Economie et évolution : marché et « sélection culturelle »

Ce billet est le premier d’une série dans laquelle je vais aborder les rapports entre économie institutionnelle et économie évolutionnaire. Ces deux traditions théoriques sont intimement liées et recoupent des travaux aussi bien « hétérodoxes » qu' »orthodoxes » : ancien institutionnalisme (Veblen), néo-institutionnalisme (North, Aoki), analyses d’inspirations schumpétériennes (Nelson et Winter), etc.  L’objectif général de ces approches est d’étudier le rôle des institutions et de comprendre à la fois comment elles évoluent et comment elles influencent les comportements individuels.

Même si cela est finalement peu connu, c’est Thorstein Veblen qui a ouvert toute cette tradition en étant le premier a souligné l’importance de la théorie de l’évolution darwinienne dans son célèbre article publié en 1898 « Why is Economics Not an Evolutionary Science« . D’après Veblen, on peut considérer que les institutions évoluent selon un processus de sélection naturelle. En fait, à la lecture des travaux de Veblen (notamment cet ouvrage), on constate que le processus de sélection opère à deux niveaux : les institutions sont à la fois sélectionnés par l’environnement et contribuent elles-mêmes à sélectionner les comportements. Ici, je vais me concentrer sur ce second niveau et sur un point encore plus précis : l’impact de l’institution du marché au niveau de la sélection des comportements. J’aborderai dans de futurs billets d’autres questions : comment l’environnement sélectionne les institutions, comment les comportements génèrent de nouvelles institutions, la pertinence de l’approche évolutionniste, les différentes manières dont on peut concevoir l’évolution sociale et notamment le débat autour du « darwinisme universel ».

Je m’appuis ici essentiellement sur les travaux de Samuel Bowles, et notamment son article « Endogenous Preferences : the Cultural Consequences of Markets and other Economic Institutions« , publié en 1998 dans le Journal of Economic Literature, ainsi que sur ce qu’à pu raconter Veblen. Attention, il s’agit d’un champ encore largement expérimental, et ce billet également par conséquent.

 Avant de rentrer dans le vif du sujet, il faut revenir sur le schéma qu’expose Veblen dans ses travaux. Ce dernier nous explique que tous les individus sont dotés d’un certain nombre d’instincts issus d’un long processus d’évolution biologique. Cela dit, les comportements humains ne sont pas instinctifs mais relèvent essentiellement de ce qu’il appelle les « habitudes de pensée » (habits of thought), c’est à dire des dispositions à adopter plus ou moins automatiquement certains comportements. Ces comportements en s’agrégeant donnent eux-mêmes naissance à des institutions (ex : la consommation ostentatoire) que Veblen définit comme des habitudes de pensées suffisament généralisées et établies pour être considérées comme « naturelles ». A leur tour, la forme prise par les institutions a divers impact sur l’environnement naturel et technologique. Néanmoins, il existe également une causalité descendante : l’environnement naturel et technologique sélectionne les institutions relativement les plus adaptées ; ces institutions, elles-mêmes, tendent à favoriser la reproduction de comportement et d’habitudes qui favorisent leur renforcement. Seuls les instincts n’évoluent pas, ou en tout cas pas au même rythme, puisque l’évolution biologique est beaucoup plus lente. Chez Veblen, l’exemple le plus clair de l’impact des institutions sur les comportements apparait dans son ouvrage Théorie de la classe de loisir : Veblen y décrit l’institution de la « consommation ostentatoire » qui pousse les individus à adopter des habitudes de consommation tournées vers le luxe et l’esbrouffe, ces habitudes tendant elles-mêmes à renforcer la consommation ostentatoire en tant qu’institution.

