Réflexions matinales sur la crise financière

Dans un article du New York Times, Tyler Cowen donne les trois raisons pour lesquelles cette crise financière est survenue : la création de nouvelles richesses liée à une période de forte croissance dans de nombreux pays et qui s’est convertie en épargne abondante, une propension plus grande de la part des acteurs à prendre des risques, et enfin une gouvernance défectueuse et un manque de discernement face au risque réel. L’éclatement de la crise est la conjonction simultanée de ces trois éléments qui, selon Cowen, relève surtout du hasard, du manque de chance.

Je rejoins Cowen sur l’aspect « pas de chance » de la crise. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle prendre cette crise à témoin pour expliquer que le système financier ne fonctionne pas n’est pas fondé. Il y a clairement eu une dimension aléatoire dans tout ça. Maintenant, je pense que les trois facteurs ne sont pas si indépendants les uns des autres que ne semble l’entendre Cowen. Notamment, la faible gouvernance et la dispersion des informations sont clairement une des raisons pour lesquelles les agents ont été plus enclins à prendre des risques. Comme indiqué dans ce billet, l’incertitude radicale explique en partie pourquoi les prises de risque ont cru de manière exponentielle. De manière générale, la propension à la plus grande prise de risque de la part des acteurs ne tombe pas du ciel, elle est liée à une structure d’incitations qui a provoqué cela.

Cela dit, le troisième facteur que souligne Cowen est essentiel : celui d’une gouvernance défectueuse, c’est à dire d’un manque de contrôle au sein même des établissements financiers. Cela renvoi à la thèse de Chris Dillow pour qui cette crise est d’abord le résultat de la défaillance du mode de gouvernance des grandes banques d’investissement. Je pense que c’est effectivement un point à ne pas négliger. Comme cela est expliqué à un moment dans cette émission par Alexandre Delaigue, il est manifeste que le directeur d’une grande banque ne comprend pas bien le métier de ses traders. La complexité des activités financières est devenue telle que le problème d’agence devient certainement de plus en plus difficile à résoudre. Si réforme il doit y avoir, c’est un point qu’il ne faudra pas oublier.

Sinon, on apprend ce matin qu’une série de sommets mondiaux auront lieu pour « reconstruire » le système financier. Notre président s’est distingué par une énième sortie sur les hedge funds et les paradis fiscaux. Concernant les hedge funds, la remarque me semble déplacée et idéologique : ces institutions n’ont quasiment joué aucun rôle dans la crise financière actuelle. Aucun fonds majeurs ne semble avoir été mis en difficulté. En fait, tout porte à croire qu’ils ont été plus prudents que les banques d’investissement, pourtant nettement plus contrôlées. Cela tient peut-être à leur structure de gouvernance particulière dans laquelle le gestionnaire a directement intérêt à ce que le fond fonctionne et perdure. Quant à la remarque plus générale sur les paradis fiscaux, j’avoue être sceptique. A part sur le blog de Christian Chavagneux, je n’ai vu pas d’accent mis sur le rôle joué par ces « trous noirs » de la finance comme certains les appellent.

Je termine en soulignant ce que j’ai dit dans un commentaire sur le billet précédent : si on veut diminuer les effets systémiques d’une crise financière, il y a une solution, à savoir contrôler et limiter les mouvements de capitaux. L’interdépendance entre les différents systèmes financiers nationaux est en effet le résultat du fait ques des établissements financiers achètent des actifs dans des pays étrangers. Fatalement, cela créée des interconnexions par lesquelles sont transmis les effets de la crise, comme le montre ce modèle de Paul Krugman. Mais, outre le fait qu’elle serait difficile à mettre en place, une telle mesure à ses inconvenients : le protectionnisme financier est dommageable pour une économie au même titre que le protectionnisme commercial.

Je note enfin que John Galbraith (pas pour les mêmes raisons) est tout aussi fataliste que moi quant aux crises financières futures. En 1990, il écrivait :

« quand viendra le prochain grand épisode spéculatif ? et sur quoi portera-t-il – l’immobilier, les titres, les objets d’art, les voitures de collection ? Eh bien, il n’y a pas de réponse. Personne n’en sait rien, et celui qui prétend savoir ne sait pas qu’il ne sait pas. Mais une chose est certaine : il y aura un autre épisode, et d’autres encore après lui. Oui, comme on le dit de longue date, les imbéciles sont tôt ou tard séparés de leur argent. Le sont aussi, hélas, ceux qui, répondant à un climat général d’optimisme, se laissent prendre au sentiment de leur propre flair financier. Il en est ainsi depuis des siècles. Et il en sera ainsi pour longtemps« .

