Polanyi et la crise financière

Une émission assez intéressante en début de soirée sur France Culture qui s’intéressait à l’intérêt de l’oeuvre de Karl Polanyi pour comprendre la crise financière actuelle. Parmi les invités on trouvait notamment Jean-Louis Laville, spécialiste de Polanyi, et surtout André Orléan, dont les travaux sur les phénomènes de mimétisme et sur le rôle des conventions sur les marchés financiers ne sont plus à présenter. Bon, pour être tout à fait honnête, j’ai été un peu déçu par la discussion sur l’oeuvre de Polanyi en elle-même, à part une rapide évocation du « double mouvement » et de l’encastrement, il m’a semblé que les intervenants sont passés trop rapidement sur certains points. Pour le reste, certains éléments très intéressants ont été évoqué (si l’on passe sur l’intervenant chercheur à l’Institut Molinari qui a passé l’émission à faire un réquisitoire contre Greespan et sa politique monétaire), le principal d’entre eux étant la remarque d’André Orléan sur la spécificité de la relation offre/demande sur les marchés financiers : sur ces derniers, la demande d’actifs a pour particularité (parfois) d’augmenter lorsque les prix augmentent et de baisser lorsque les prix baissent, ce qui favorise les phénomènes cumulatifs de type « boule de neige ».

Le point de discussion ayant le plus rapport avec l’oeuvre de Polanyi a été celui concernant l’éventuel résurgence de tentations protectionnistes, à l’instar de ce qui s’était produit au début des années 1930. Un retour au protectionnisme pourrait en effet s’interpréter comme une manifestation du mouvement de protection de la société face aux dégâts causés par le marché soit disant autorégulé. C’est en tout cas comme cela que l’on pourrait utiliser l’analyse polanyienne. Qu’en est-il exactement ? Le fait est que je connais pas mal l’oeuvre de Polanyi pour avoir lu à peu près tout ce qu’il a écrit qui ait été traduit en anglais ou en français, du moins à partir des années 30. Pourtant, dans la petite trentaine de billets que j’ai consacré à la crise financière, je n’ai pas mentionné l’analyse polanyienne (à une exception près), bien que je me sois dit plusieurs fois qu’elle pouvait être intéressante. La raison est que, tout en étant un fervent défenseur de l’histoire de la pensée économique en tant que discipline, je pense qu’il faut se méfier de la transposition d’analyses historiquement spécifiques d’un auteur du passé à un contexte historique forcément différent. Soyons clair, il est très tentant de reprendre ce que raconte Polanyi dans La Grande Transformation et d’essayer de l’appliquer à la crise financière et économique actuelle. Il est facile d’interpréter la crise financière comme la manifestation de l’impossibilité du mythe du grand marché autorégulé. On peut également voir dans cette crise le résultat inévitable de ce qui se passe quand l’on essaie de satisfaire les besoins sociaux d’une société (la protection sociale et en particulier le financement des retraites) via les mécanismes de marché, en l’occurence ici par les marchés financiers. De ce point de vue, il peut également être tout à fait possible de faire des nouvelles formes de régulation qui vont émerger, qu’elles soient judicieuses ou non, des produits du fameux contre-mouvement dont parle Polanyi. Il y a la place ici pour faire un storytelling tenant la route.

Seulement, à ce stade, il faut mettre deux sérieux bémols : d’une part, pour ceux qui se réjouissent de voir dans les futures mesures de régulation ce contre-mouvement par lequel la société va faire reculer le Grand Marché, je tiens à souligner que pour Polanyi, c’est précisément de ce contre-mouvement que naissent le fascisme et le nazisme dans les années 1930. D’autre part, et plus fondamentalement, La Grande Transformation, tout en étant une oeuvre majeure du 20ème siècle dans le domaine des sciences sociales, est une analyse qui porte sur un épisode historique bien particulier. La Grande Dépression des années 1930 et la crise de 2008 ce sont produites dans deux contextes institutionnels très différents et il ne faut pas occulter le fait que Polanyi a essentiellement construit son cadre analytique à partir de son observation du déroulement de la crise des années 30. Est-ce à dire que Polanyi ne nous est d’aucune utilité ? Bien sûr que non, en tout cas ni plus ni moins que Marx, Keynes ou Minsky, pour prendre des auteurs dont on nous explique volontier que la crise les réhabilitent. Seulement, avant de projeter leur pensée sur les événements actuels, il faut être capable de discriminer ce qui relève de l’analyse théorique de qui relève de la contingence historique.

Pour ma part, je pense que l’appareil analytique de Polanyi (encastrement/désencastrement, formes d’intégration, économie substantive/formelle) reste très utile. Mais des différences majeures subsistent : nous ne sommes pas dans un régime d’étalon-or (point souligné par André Orléan), nous ne sortons pas d’une guerre mondiale, l’utopie du Grand Marché est probablement moins prégnante aujourd’hui que dans les années 1920 (n’en déplaisent aux adversaires des « néo-libéraux ») et l’économie est de manière générale probablement aujourd’hui plus « encastrée » dans des structures sociales et juridiques qu’elle ne l’était à l’époque. Tous ces éléments me rendent sceptique sur le fait que cette crise serait celle de la « société de marché », comme Polanyi l’avait indiqué pour les années 30. Il s’agit plus vraisemblablement d’une crise liée à la nature du système financier (de ce point de vue là, l’idée à la Minsky qu’il y aurait une forme d’instabilité chronique de la finance me convainc de plus en plus), voire d’une crise d’un type particulier de capitalisme (le capitalisme américain), mais probablement pas plus.

