains s’opposent à la création d’un institut Milton Friedman est politique. Mais la politique n’a rien à dire quand il est question de science.

Publicités

9 Commentaires

Classé dans Non classé

9 réponses à “Science et pluralisme

  1. Jacques D.

    En tant que philosophe et sur Feyerabend (ou autres théories post-modernes) je ne peux que recommander la lecture des ouvrages de Jacques Bouveresse…

    Je sais, c’est un peu court – mais en ce moment, c’estla tempete pour moi : pas bcp de temps pour rien!

  2. Jacques D.

    Le titre de son livre traitant le mieux de cette question (il en a fait pas mal! Dont vertiges et prodiges de l’analogie, cjhez Liber raisons d’Agir – qui traited e l’affaire Sokal et du théoreme de « Godel-Debray »!) : Rationalité et cynisme (contre Feyerabend , Rorty, Derrida, Lyotard…), aux Editions de Minuit (c’est un pamphlet, assez facile a lire et tres instructif)

  3. De Jacques Bouveresse, j’avais commencé à lire « Le Philosophe et le réel ». C’est un entretien assez accessible à lire et agréable avec son humour, ironie mais je l’ai pas encore terminé. Pourquoi ? De ce que j’ai lu, je partage assez son analyse et raisonnement mais avec de minuscules désaccords, variations qui entraine une sorte d’interférence avec ma pensée. C’est un peu étrange comme impression.

    CH
    > tout fait suppose au préalable une théorie

    Peux tu développer parce que dit ainsi ça me fait sourire. 😀

    > le seul moyen d’être sûr de ne pas passer à côté d’une idée essentielle est de ne mettre aucune barrière au développement des idées.

    Oui et en osant remettre en question les anciennes et actuelles théories dominantes pour le cas étudié. (Ça ne s’applique pas aux maths)

    > la politique n’a rien à dire quand il est question de science.

    C’est une opinion que je ne partage pas dans l’absolu quand je pense au militaire nucléaire. Le politique doit encadrer la recherche car encore une fois ce n’est pas une fin en soi mais un moyen pour « aider » l’humanité pas pour la détruire. C’est un principe éthique raisonnable ne pas s’auto-détruire mais reste le problème de l’évaluation de ce risque qui peut varier d’un individu à l’autre.

  4. C.H.

    @Jacques D. : Je ne connais pas les écrits de Bouveresse. J’irai y jeter un oeil.

    @Paul2Canada :
    Le simple fait de désigner quelque chose comme étant un « fait » présuppose déjà un cadre théorique rudimentaire. Quand on dit que quelque chose est un fait, on désigne par là un phénomène auquel on accorde une importance, et cette importance renvoie elle-même à des présupposés théoriques. Hayek a beaucoup insisté sur cette idée. Chez Weber, on la retrouve au travers de la notion de « rapport aux valeurs » même si cette dernière désigne quelque chose d’un peu différent. En philosophie des sciences, on parle de « theory ladeness ». Kuhn met particulièrement ce point en avant pour expliquer pourquoi les différents paradigmes au sein d’une même discipline sont incommensurables. Feyerabend est quant à lui celui qui pousse le plus loin cette idée : puisqu’il n’y a pas de faits sans théories, on ne peut pas tester les théories en les confrontant aux faits, et par conséquent on ne peut discriminer les bonnes théories des mauvaises.
    De manière générale, il s’agit de dire qu’un « fait » ne parle jamais de lui-même. Le sens qu’on lui donne dépend de l’outil théorique que l’on utilise pour l’interpréter.

  5. Aeriscor

    J’y ajouterais bien sur Popper a qui Hayek emprunte l’idee. ( en particulier, de memoire dans une communication a l’academie des sciences britannique ( enfin son equivalent ) ou il revient longuement sur l’induction. )
    Tres basiquement (trop) dans la pensee de Popper la theorie precede l’experience car il est impossible d’induire la loi generale de cas particuliers, qui ne peuvent servir qu’a infirmer une theorie preexistente.
    ( toutes mes excuses aux distingues lecteurs de ce blog pour avoir tente de resumer la pensee de Popper en une ligne )

  6. C.H.

    Exact concernant Popper. Sacrilège de ma part d’avoir oublié l’épistémologue par excellence !

  7. isaac

    Sur le « theory ladeness » une citation de Bachelard : « L’instrument est une théorie matérialisée », belle façon de dire que l’utilisation d’un instrument de mesure, de perception des choses sensibles, transforme celles-ci en images sur lesquelles on transpose une théorie.

    Sur votre « critique » (ou plutôt votre objection) à Feyerabend j’aurais une petite question : si je comprends bien (je ne connais pas trop Feyerabend) il soutient l’idée d’une évolution chaotique des sciences sur la base du fait que les scientifiques ne sont pas des épistémologues, ils ne suivent donc aucune règle précise. L’épistémologie ne peut donc constater que ce qui est, comment la science évolue sans pouvoir porter sur elle de jugement normatif. Il n’en reste pas moins que la science à une frontière, et c’est ce que vous dites en quelques sortes : celle de l’acceptation par ses pairs et c’est ce qui en fait sa spécificité. C’est là que je ne comprends pas bien l’argumentation de Feyerabend

    En disant cela je pense à d’autres approches, comme les poste-modernes, qui tombent dans un relativisme plus fort.

  8. C.H.

    Feyerabend considère qu’en fait la science n’a aucune spécificité : il la met au même plan que la religion ou la vaudou. Il ne reconnait pas cette frontière. D’une certaine manière, il ne fait que pousser jusqu’au bout l’argumentation de Kuhn (sur la science normale et le conservatisme) et même celle de Lakatos (en considérant qu’il est impossible de dire si un programme de recherche est dégénérescent ou progressif).

  9. Jacques D.

    Cette concepteion est justement ce que combat Bouveresse.

    A noter que Bouveresse a aussi ecrit pas mal d’articles sur ce que c’est que suivre une regle (ce qu’on a appelé le paradoxe de Wittgenstein-Kripke – une espece de paradoxe sceptique a la Hume. Ca peut vous intéresser, non? sur la question du spontaneité) : je crois qu’ils ont été republiés dans son livre sur Bourdieu (concernant l’habitus) et dans un autre recueil de textes chez Agone.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s