Un code de la route peut-il émerger spontanément ?

Ce matin, vers 7h40, la tête un peu embrûmée, je prend ma voiture pour aller à la fac histoire d’aller faire cours à de charmants étudiants à 8h00. J’arrive, comme tous les matins, à un carrefour assez complexe mais où en temps normal les choses se passent très bien. Sauf que ce matin, comme depuis quelques semaines, les choses ne sont pas normales puisque la Cité des Sacres va se doter d’un tramway, ce genre de bien soi-disant public qui coûte affreusement cher et qui surtout met une pagaille pas possible dans les rues pendant les quelques années que durent les travaux. J’arrive au carrefour et là, les yeux écarquillés, je constate qu’aucun feux de signalisation ne fonctionne. La circulation est relativement dense (et encore, c’est les vacances), des voitures sortent de partout et en plus il fait encore nuit. C’est l’anarchie la plus complète et traverser le carrefour est pour le moins périlleux. Tout à l’heure, j’ai appris sans surprise qu’il y avait eu de la tôle froissée un peu plus tard dans la matinée.

Mon esprit d’économiste a alors repris le dessus et je me suis posé la question suivante : que se passerait-il si le carrefour restait en l’état plusieurs jours ou semaines. Verrait-on émerger spontanément un certain nombre de règles informelles se substituant aux règles formelles (les feux de circulation) permettant une régulation du trafic. Remarquons que, normalement, dans ce genre de situation, il existe déjà une règle, celle de la priorité à droite. Bon, ce matin, elle n’était franchement pas respectée. Mais, avec le temps, à travers un processus d’essai-erreur, il n’est pas impossible que des conventions émergent et que finalement les feux ne soient plus indispensables. En théorie, cela est tout à fait possible : à partir du moment où les conducteurs prenant ce carrefour sont régulièrement les mêmes, un processus d’apprentissage doit faire émerger des régularités de comportement. D’un point de vue de théorie des jeux, on a à faire à un jeu de type poule-mouillé dans lequel un processus évolutionnaire doit normalement faire émerger un équilibre stable qui peut prendre la forme « les voitures qui viennent de la droite (ou de la gauche) ont la priorité ». Des travaux à base de simulations informatiques confirment de manière plus générale qu’un code de la route peut émerger spontanément après quelques tours (voir ce papier par exemple) au travers de la formation d’habitudes dans les comportements individuels.

Bref, l’auto-régulation de ce genre de système est tout à fait envisageable. D’un point de vue scientifique, j’aimerais bien que la municipalité décide de laisser le carrefour en l’état juste pour voir l’évolution du trafic et voir si émerge effectivement de telles règles. Ce serait une expérience naturelle assez « sympa ». Maintenant, en tant que conducteur prenant le carrefour quotidiennement, j’espère que les feux vont vite être réétablis. Parce que, et c’est là un argument souvent mis de côté par les « spontanéistes« , qui dit processus d’essai-erreur dit « erreurs ». Or, s’il est vrai que beaucoup de systèmes économiques sont d’une telle complexité qu’une tentative de régulation intentionnelle est souvent vaine et parfois néfaste, ce n’est pas toujours le cas. Il y a des système économiques ou non-économiques (comme celui-ci) où le constructivisme est tout à fait recevable et même souhaitable. Toute la question est de déterminer des critères scientifiques permettant de déterminer quand est-ce que cela est le cas.

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15 Commentaires

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15 réponses à “Un code de la route peut-il émerger spontanément ?

  1. Pour compléter, et pour savoir pourquoi on conduit à droite, ce texte érudit comme on sait en produire par chez nous (j’aime particulièrement l’illustration du jeu du croisement, page 37) :
    http://www.univ-orleans.fr/leo/liensdr/dr200633.pdf
    Bon, maintenant je retourne à mon billet sur les blogs et l’enseignement de l’économie, dès fois que Econoclaste-Stéphane traîne par là…

  2. alex

    sinon, il y a un contre exemple intéressant: la porte d’orléans (à paris) le matin en semaine: malgré de nombreux feux en état, il semble que les incitations à dévier soient trop fortes, et on est bloqué tous les matins…assez incroyable

  3. « Parce que, et c’est là un argument souvent mis de côté par les “spontanéistes“, qui dit processus d’essai-erreur dit “erreurs”. »

    A ce stade, cela porte en fait un autre nom : « sélection naturelle » 😉
    C’est comme ça d’ailleurs que des comportements sociaux ont pu être sélectionnés avec le temps (tant qu’ils étaient encodables génétiquement, bien sûr)

  4. C.H.

    @ Tom Roud :
    Effectivement. Mais bon, il se trouve que l’homme a acquis (par la sélection naturelle précisément) la capacité de sélectionner artificiellement des espèces (comme Darwin le souligne) ou, sur le plan culturel, des règles. Il serait dommage de se priver de cette capacité !

  5. Siela

    Rationalité limitée fait dans l’ordre spontané à la Hayek maintenant ? Oui, c’est vrai, j’avais oublié, toute tentative de réguler mène irrémédiablement au goulag…

  6. C.H.

    Rationalité limitée fait surtout ce qu’il veut. Et d’ailleurs, si vous aviez pris la peine de lire le billet, vous vous seriez aperçu qu’il s’agit d’une critique de la notion d’ordre spontané. La question de l’ordre spontané et des équilibres issus des processus évolutionnaires est un point que j’aborde très souvent par ici. Si vous lisez sérieusement, vous verrais que j’ai un point de vue plutôt balancé sur la question.

