Note de lecture : « The Myth of the Rational Voter », de Bryan Caplan

Voici une brève note de lecture de l’ouvrage de Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter, récemment réédité en version brochée. Le sous-titre de l’ouvrage, « Why Democracies Choose Bad Policies », annonce clairement la couleur : Caplan, le libertarien, essaye de montrer que la démocratie doit nécessairement déboucher sur la mise en place de mauvaises politiques économiques.

Avant de rentrer un peu dans le détail de l’argumentation, un premier avis général peut-être donné. Il s’agit d’abord d’un bouquin qui se lit très bien, pas technique et relativement accessible. Caplan a du style, est précis, et développe clairement son argumentation. Par ailleurs, il s’agit aussi d’un ouvrage qui irritera, notamment le non-économiste. Cette irritation vient du fait que la thèse de fond de Caplan est de dire que la majorité des individus étant frappée de biais sur les questions économiques, il en ressort fatalement qu’ils votent pour de mauvaises politiques économiques. La thèse est indéniablement provocante, mais l’ouvrage vaut le coup d’être lu jusqu’au bout.

Résumé de l’ouvrage

Rentrons un peu dans le détail. Caplan commence par se pencher sur ce qui est l’une des défenses les plus sophistiquées de la démocratie, à savoir ce qu’il est coutume d’appeler le « miracle de l’agrégation ». Ce miracle peut s’énoncer comme suit : même si une portion infime de la population votant est compétente sur les questions sur lesquelles elle se prononce, la mesure qui sera adoptée sera la « meilleure », c’est à dire celle correspondant à l’avis de la population compétente. Le mécanisme est très simple. Si 1% de la population est compétente sur une question donnée, ce 1% se prononcera en faveur de la meilleure mesure. Quid des 99% autre ? A partir du moment où les individus incompétents commettent des erreurs aléatoires, leur incompétence n’aura aucun impact. En effet, les erreurs des uns allant dans un sens seront compensées par les erreurs des autres allant dans l’autre sens. Si le nombre d’électeurs est suffisant, la loi des grands nombres indiquent que les erreurs aléatoires doivent se neutraliser. Du coup, seul les votes (par hypothèse, tous identiques) des individus compétents feront pencher la balance. En l’occurence, la meilleur mesure l’emportera avec 99/2+1 = 50.5% des voix.

Le problème, comme le souligne Caplan, est que le miracle de l’agrégation ne tient plus à partir du moment où la majorité des individus commettent des erreurs systématiques. Dans ce cas, les individus incompétents commettent tous la même erreur, de sorte qu’il n’y a plus l’effet de neutralisation. Les voix des individus compétents en faveur de la « bonne » mesure sont moins nombreuses que les voix en faveur d’une mauvaise mesure déterminée. Tout le propos de Caplan va être de montrer que la majorité des électeurs commettent ce genre d’erreur systématique.

Caplan s’appuie pour cela sur les données issues d’une enquête d’envergure menée dans les années 90,  le « Survey of Americans and Economists on the Economy ». Lors de cette enquête, plusieurs dizaines de questions relatives à l’économie ont été posé à la fois à des économistes et à des non-économistes. L’auteur a sélectionné les 37 questions les plus pertinentes et a comparé les réponses des deux catégories. Afin d’isoler l’influence possible de deux biais (biais idéologique et biais de l’intérêt personnel) qui pourrait expliquer d’éventuels écarts entre les réponses des deux catégories, Caplan a traité les données de manière à créer une troisième catégorie témoin, correspondant à ce que répondrait un individu non-économiste moyen s’il avait un doctorat en économie (ou inversement, ce que répondrait un économiste s’il avait le revenu d’un individu moyen). Les résultats auxquels aboutit Caplan sont édifiants : les écarts entre les réponses données par les économistes et les non-économistes sont la plupart du temps sensibles, et les réponses de la catégorie témoin sont systématiquement plus proches de celles des économistes, ce qui suggèrent que les réponses de ces derniers ne sont pas orientées par l’idéologie ou le fait d’appartenir à une catégorie sociale aisée.

