The Rhetoric of the Financial Crisis

Depuis quelques temps, une question me revient constamment à l’esprit : quelles seront les conséquences de la crise financière sur la théorie économique et son évolution. Je pense que l’on peut maintenant dire sans exagérer que la crise de 2008 est la plus importante que l’économie mondiale ait connue depuis la « Grande dépression » des années 1930. Concernant cette dernière, le sens commun et la vulgate scientifique voient en elle le triomphe des idées keynésiennes, théoriques comme normatives. Que dira-t-on dans 5, 10, 20 ou 50 ans de la crise de 2008 ?

Actuellement, plusieurs théories sont en concurrence pour proposer l’explication définitive : l’approche autrichienne, la perspective post-keynésienne à la Minsky, les explications mettant l’accent sur l’incomplétude et les asymétries de l’information, même l’économie comportementale propose son interprétation. Qui a raison ? Qui a tort ? Et, surtout, comment trancher ? La situation est très intéressante sur un plan épistémologique parce qu’elle est typique de la difficulté à laquelle les sciences sociales sont confrontées : le fait qu’un évènement historique ne se répète jamais deux fois à l’identique et que par conséquent les propositions théoriques à propos de cet évènement sont en pratique infalsifiables. Comme il est très difficile (pas impossible en théorie cela dit) de réfuter l’explication d’un phénomène singulier par une théorie, la théorie qui va émerger comme la « bonne » explication de la crise va le faire sur la base d’autres critères. Lesquels ?

C’est ici que l’on se rend compte de la pertinence des travaux de Deirdre McCloskey sur la rhétorique de l’économie. Qu’est ce que nous dit McCloskey et tous ceux qui écrivent dans la même perspective ? Que la justification des théories ne se fait pas sur la base d’une démarche « scientifique » via la mise en place de tests implacables visant à réfuter les propositions théoriques mais plutôt au travers d’une activité rhétorique de persuasion. McCloskey nous dit que cela est la règle pour toute activité scientifique. On peut trouver que c’est excessif. Mais selon moi, cela est incontestablement vrai dans le cas des sciences sociales lorsqu’il s’agit de proposer une explication concernant un phénomène empirique bien identifié et, par définition, unique. Depuis plusieurs semaines, on constate en effet une profusion d’explications de la crise financière, chacun avançant les arguments de la théorie qui a sa préférence. J’ai régulièrement sur ce blog fait écho de ces différentes explications tout en affichant moi-même mes propres préférences pour certaines théories au détriment d’autres. Mais, fondamentalement, sur quoi se base notre jugement ? Qu’est ce qui me permet (moi ou d’autres) de dire que la crise est d’abord liée aux asymétries d’information ou aux mécanismes identifiés par Minsky plutôt que la politique monétaire laxiste sur laquelle insiste la théorie autrichienne (ou vice-versa) ? La réponse est : RIEN, si ce n’est une conviction alimentée par des croyances d’ordre idéologiques et scientifiques. Formellement, il est et restera impossible de démontrer formellement qui a raison, qui a tort.

Cela ne va pas empêcher l’émergence progressive d’un consensus scientifique qui fait que, dans quelques dizaines d’années, on dira que cette crise a été dû à X ou Y ou qu’elle a donné raison à la théorie Z. Mais ce consensus aura émergé non pas tant pour sa validité scientifique, puisque elle est quasiment impossible à établir, mais par la force rhétorique de ceux qui s’en seront fait les porteurs. Ce pouvoir de persuasion n’a d’ailleurs pas seulement à voir avec les talents de rhétoricien des différents économistes et intellectuels. Il est aussi fonction du contexte social et culturel. Le fait que la Grande dépression soit encore aujourd’hui perçu comme une victoire des idées keynésiennes (alors qu’il existe d’autres explications tenant tout autant la route) est à la fois le résultat des talents scientifiques et rhétoriques de Keynes mais aussi le fait que le début du 20ème siècle a été perçu, par le sens commun de l’époque et actuel, comme plutôt « libéral » (à tort ou à raison, encore une fois).

Je ne sais pas qu’elle explication émergera comme interprétation définitive de la crise. Mais, une chose est sûre : le choix se fera d’abord selon des critères rhétoriques plutôt que scientifiques. Tel est le destin – tragique ? – auquel seront pour toujours condamnées l’économie et les autres sciences sociales. 

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5 Commentaires

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5 réponses à “The Rhetoric of the Financial Crisis

  1. Gu Si Fang

    C’est tout à fait le genre de prise de recul dont on a besoin en ce moment, merci!

    « Qu’est ce qui me permet (moi ou d’autres) de dire que la crise est d’abord liée [à telle ou telle théorie]? La réponse est : RIEN. »

    Oui. Au fonds c’est une conséquence de l’idée que l’économie n’est pas une science empirique. C’est une proposition assez iconoclaste de nos jours.

