Economie, blog et externalités

Pour ceux qui ne l’ont pas encore fait, je vous invite chaleureusement à aller lire le billet de Stéphane Ménia d’Econoclaste sur le blog des entretiens de l’AFSE. Il y est question de l’impact du développement des blogs d’économie sur l’enseignement et surtout sur la manière pour les étudiants d’appréhender la discipline. Le billet se termine par la question suivante : pourquoi l’offre de blog d’économie ne suit-elle pas la demande ? Dans son billet, Stéphane apporte un élément de réponse :

« Cette dimension ommunautaire du blogging académique est aussi son talon d’Achille. Les blogs sont une forme de bien partiellement public, producteurs d’externalités positives. Et, comme pour l’investissement en capital humain, cela conduit potentiellement à un sous-investissement. Actuellement, on peut penser que la blogosphère économique francophone en pâtit« .

Je me rappel avoir déjà fait un billet qui abordait cette question de la rationalité de « l’éconoblogging ». Cependant, la perspective était différente car je me posais la question de la saturation de l’offre. Or, on en est actuellement bien loin. Je ne sais pas ce qu’il est en est dans les autres sciences sociales (et notamment la sociologie), mais il me semble que la question du blog en tant qu’objet d’étude n’a pas encore fait trop l’objet d’attention de la part des économistes. Pourtant, il me semble qu’il y a là un terrain fertile pour produire des analyses à la fois originales et pertinentes d’un point de vue théorique. Déjà, et en se restreignant au cas des blogs « académiques » (je veux dire par là qui ont pour objet d’aborder une ou plusieurs disciplines scientifiques) et encore plus aux blogs d’économie, on peut se demander la raison même de leur existence. En France, à ma connaissance, aucun economiste blogueur n’est rémunéré dans le cadre de cette activité (contrairement à ce qui est parfois le cas apparement aux Etats-Unis). Il n’y a donc aucune incitation monétaire à l’origine. Si l’on considère qu’en plus le blogage est une activité relativement chronophage et qu’elle est exercée par des personnes (quoique disent les mauvaises langues au sujet des profs) qui n’ont pas que ça à faire, bien au contraire, la vrai question serait plutôt, non pas « pourquoi l’offre ne suit-elle pas ? », mais « pourquoi y a-t-il une offre ? ».

Un peu d’introspection permet de comprendre qu’il y a des incitations non-monétaires variées et dont on a pu avoir un aperçu dans la blogosphère économique française grâce à la fameuse chaîne de tag « why blog ? ». Quand on lit les témoignages des blogueurs, on constate qu’un motif récurrent est celui de vouloir diffuser auprès d’un public le plus large possible les connaissances issues d’un champ scientifique. Mais, la plupart du temps, on constate aussi que ce motif est presque secondaire et qu’en fait la motivation principale est souvent purement personnelle. Et, après tout, c’est logique : on ne blog pas par pur altruisme et pour la beauté de la science (même si ça peut être un motif secondaire) mais d’abord parce qu’on y trouve un intérêt à le faire. Cela veut donc dire que les externalités positives issues de l’activité de blogage n’est qu’imparfaitement prise en compte par les blogueurs (note : elle est toutefois probablement prise en compte davantage que dans toute activité économique traditionnelle car l’aspect de partage d’un savoir, même secondaire, existe). Comme le dit Stéphane, un blog est en fait une forme de bien public dont la production spontanée est, par conséquent, inférieure à « l’optimum social ».

Une fois qu’il a repéré les incitations à bloguer et qu’il veut accroître la production de blogs économiques, l’économiste va se demander comment modifier les incitations pour parvenir à ses fins. Une démarche comparative peut aider. Pourquoi y a-t-il autant de blogs d’économie (plus d’une centaine) aux Etats-Unis ? Des deux côtés de l’atlantique, le blog est une forme de bien public générateur d’externalités positives. Une explication culturaliste n’est pas satisfaisante, du moins a priori. Une première explication est peut-être la plus grande diffusion d’internet dans les foyers ce qui a pour conséquence que la demande est en proportion plus importante aux Etats-Unis qu’en France. Je n’ai absolument aucune idée de la fréquentation moyenne des blogs d’économie américains mais mon petit doigt me dit que pour nombre d’entre eux elle dépasse de loin le millier de lecteurs par jour. Je ne vois qu’un ou deux blogs d’économie en France qui peuvent prétendre en dire autant (et certainement pas Rationalité Limitée !). Les blogs d’économie américains ont de plus l’avantage d’être en anglais et donc accessible à tous les lecteurs de par le monde. Si je lis quotidiennement Tyler Cowen ou Tim Harford, je doute que pour leur part ils prennent la peine de lire les blogs français 😉