Au vu de ces résultats, Caplan en conclut que les individus non-économistes sont frappés de 4 biais sur les questions économiques : a) un biais anti-marché, qui indique que les individus tendent systématiquement à sous-estimer l’efficacité des mécanismes du marché et leurs capacités d’auto-organisation ; b) un biais anti-étrangers, selon lequel les individus tendent systématiquement à sous-estimer les bénéfices que l’on peut tirer des relations économiques avec les autres pays et à surestimer constamment l’impact négatif des mouvements de marchandises et de main-d’oeuvre entre pays ; c) un biais productiviste (make-work), selon lequel les individus sous-estiment systématiquement le caractère bénéfique des gains de productivité, accusés à tord de faire disparaître de l’emploi alors qu’au contraire ils sont créateurs de richesses ; d) un biais pessimiste, selon lequel les individus tendent systématiquement à considérer la situation économique actuelle et ses perspectives futures comme plus mauvaises qu’elles ne le sont en réalité.

Une fois ces 4 biais identifiés, il s’agit ensuite pour Caplan de justifier théoriquement l’abandon de l’hypothèse classique selon laquelle l’individu est toujours rationnel, sur les marchés des biens et services comme sur le marché politique. Cette hypothèse est notamment fondatrice des travaux du Public Choice, et débouche sur l’idée que les électeurs sont rationnellement ignorants : comme la probabilité pour un électeur de peser de manière décisive sur l’issue d’un vote est nulle, il en ressort qu’un électeur rationnel est amené à ne pas investir de temps dans l’étude des questions sur lesquelles portent son vote, ce qui ouvre la voie à des erreurs aléatoires. Caplan conteste cette hypothèse principalement à deux niveaux : d’une part, la thèse de l’ignorance rationnelle ne suffit pas à montrer que la démocratie est inefficace en vertu du miracle de l’agrégation. D’autre part, des études empiriques montrent que les individus ne votent pas en fonction de leur intérêt personnel mais en fonction de ce qu’il pense être bon pour la société.

Pour Caplan, les électeurs sont en fait rationnellement irrationels. L’idée est simple : moins nos décisions ont un impact direct sur notre bien-être, moins on est incité à agir en fonction de leurs conséquences. Le fait est que nous avons des préférences sur nos croyances : nous croyons tous en des choses, et nous préférons certaines croyances à d’autres. Quand nos fausses croyances nous sont coûteuses, nous ne les conservons pas. En revanche, lorsque leur coût est faible ou nul, nous sommes rationnellement amenés à les conserver, même si elles sont fausses. Or, comme la probabilité pour un électeur de décider par son vote de l’issue d’une élection est nulle, on est naturellement amené à voter en fonction de ce que nous croyons être bon pour la société, sans nous poser de question sur ces croyances.

Le reste de l’argumentaire de Caplan découle logiquement de tout ça. A partir du moment où la majorité des électeurs commettent systématiquement des erreurs car ils sont rationnellement irrationnels, le jeu démocratique fait que les politiques sont incités à défendre les positions de l’électeur médian qui, par définition, fait partie de ceux commettant ces erreurs systématiques. Caplan explique que, paradoxalement, le fait que les hommes politiques aient une certaine marge de manoeuvre par rapport à leurs promesses électorales est une bonne chose, puisque cela leur permet de mettre en oeuvre des politiques légèrement meilleures que celles pour lesquelles ils ont été élu. Mais cela ne change rien à l’affaire : globalement, le processus démocratique débouche sur de mauvaises politiques économiques. Caplan conclu son ouvrage par un dernier chapitre où il exprime pleinement son côté libertarien : puisque la démocratie ne fonctionne pas, essayons de la remplacer là où c’est possible par le marché. Il s’agit de soustraire le plus possible de décisions collectives au processus politique par les mettre entre les mains des processus de marché. Caplan en profite au passage pour dénoncer le « fondamentalisme démocratique », dont il estime qu’il est bien plus répandu dans la population (y compris chez les économistes) que ne l’est le « fondamentalisme de marché » chez les économistes.

