De l’utilité de l’histoire de la pensée économique

Gavin Kennedy, historien de la pensée spécialiste de l’oeuvre d’Adam Smith, aborde une question qui me tient à coeur : pourquoi étudier (et enseigner) l’histoire de la pensée économique ? Depuis maintenant quelques années, l’histoire de la pensée économique (HPE) n’a plus vraiment la côte dans les universités françaises et étrangères. De plus en plus, l’HPE devient une matière optionnelle délaissée par les étudiants. Quant aux économistes, beaucoup considèrent l’histoire de la pensée comme quelque chose de relativement inutile, voire comme une perte de temps. Signe des temps, il y a quelques années, l’HPE a disparu des spécialités pouvant être prises lors de l’une des épreuves de l’Agrégation du supérieur d’économie. En tant que doctorant plutôt catalogué « HPEiste », bien que ma thèse ne relève pas à proprement parler de l’HPE, ce genre d’évolution n’augure pas des perspectives très réjouissantes…

Pourtant, étudier l’HPE est très utile, à commencer pour l’économiste. Et ceci de deux points de vue. D’une part, tout scientifique (quelque soit la discipline) devrait avoir une bonne connaissance de l’histoire de sa discipline. Etudier l’histoire des idées permet de mieux comprendre comment le savoir scientifique évolue et se transforme. Cela pousse notamment à une forme de modestie, dans la mesure où l’on se rend compte que la science est une forme de « révolution permanente » (selon les termes de Popper) mais aussi une histoire de paradigme et de rapports de force (dans une perspective à la Kuhn). Cela permet également de mieux mettre en perspective ses idées, de comprendre d’où elles viennent et parfois aussi d’éviter de réinventer l’eau chaude. Bref, étudier l’histoire de la pensée permet au scientifique de prendre du recul sur sa pratique.

D’autre part, l’étude de l’HPE a aussi un intérêt directement analytique et instrumental : elle peut permettre de retrouver des idées oubliées et sortir la théorie économique des impasses dans lesquelles elle peut parfois s’engager. C’est un point encore plus capital dans les sciences sociales comme l’économie que dans les sciences de la nature dans la mesure où la connaissance y est bâtie sur des fondations beaucoup plus incertaines. L’exemple de Kennedy sur la manière dont les économistes ont progressivement redécouvert au 20ème siècle les éléments de théorie de la croissance contenus dans l’oeuvre de Smith est éclairant. Mes inclinations « professionnelles » me poussent à souligner tout l’intérêt que peut et pourrait avoir pour la théorie économique une relecture judicieuse de l’oeuvre de Thorstein Veblen (entre autres…).

Il y a un troisième intérêt à l’étude de l’HPE : accroître notre connaissance du patrimoine historique mondial dont l’HPE fait partie. Certes, ce n’est pas directement « utile ». Mais, heureusement, la connaissance n’a pas pour vocation d’être nécessairement exploitable à des fins utilitaires.

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4 Commentaires

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4 réponses à “De l’utilité de l’histoire de la pensée économique

  1. Je suis tout à fait d’accord avec votre article. On peut aussi considérer que si l’HPE n’est pas une matière récurrente au fil des années dans un cursus comme l’eco-gestion, c’est en partie car l’histoire de la pensée economique est évoquée par d’autres cours. C’était le cas pour ma première année, ou le cours de microéconomie était un cours d’histoire de la pensée économique sur les théories de la valeur. L’initiation à la macroéconomie s’offre aussi à montrer une certaine progression historique. Enfin certains cours comme « socio-économie des organisations » ou « politique contemporaine » se ramènent en fait à une énumération des différentes théories établies (plus ou moins approfondie en cours) mais qui nous ramènent toujours à de l’HPE.