Veblen n’étudie pas de manière aussi systématique l’impact du marché en tant qu’institution sur les comportements et les habitudes. Sur cette question, les travaux de Samuel Bowles et Herbert Gintis sont assez intéressants et innovants. D’orientation plutôt marxiste, ces auteurs ont plutôt un regard critique sur l’impact culturel du marché. Tout en mettant de côté l’aspect normatif, on peut reprendre leurs analyses et voir qu’elles s’insèrent bien dans le schéma de Veblen. Dans son article de 1998, Bowles aborde un certain nombre de points pour illustrer les effets des institutions et notamment du marché sur la propagation de traits de comportement dans une population. Il s’intéresse notamment à la diffusion de ce qu’il appelle les nices traits, que l’on pourrait traduire par « comportements altruistes ». En s’appuyant sur plusieurs travaux de psychologie, de biologie évolutionniste et d’économie, il identifie 4 mécanismes favorables à la propagation de ces comportements altruistes dans une population : la possibilité de punir les comportements « déviants », la réputation, la sélection de groupe et la segmentation de la population. Ces quatre mécanismes ont en commun d’être affaibli par le développement du marché. En effet, en tant qu’institution, le marché favorise le développement de relations impersonnelles et ponctuelles qui contrecarrent directement ces mécanismes.

Par exemple, dans le cadre de relations ponctuelles et impersonnelles et en l’absence d’institutions pouvant « enforcer » des règles de droit, il est extrêmement difficile pour un individu de sanctionner un partenaire qui n’aurait pas respecté les termes de l’échange. La recherche de la réputation est également moins intéressante pour un individu dans un contexte de marché, où il existe une infinité de partenaires potentiels et où il règne des asymétries d’information. L’impersonnalité du marché diminue également l’efficacité de la sélection de groupe. Enfin, le marché contribue à atténuer la segmentation de la population. Ce dernier point est particulièrement intéressant parce qu’il a été également bien étudié par la biologie et la théorie de l’évolution. On peut en effet facilement montrer que la segmentation de la population, c’est à dire le fait d’avoir une plus forte probabilité de rencontrer un individu du même type (comportement) que nous, favorise le développement de la coopération. Comme je ne veux pas alourdir ce billet et infliger au lecteur une « torture intellectuelle », je me contenterai de renvoyer ceux qui sont intéressés à ce petit « modèle » conçu par mes soins : la-selection-des-comportements-par-les-institutions. Pour résumer, ce modèle montre simplement que dans des jeux de type « chasse au cerf » ou « hawk-dove », plus la population est segmentée, plus les comportements coopératifs (chasser le cerf ou être pacifique) vont se propager facilement. Robert Axelrod et William Hamilton ont montré que la même chose est vraie concernant le dilemme du prisonnier répété.

Si l’on accepte l’idée que la principale implication du marché en tant qu’institution est de favoriser des relations impersonnelles et ponctuelles, il semble bien qu’il favorise la propagation de traits de comportement individualistes. Bowles souligne les problèmes que cela implique : dans un contexte de marché quasi-parfait, et avec les institutions adéquates autour (l’Etat de droit notamment), les comportements individualistes sont efficaces et optimaux. Mais, dès que l’on sort de cette situation exceptionnelle, la disparition des nice traits peut s’avérer problématique : la confiance, la réputation, peuvent redevenir des traits de comportement nécessaire pour que le marché fonctionne correctement. Bowles apparente cela a de nouvelles formes de défaillances de marché.

Bon honnêtement, ce point (majeur) de l’argumentation de Bowles n’est pas convaincant. Surtout que l’on peut le retourner. Avner Greif considère notamment que c’est la très forte segmentation de la population des marchands maghrébins au Moyen-âge qui explique les difficultés qu’on eu les économies orientales à se développer. Greif montre que la segmentation de la population a favorisé le développement de coalitions de marchands dont les relations, en l’absence d’un droit commercial formel et enforçable, étaient essentiellement assise sur la réputation. Cette importance de la réputation incitait les marchands à bien se comporter et à être « coopératifs » (les nice traits de Bowles) et a débouché sur ce que Greif nomme des « croyances collectivistes ». Toutefois, comme le commerce était fondé sur la réputation et sur le caractère personnel des relations commerciales, les coalitions de marchands ont été extrêment rétives à l’idée de rentrer en relation avec des marchands étrangers inconnus. Les économies maghrébines aux croyances collectivistes, en raison de l’importance accordée à la réputation pour assurer la coopération, se sont ainsi privées de gains potentiels liés à la généralisation des échanges. A l’inverse, les économies européennes ont profité pleinement de cette généralisation : même au Moyen-âge, les échanges commerciaux n’étaient pas tant fondés sur la réputation que sur des systèmes de guilde et de responsabilité communautaire. Mal adaptés au développement de relations commerciales impersonnelles, ces systèmes ont progressivement laissés place aux Etats modernes. Selon Greif, les économies européennes ont dès le début été fondé sur des croyances individualistes de sorte que les échanges ne se sont jamais appuyés sur les nice traits ; elles étaient donc mieux préparées au développement des échanges impersonnelles.