    Je reste sidéré par la difficulté qu’ont certains à faire la part des choses : ce n’est pas parce que l’on reconnait une certaine pertinence au concept d’ordre spontané et que l’on prend au sérieux les problèmes de complexité et d’auto-organisation que l’on est un indécrotable hayékien libertarien. Donc, pour votre gouverne, je ne suis ni libertarien (comme les quelques critiques que j’ai pu faire ici l’attestent), ni hayekien (même si sur le plan épistémologique, peu lui arrive à la cheville), ni anti-réglementation (sans pour autant être un ayatollah de la réglementation), c’est juste que je suis ouvert d’esprit et que je me pose des questions. Je sais, c’est difficile à comprendre quand l’on est enfermé dans ses certitudes idéologiques…

  7. Quand on a des commentaires aussi stupides que désobligeants, c’est bon signe. C’est que n’importe qui peut se perdre chez soi. Après, on s’habitue.

  8. Pauvre Stéphane, dis moi qui t’a laissé « des commentaires aussi stupides que désobligeants » et je vais lui donner une bonne fessée. 😀

    Parfois les critiques issus des commentaires sont un reflet du style de l’article ou conséquence d’un sujet plus polémique. Je ne sais pas si c’est bon signe ou mauvais signe mais c’est une opportunité pour tester sa communication écrite et son intelligence émotionnelle. De ce que je constate jusqu’à présent, CH s’en sort plutôt bien pour un jeune économiste et récent blogueur. il y a juste parfois un peu de censure française (…)

  9. OS

    « la Cité des Sacres va se doter d’un tramway, ce genre de bien soi-disant public qui coûte affreusement cher et qui surtout met une pagaille pas possible dans les rues pendant les quelques années que durent les travaux »

    Avez-vous de réels arguments pour étayer ce point de vue ? Ou est-ce la simple manifestation d’un automobiliste pas content qu’on lui complique un peu la vie (ce que je peux comprendre…) ?

  10. C.H.

    J’admet que c’est mon côté râleur qui s’exprime. Cela dit, que la mise en place du tramway coûte de l’argent et du temps me parait difficilement contestable. Dans le cas de la ville de Reims, il faut voir qu’il y a quelques spécificités : 1) l’histoire de cette ville fait que dès que l’on y creuse un trou, on y trouve des vestiges ou des objets datant de plusieurs centaines d’années, ce qui veut dire interruption des travaux et mise en place de fouilles archéologiques qui ne font que rallonger l’histoire ; 2) Reims est une ville de taille moyenne, qui plus est très bien desservie par les bus. Très sincèrement, l’utilité du tramway n’est pas évidente. je serais curieux de voir la tête des rapports d’évaluation concernant la mise en place du tramway (y’en a-t-il eu d’aiileurs ?) ; 3) La lubie du tramway est sortie de la tête de l’ancien maire (de droite) de la Ville qui, durant les deux dernières années de son mandat, a entrepris de laisser son empreinte en engageant un nombre considérable de travaux et de rénovations. C’est pas compliqué, Reims est perpétuellement en, travaux depuis plus de 2 ans. Faut alors pas se demander pourquoi cette ville est l’une de celles dont les impôts locaux ont le plus augmenté ces dernière années (+30% ces deux dernières années je crois)…

  11. Nous avons suggéré dans notre bouquin à propos des tramways que leur prolifération relève peut-être d’une cascade informationnelle.
    Nous verrons.
    Une chose est sûre, il y a une autre ville de France où le tramway est une plaisanterie, c’est Marseille.
    Il faut quand même savoir que certaines personnes ont justifié son passage sur un boulevard rendu piéton (et en doublon du métro, totalement parallèle sur plusieurs kilomètres) par le fait qu’on voulait rendre le boulevard piéton. Bref, plutôt que de mettre des poteaux aux deux extrémités et de poser 4 panneaux « zone piétonne », on met une ligne de tram…
    Bon, je ne parle même pas du reste (travaux qui n’en finissent plus, appels d’offre foireux, etc.). L’idée était de mettre les voitures hors de la ville en rendant la conduite plus pénible et les transports en commun plus pratiques. Le premier objectif a été atteint. Pas le second, les transports régionaux sont incroyablement déficients et il n’y a que peu de parkings à la périphérie de la ville. Un tramway en plein centre-ville, c’était évidemment la solution…
    Pour info, je n’utilise quasiment pas la voiture, puisque je vais travailler à pied et évite au maximum ce moyen de transport coûteux. Donc, non, ce n’est pas un automobiliste mécontent, c’est plutôt un PIETON et un habitant de la ville, communauté où des gens ont besoin de se déplacer, qui est mécontent.

  12. T.D

    Bon, je me permets de défendre un peu le tramway, même si j’aime bien le post de C.H. En général, le tramway est connu pour sa discrétion, et son respect de l’environnement. C’est bien la raison pour laquelle ce type de transport est indispensable dans les villes polluées (pollution de l’air, par les gaz des voitures, et pollution sonore). A titre d’exemple, le tramway dans une ville comme Grenoble (ville moyenne) est complètement indispensable, sinon à la moindre montée des températures c’est l’alerte àla pollution ! Et de plus, vous semblez penser que le tramway est une bien concurrent du bus, ce qui n’est pas le cas. Au contraire c’est un bien complémentaire, car une ligne de tram et une ligne de bus ne sont pas efficace sous les mêmes conditions, je pense.
    Cela dit, si le maire de Reims s’amuse à vouloir vérifier les théories du Public choice, et si en plus la ville est truffée de vestiges romains, alors là forcément, ça induit pas mal d’externalités négatives…

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