En comparaison et en proportion, la demande potentielle de blogs d’économie est donc probablement plus faible en France. Cependant, elle existe et je rejoins Stéphane pour dire qu’elle dépasse largement l’offre actuelle, surtout en ces temps de crise financière. Plus qu’une demande soi disant insuffisante, un plus grand obstacle me parait être les rendements croissants : en fait, bloguer produit des externalités de réseau pour les producteurs des blogs. Animer seul un blog lorsqu’il n’existe pas d’autres blogs sur le même thème est extrêmement couteux : il faut trouver seul et régulièrement des sujets pour alimenter le blog et se faire connaître est difficile. En revanche, lorsque l’on crée un blog dans une blogosphère déjà développée, il est paradoxalement beaucoup plus facile de se faire sa place : on va bénéficier très rapidement via les hyperliens et les blogrolls d’une publicité qui va attirer des lecteurs et il est beaucoup plus facile de trouver des idées de billet. Il suffit de lire la blogosphère économique américaine depuis un mois pour se rendre compte qu’elle est essentiellement alimentée par des débats entre les différents blogueurs. Bien sûr, le contexte de la crise financière aide beaucoup à cela, mais même en temps normal c’est également le cas. Une véritable discussion, avec parfois une portée académique, est alors susceptible de s’engager. Par comparaison, en France, si la crise financière a suscité un certain nombre de billets dont certains très intéressants (je ne parle pas des miens, hein, je suis mal placé pour juger 😉 ), force est de constater que l’on a pas vu se développer une véritable discussion entre les différents blogs. Tout cela me fait dire que la blogosphère française n’a pas atteint la masse critique : en terme de jeux évolutionnistes, la blogosphère économique française est prisonnière du mauvais bassin d’attraction, celui de l’équilibre « faible production de blogs ». Il nous faudrait un « choc stochastique » pour sortir de cet équilibre.

Comme les solutions économiques traditionnelles en présence d’externalité ou de biens publics (subventionner l’activité de blogage, ou transformer le bien public en bien de club en faisant payer l’accès au contenu) ne sont pas envisageables, on peut difficilement compter sur autre chose que sur une lente diffusion de l’information concernant l’intérêt académique des blogs. Car, même si ce n’est pas majoritairement le cas dans la blogosphère économique française aujourd’hui, c’est bien du monde académique que pourra venir la propagation de l’activité de blogage. Mon expérience personnelle dans ma fac m’indique qu’une très grande majorité d’enseignants-chercheurs ne connaissent tout simplement pas l’existence des blogs d’économie. Le jour où certains commenceront à prendre conscience de l’existence de cet outil et de ses éventuelles potentialités y compris sur un plan de discussions académiques, alors on peut espérer que la blogosphère atteindra progressivement cette fameuse masse critique. De ce point de vue, l’initiative de l’AFSE est vraiment positive. 

Bon, ceci n’était qu’une ébauche. En tout état de cause, il y a de la place pour faire une véritable analyse économique de l’activité de la production de blogs.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Economie, blog et externalités

  1. (…)

    Je préfère parler de blogs / communautés francophones ou anglophones. L’internaute saute les barrières géographiques mais moins bien les barrières linguistiques. D’ailleurs sur un blog ou un site, il n’y a pas de drapeau mais une langue qui n’indique pas immédiatement la situation géographique de l’auteur.

    Les motivations personnelles de plusieurs blogueur occidentaux est multiple et varié mais on retrouve souvent l’égo avec la recherche d’une reconnaissance, d’une notoriété publique. Je trouve que c’est plus difficile de continuer ce travail chronophage avec juste une motivation purement altruiste, de faire découvrir un savoir ou une richesse culturelle.

  2. Bien, bien, tout ça. Sur les externalités de réseau, je vais en parler dans le prochain billet, quelque peu consacré à l’offre.
    A l’occasion, je n’hésiterai pas à te citer, du reste.

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