Quelques commentaires

Comme je l’ai dit en introduction, la lecture de l’ouvrage peut parfois s’avérer irritante. La thèse de fond de Caplan est clairement élitiste. Cependant, on ne peut la juger sur cet aspect. Il faut évaluer l’argument sur le fond. Pour ma part, je vois deux mérites principaux à l’ouvrage de Caplan, qui ne concerne d’ailleurs pas sa thèse principale. D’une part, il permet de se faire une idée plus précise sur ce que pense les économistes et renvoi une image de la profession bien plus consensuelle que ce qui est généralement perçu. Pour étayer ces 4 biais, Caplan mobilise les écrits des économistes les plus divers, y compris Krugman et même Stiglitz. En lisant cet ouvrage, le non-économiste comprend clairement que les économistes sont largement en accord sur les questions génériques : efficacité du marché, importance des gains de productivité, caractère bénéfique du libre-échange. D’autre part, toute la réflexion de Caplan sur l’hypothèse de rationalité est très intéressante. Ce n’est pas une surprise puisque c’est une question qu’il traite de longue date dans ses écrits. La contribution de Caplan est à mettre en perspective avec le développement de l’économie comportementale. Clairement, sa position revient à rejeter l’hypothèse axiomatique d’un individu rationnel et pousse vers une démarche plus « réaliste » et empirique. La critique qu’il fait à l’encontre du Public Choice est convaincante. 

Que dire maintenant sur la thèse centrale ? On ne peut contester que les régimes démocratiques mettent en place à l’occasion de mauvaises politiques économiques. L’originalité de l’argumentaire de Caplan est qu’il en déporte la responsabilité des politiques aux électeurs. Les biais qu’il identifie paraissent cohérents pour quiconque lit régulièrement la presse et discute avec les gens autour de lui. Est-ce à dire qu’il faut nécessairement abandonner la démocratie ? Y’a-t-il réellement un « fondamentalisme démocratique » ? Je pense que l’erreur de Caplan est de vouloir mettre sur le même plan la démocratie et le marché. C’est peut être trop facile de dire cela mais la démocratie n’a pas été mise en place parce qu’elle était sensée déboucher sur de bonnes politiques économiques. Elle relève d’abord d’exigences éthiques, politiques et morales et est l’expression d’une unité et d’une égalité politiques. D’une certaine manière, dénoncer l’inefficacité économique de la démocratie est hors-sujet. 

Il n’en reste pas moins que cette inefficacité est un problème. Mais la question pertinente est celle de savoir si une société « tout-marché » ferait mieux. Après tout, bien qu’imparfait, notre système démocratique a quand même permis le développement des sociétés les plus prospères de l’histoire de l’Humanité. La démocratie essaye de réaliser un équilibre délicat entre d’une part l’efficacité économique des décisions collectives, et l’exigence justifiable que chacun ait son mot à dire, de manière égalitaire, dans l’organisation de la Cité. Le marché pourrait-il trouver le même équilibre ? Pas sûr. A cela s’ajoute le problème plus prosaïque des défaillances de marché. Ces défaillances nécessitent parfois une intervention publique et, de ce point de vue, un système démocratique est indispensable. La vraie question n’est alors peut-être pas celle de la « division du travail » entre marché et démocratie mais bien celle des modalités de leur association.

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8 Commentaires

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8 réponses à “Note de lecture : « The Myth of the Rational Voter », de Bryan Caplan

  1. unkle

    Tres interessant, comme d’habitude…

    Il me semble juste que dans ce paragraphe:
    « d’une part, la thèse de l’ignorance rationnelle ne suffit pas à montrer que la démocratie est inefficace en vertu du miracle de l’agrégation. »
    inefficace devrait etre remplace par efficace (j’y ai passe 20 secondes, ca a interrompu ma lecture 🙂 )

  2. C.H.

    Merci pour le compliment.