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5 Commentaires

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5 réponses à “Polanyi et la crise financière

  1. Linca

    Il y a un autre phénomène qui rappelle un peu La Grande Transformation, et donc le double mouvement, au delà de la finance, c’est la réapparition ces dernières années de problèmes de régulation des biens de consommation, liés à l’importation de Chine, tels les jouets chinois plombés ou le lait contaminé… Et qui peuvent renforcer cette demande de protectionnisme et régulation. Sans doute plus radicalement en Chine (où le patriotisme est de plus en plus à la mode) qu’en Occident, d’ailleurs.

  2. Ça fait plusieurs articles que je veux réagir sur cette manière de procéder avec les théories économiques et histoire économique tel un jeu de puzzle. Je trouve que c’est un handicap quand on reste trop tourné vers les analyses du passé et l’histoire, particulièrement avec un évenement extraordinaire.

    Est ce qu’un détective déploie autant d’énergie à trouver dans une ancienne enquête les clés de son enquête actuelle ? Non mais son expérience va le servir inconsciemment tandis que son travail de recherche va l’orienter sur les circonstances du crime, à interroger tout les protagonistes. Une fois qu’il aurra trouver le ou les criminels avec le mobile il pourra toujours faire des parallèles avec une ancienne affaire et établir une nouvelle théorie qui aidera dans ce type d’affaire les inspecteurs moins doués ou faignants en raisonnement.

    La théorie dans les sciences est un guide pour comprendre et expliquer plus facilement pas une fin en soi. Et a part les maths, elle change au fil du temps pour s’adapter aux circonstances et pas le contraire. 😉

  3. isaac

    C’est très marrant je suis tombé sur ce billet à l’heure où j’étais justement en train de lire l’article de 1933 de Polanyi sur la crise de 1929… ( «  »Le mécanisme de la crise économique mondiale » texte que l’on peu trouver dans : Essais de Karl Ponalyi, 2008). Pour être honnête ce texte me parait assez abscon, mais bon je suis un peut fatigué car il est tard et je le relirais demain. Je me lance tout de même dans un petit commentaire.

    La thèse principale de cette article est que la crise de 1929 est principalement due à l’acharnement à faire subsister un « ordre du monde » au détriment des besoins réel de l’économie. Ainsi les état auraient favorisé une certaine tranche de la population (les rentiers, les ouvriers et les paysans) aux sortir de la guerre, et ainsi maintenu un niveau de consommation « au dessus du niveau déterminé par l’état d’équilibre » (je cite Polanyi). Pour ce faire les états utilisent 3 biais : le détournement du revenu national, une « saigné » sur la capital, un endettement vis-à-vis de l’étranger (ce qui justifie le maintient de l’étalon-or). A ce petit jeux les Etat-unis prêtent largement jusqu’à la crise de solvabilité du vieux continent (n’hésitez pas à me corriger si je me trompe).

    Je retiendrais deux point deux point de l’analyse de Polanyi :

    – premièrement l’aspect politique de la politique monétaire : l’étalon-or consiste en une régulation politique, il aide à la maintenance d’un ordre social. Autrement dit la « haute finance » à un rôle de régulation qui échoue en 1929. La monnaie n’est donc pas une marchandise comme les autres, le marché auto-régulé est une fiction en ce qu’il est une institution maintenu en place pour des raisons sociales et politiques.

    – second point, et ce qui me gène un peut, c’est la référence constante à un équilibre du-quel l’éloignement nous expose à une crise. Sur ce point il me semble que Polanyi est relativement classique en ce sens que pousser à l’extrême on peut en arriver à dire que la crise a eu à son origine une manipulation peut opportune des états qui écarte l’économie de son cour « normal ». Polanyi est ici très proche d’hayek et sa théorie des cycles d’affaires. Ce qui me gène n’est pas le mécanisme en lui même mais la référence à cette normalité de marché.

    Une dernière remarque sur votre billet. Ile me semblait que la fascisme ne constituait pas en soit un mouvement de retour mais plutôt un moyen de conserver intact le contrôle capitaliste de la société, c’est à dire de garder la société de marche c’est à dire la triple fiction monnaie/travail/terre comme biens marchand. Alors qu’un « retour » serait plutôt la fin de cette vision.

    Sur ce je m’en vais sur le site de france culture pour télécharger l’émission.

  4. isaac

    http://www.gaucherepublicaine.org/,article,2226,,,,,_Sur-Karl-Polanyi-la-crise-des-annees-1930-et-quelques-lecons-actuelles.htm

    un petit lien vers un article de Maucourant sur le lien Planyi/crise

  5. Jacques D.

    Ca me rappelle deux billets de Chris Dillow sur Keynes et Marx : en quoi leurs analyses sont pertinentes (ou non : ce serait plutot sa these) pour expliquer la crise financiere.

    Pour lui, la grande difference est que la crise est venue de la sphere financiere, tandis que pour Marx et Keynes elle vient de la sphere « réelle »

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