    « Cela ne va pas empêcher l’émergence progressive d’un consensus scientifique. »

    C’est probable. De plus, ce consensus est susceptible d’évoluer plus tard, tout comme le livre de Schwartz et Friedman en 1963 a créé un nouveau consensus sur la Grande Dépression.

    « ce consensus aura émergé non pas tant pour sa validité scientifique, puisque elle est quasiment impossible à établir […] »

    Ce « quasiment » me laisse songeur. Pourriez-vous élaborer?

    Un exemple peut alimenter la réflexion : dans une intervention récente, G.Selgin déclarait « Si l’on essaie d’expliquer la crise actuelle par l’avidité des banquiers, c’est un peu comme si l’on essayait d’expliquer le crash d’un avion par la gravité. C’est vrai mais ça ne nous avance pas beaucoup. »

  2. Si toute tentative de prévision est illusoire, et si toute tentative d’explication a posteriori est condamnée, les économistes sont effectivement dans de sales draps 🙂

    (PS – dans la dernière phrase : « condamnées ». Il y en a quelques-unes qui trainent de temps en temps, mais celle-ci n’est vraiment pas jolie :))

  3. C.H.

    @GSF :
    Le terme « quasiment » souligne qu’en *théorie* il y a une ou plusieurs explications plus pertinentes que d’autres et que, donc, en principe, il est possible de démêler le vrai du faux. Le problème c’est qu’en pratique, puisqu’il est impossible de mener des tests visant à réfuter les différentes explications concernant la crise financière, on est condamné à rester dans le spéculatif. Progressivement, on va réunir un faisceau de preuves qui tendra à corroborer telle ou telle explication mais l’interprétation même de ces preuves sera en partie fonction de nos préférences théoriques. Cela dit, je ne dis rien de nouveau, des philosophes comme Quine ont depuis longtemps souligné ce problème.

    @Eric C. :
    Faute corrigée.
    Concernant votre remarque, il ne s’agit pas de condamner toute tentative d’explication, autrement je serais sur ce blog en pleine contradiction. Les économistes doivent produire des explications concernant la crise et éventuellement faire des préconisations, c’est leur boulot. Mais il faut reconnaitre les limites de la science lorsqu’il s’agit d’expliquer un phénomène historique unique : si un économiste vous dit « la théorie machin explique très bien la crise », son jugement s’appuiera davantage sur des croyances idéologiques et scientifiques que sur une série de tests rigoureux par lesquels il aura réfuter l’ensemble des autres explications possibles. Cela n’a rien d’infamant, il faut juste avoir l’honnêteté de reconnaitre que c’est comme ça que fonctionne la science, et en particulier les sciences sociales.

  4. La conclusion de ce dernier commentaire me rassure : ce n’est en effet pas une spécificité des sciences sociales (la fin du billet était à ce sujet trop pessimiste) que de se retrouver parfois dans l’incapacité d’analyser une défaillance.
    Dans mon domaine (la mécanique), un de mes objectifs au quotidien est de prévoir avec une erreur « raisonnable » la durée de vie d’organes ou (pire) d’ensemble d’organes automobiles. La simulation numérique se révèle encore bien limitée sur le sujet, et l’expérimentation sur des pièces physiques reste nécessaire à leur validation.
    Mais le degré d’incertitude pesant sur les éléments clés du dimensionnement font qu’il est très rare de disposer a posteriori d’une analyse irréfutable du schéma de défaillance. La plupart du temps, on ne peut que conclure que sur la hiérarchie des causes …

  5. Gu Si Fang

    OK je comprends. S’il s’agit d’expliquer la crise on ne peut jamais démêler complètement les différents « facteurs » (même si l’économétrie a un certain mérite 😉

    Je pensais plutôt à la méthode « obsolète » qui a la faveur des autrichiens – le raisonnement abstrait et l’analyse contrafactuelle. Elle permet bien d’établir la vérité de théories qui ont la forme suivante : « si A alors B (ceteris paribus) ».

    C’est une méthode abstraite parce que les prémisses A ne sont pas découverts de façon empirique, et parce que le raisonnement qui va de A à B est purement logique et n’apporte rien qui ne soit déjà dans A. Elle est contrefactuelle, parce qu’elle conduit à des propositions du type : « si je fais ceci, alors ce prix sera plus élevé qu’il n’aurait été autrement ». On compare le cours des événements entre deux histoires fictives.

    Une première limite de cette méthode est que tout repose sur la validité des prémisses. Je ne pense pas qu’il soit question de rhétorique ici.

    En revanche, il y a deux autres aspects où la rhétorique joue un rôle :

    – En pratique, aucun économiste autrichien ne travaille exactement ainsi (par exemple pour l’ABCT). Pourtant, il « raconte » sa théorie « comme si ».

    – L’analyse contrefactuelle est intellectuellement intéressante, mais est-elle utile en pratique? Une entreprise a souvent besoin de prévisions, et pas seulement de faire des choix entre deux alternatives. De plus, les économistes autrichiens cèdent parfois à la tentation de dire « voilà LA cause de la crise » alors que leur méthodologie l’interdit.

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