    En fait, il n’y a pas d’erreur dans ma phrase mais c’est vrai qu’elle n’est pas claire. Ce que je veux dire, c’est que Caplan ne peut pas conserver l’idée d’ignorance rationnelle s’il veut montrer que la démocratie est inefficace. Et, en fait, il reproche à certains auteurs du Public choice, qui eux aussi veulent souligner les défauts de la démocratie, de rater le contre-argument du miracle de l’agrégation qui affaiblit leur thèse.

  3. D’autre part, des études empiriques montrent que les individus ne votent pas en fonction de leur intérêt personnel mais en fonction de ce qu’il pense être bon pour la société.

    Je suis sceptique…

    Je dirais que la majorité votent pour ce qu’ils croivent être bon pour leur propre intérêt ou leur intérêt futur. Dans un sondage qui demandait aux gens s’il pensait faire partie (ou bientôt) du 1% des américains les plus riches, environ 20% répondait oui. Désolé c’est de mémoire, je retrouve plus l’article.

    Ensuite en politique même économique il y a pas de bonne et mauvaise réponse mais plutôt ce qui avantage certains plutôt que d’autres. Ensuite aux médias à donner les éléments aux électeurs pour voter pour leur intérêt réel et pas imaginaire. Quand je vois un plombier vouloir voter pour McCain, je me dit qu’il y a un problème d’éducation et d’information.

    J’avais lu une plaisanterie sur l’intérêt général et je m’en souviens vaguement. Si personne ne vote pour son propre intérêt, comment l’addition de ses votes peut satisfaire l’intérêt général.

  4. il est peut être élitiste mais pour moi il ne fait pas partie de l’élite intelligente mais au plus de l’élite intellectuelle qui ne se recoupe pas forcement. 😀

    notre système démocratique a quand même permis le développement des sociétés les plus prospères de l’histoire de l’Humanité.
    Je ne sais pas si c’est la démocratie qui a permis ce développement ou le contraire. Et puis avec l’émergence de la Chine, il faut être plus prudent.

  5. unkle

    Effectivement je viens de comprendre la non claritude de la phrase 😉
    Je l’avais loupee pour cause de contre-sens sur l’objectif du « Public choice ».

    Il me semble de toutes facons que le « miracle de l’aggregation » aditionne a l' »ignorance rationnelle » est de toutes facons une arme a double tranchant, puisque s’ils peuvent expliquer la prise de bonnes decisions des qu’une minorite eclairee est active, il suffit d’une minorite un peu plus large (un lobby bien organise, quoi) pour faire passer des mesures categorielles. Donc je ne vois plus tres bien en quoi il faut faire sauter cet argument pour faire de la democratie un choix de regime sous-optimal… Je comprends la suite de l’argumentation, mais pas le cote indispensable de ce changement de perspective.

    En tout cas une note de lecture qui stimule et donne envie de lire l’ouvrage, donc reussie 🙂

  6. c’est très juste, la crise financière actuelle est l’une des conséquences de la mise en place des mauvaises politiques adoptées par un système démocratique, celui des USA.. !

  7. Sceptique

    C’est très mal comprendre le principe de démocratie délibérative aussi. Cet économiste aurait du mieux étudier comment fonctionne concrètement une démocratie avec le tryptique-électeur-politique-admnistration. Entre le choix de l’électeur , la décision du politique et l’application de l’admnistration , il y a une marge considérable. Ce ne sont pas les électeurs qui choisissent la politique économique , ils choississent simplement les décideurs en fonction de plusieurs éléments à leur disposition ; intérêt, valeurs, ressentiment affinités culturelles, parfois le tout à la fois. De plus je me méfie des études empiriques faites sur le sujet. Caplan confond oklocratie et démocratie. Ce livre est un préjugé économiste encore une fois…

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