L’explication de Greif montre que la relation institutions/comportements n’est pas à sens unique : les institutions favorisent le développement de certains comportements, mais en retour eux-mêmes facilitent l’émergence de telle ou telle institution… qui elle-même a un impact sur le développement et l’enrichissement de la société. Ce sont là des points qui seront abordés dans de futurs billets.

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5 Commentaires

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5 réponses à “Economie et évolution : marché et « sélection culturelle »

  1. Jacques D.

    Article tres intéressant.

    Cependant, étant en train de lire Darwin’s Dangerous Idea de Daniel C. Dennett, qui expose bien qu’elle fut la « revolution » darwinienne (et en quoi elle a été aussi redevable au libéralisme « smithien » – le darwinisme aurait-il été possible dans des pays au capitalisme plus interventionniste ou familial comme l’Allemagne ou la France?) je me demande quelle est véritablement la part « darwinienne » ou « évolutionniste » des théories que vous exposez.

    En bref, je me demande si ces théories n’ont de rapport avec la théorie de l’évolution que « nominal » (la théorie de Darwin va bien plus loin que la seule « évolution » ou la seule « adaptation a l’environnement »).

    A examiner de plus pres (suite au prochain article de votre série, quoi! Je me demande notamment comment, ainsi que vous le dites, « les institions sont sélectionnees par l’environnement »).

    En tout cas, si ce rapport ne devait etre que de vocabulaire, je pense qu’une véritable économique darwinienne serait plus qu’intéressante.

  2. C.H.

    Vos interrogations sont tout à fait légitimes et je pense pouvoir y apporter des éléments de réponse dans les prochains billets. Dans le tout prochain (attention, scoop !) j’aborderai notamment un texte de Paul Krugman qui défend une thèse intéressante sur le rapport entre économie et théorie de l’évolution.

  3. Jacques D.

    Je ne sais pas si vous avez lu le bouquin de Dennett.

    Je n’en suis qu’au tiers environ mais si vous ne l’avez pas lu je peux vous faire une espece de petite fiche récapitulative des caractéristiques du darwinisme (selon l’auteur)? Ce serait peut-etre intéressant de comparer, de voir s’il peut y avoir des points communs (non triviaux).

    (Ah tiens, je pensais justement a vous – la ou j’en suis, Dennett aborde la théorie des jeux…)

  4. C.H.

    Je n’ai effectivement pas lu ce bouquin de Dennett. Je suis preneur d’une petite fiche récapitulative, ça pourrait être intéressant. En tout cas merci !

  5. Jacques D.

    En tant cas, Krugman l’a lu – puisque c’est lui (dans son Ricardo’s Difficult Idea) qui m’a donne envie de le lire!

    Non seulement ca me fait plaisir de vous aider (d’apres ce que j’ai compris ce n’est pas tellement votre sujet de recherche « professionnel » mais une passion) mais en plus ca m’aidera du meme coup – eh oui, j’écris aussi une these et, bon Dieu! ce livre m’aide énormément sur un point relativement difficile (toute ma seconde partie? oui, toute me seconde partie)…

    Comme aime a le dire mon sujet de recherche : « Tout est fortuit sauf le hasard »

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