  2. isaac

    Bonjour,

    Il est vrai que l’HPE se résume bien souvent, pour les économistes « sérieux », à une voie de garage pour pour étudiants fantasques allergiques à toute forme de modélisation… pour revenir sur le recule que celle-ci nous apporte sur notre propre discipline je me permet de souligner une chose que seul une approche historique est capable de rendre compte : l’importance de nos représentations dans les avancées scientifiques. Sur ce point l’exemple d’Alexandre Koyré est, il me semble, remarquable. Dans son ouvrage « Du monde Clos à l’Univers infini » il souligne que le passage aux « sciences modernes » à été avant tout le fait d’une révolution symbolique résidant en la fin de la représentation aristotélicienne du monde ( un monde clos régi par une hiérarchie de valeurs) et l’avènement d’une nouvelle représentation ,celle de Copernic. L’univers est alors saisi comme un tout infini dans lequel opèrent des lois. La recherche du « vrai » se substitut ainsi à celle du juste et permet l’avènement de la science telle que nous la pratiquons aujourd’hui. Ce détour pour dire que la science économique est conditionnée par son environnement symbolique et qu’un regard critique sur celui-ci passe nécessairement par une reconstruction historique et que celui-ci permet ainsi d’élargir l’esprit scientifique au delà des frontières qu’il se fixait auparavant.

    Sur la déconsidération de l’HPE ne pourrait-on pas pointer du doigt le fait que la recherche est de plus en plus vue comme un moyen au service du monde industriel et politique, moyen qu’il conviendrait donc d’orienter vers des objectifs propres à ces deux sphères? Ainsi on oublierait une chose important : la science n’a pas comme but de produire des innovations mais de créer du savoir et que de ce savoir va émerger des innovations. Le point crucial (et c’est l’argument que développe, entre autre, Michael Polanyi) est que ces innovations émergent de façon chaotique, autrement dit on ne sait jamais d’où viendra l’étincelle. Dans cette perspective le politique et l’industrie ne peuvent dicter à eux seul les domaines de recherche… il faut toujours une certaine autonomie du scientifique. Hors il semble (et je demande confirmation à des gens connaissant cela mieux que moi) qu’il est de plus en plus difficile de jouir d’une telle plage de liberté dans ses sujets de recherches… et l’HPE est première sur la liste des grands perdants.

    Comment voyez vous les choses CH vous qui êtes proche de ce milieu?

  3. C.H.

    @isaac :

    Totalement d’accord. Et les choses ne sont pas prêtes de s’arranger. la survie des labos va des plus en plus dépendre de leur capacité à aller chercher par eux-mêmes des financements. Autant dire que décrocher un financement sur un projet d’HPE quand on est pas une grosse structure de type PHARE à Paris I relève de l’exploit.

    Il est clair que la recherche doit avoir une certaine indépendance vis à vis de l’industrie et du politique. Sur un plan épistémologique, c’est une évidence. Le problème est que c’est une position très dur à défendre aujourd’hui, à une époque où on nous explique que « l’Etat est en faillite » (ce qui est faux) et qu’il faut mieux utiliser l’argent public (ce qui est vrai). Aujourd’hui, on clairement dans une optique où la recherche doit être « rentable ». Pour moi c’est une évidence. De ma modeste position de doctorant, quand je vois comment ça se passe par chez moi, je suis de toute façon très très pessimiste sur l’avenir de la recherche en sciences sociales et dans les humanités en France…

  4. Jean Canonne

    Si je vous en crois, je n’aurai pas beaucoup de lecteurs pour Histoire de la pensée de valeur économique que je prépare.
    Tant pis.
    Ces non lecteurs ne devraient pourtant pas ignorer Gaxotte: « Ceux qui ne connaisent pas l’histoire courrent le grand risque de la voir se répéter à leurs dépens. »
    La crise actuelle, financière, est semblable à celle que l’Angleterre subit au sortir des guerres napoléoniennes au prix d’ une effroyable misère populaire s’en suivit.
    Si vous vouliez me laisser votre nom je mentionnerai votre texte.
    D’avance merci.
    j.c

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