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9 Commentaires

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9 réponses à “Réflexions matinales sur la crise financière

  1. pouuufffffffff …

    Helloooo !
    Le titre CH s’est effondré. Il se négocie au alentour du cent d’euro.
    Comme investisseur, j’ai perdu ma chemise sur cette affaire. Quels sont les chances pour que le titre reprenne de sa valeur de lancement ?

    Pas de conclusions hâtives, plus de logique et rationalité, un soutien logistique avec un conseillé financier expérimenté, plus de faits et moins d’idéologies bancales.

    En tous cas, c’est amusant (et un peu triste) de voir toute ces connaissances académiques ne pas toujours rendre de grand service dans la pertinence de plusieurs articles.

    > le système financier ne fonctionne pas n’est pas fondé.

    Et quand il y a un accident de la route, on parle aussi du conducteur ou uniquement de la voiture qui a dérapé ?
    Le système financier mondial avec les responsables en poste a mal fonctionné et ça devait arriver ! Plusieurs Cassandre l’annonçaient. il y avait eu une première alerte en été 2007. Les responsables ont réfléchi mais rien fait de majeur comme geste public. Pas difficile à comprendre.

    Et puis faire la différence entre une petite crise et une crise majeur qui peut potentiellement faire exploser le système actuel. Une seule occurrence d’une telle crise suffit et toutes les théoriciens économistes et responsables devront se mettre à jour avec le nouveau système.

  2. pourradass

    Le lien vers le modèle de Krugman renvoie au blog de Chavagneux!

  3. Hum. La « faute à pas de chance » pour justifier une crise de cette ampleur, c’est un peu gonflé, et un peu court je trouve … Comme le souligne paul2canada, le simple fait que plusieurs observateurs aient évoqué dès 2006 la possibilité d’une crise rend au minimum coupables de négligence sérieuse ceux qui n’en ont pas tenu compte.
    Exploser en vol quand on n’a pas tenu compte d’avertissements répétés, ça ne s’appelle pas du manque de chance. Ca s’appelle au mieux de l’optimisme béat. Personnellement, quand je fais ce genre d’erreurs, je parle de grosse connerie. Et je n’ai pas des centaines de milliards à gérer.

  4. C.H.

    Le lien vers le modèle de Krugman est corrigé.

    Attention, je ne dis pas « c’est la faute à pas de chance ». Ce que Cowen dit, et avec quoi je suis d’accord, c’est que la survenance a nécessité la coïncidence temporelle d’un certain nombre de facteurs, coïncidence qui aurait pu se produire à un autre moment. Là où je nuance ce que dit Cowen (si je le suis bien), c’est que la coïncidence n’est peut-être pas tant que ça une coïncidence, dans la mesure où les facteurs qu’il énonce sont peut être plus interdépendants qu’il ne semble le dire.

    @Paul2Canada :
    Dans mes deux billets précédents, j’annonce qu’il y aura d’autres crises financières. Le jour où cette prédiction se sera effectivement réalisée, si je viens vous dire « je vous l’avait dit », vous me prendrait au sérieux ? Bien sûr que non. Eh bien, c’est la même chose pour tous les prophètes du malheur. 90% d’entre eux annoncent cette crise depuis des lustres, pas parce qu’ils ont tout compris, mais plutôt l’inverse.

    Pour le reste, désolé de vous dire ça, mais je ne comprend rien à votre commentaire, comme d’ailleurs à d’autres que vous avez posté ici dernièrement.

    @Eric C. : qu’un individu commette une grosse connerie, soit. Que des dizaines de milliers d’acteurs en commettent simultanément, ça pose des questions. Evoquer l’optimisme béat ou l’irrationalité est trop facile. Ca ne nous dit pas ce qu’il faut faire. Quant aux avertissements et à leur crédibilité, voir ma réponse à Paul2Canada et mes deux billets précédents.

  5. Qu’est ce que vous ne comprenez pas CH dans mes interventions, mon humour ou le reste ?

    Dans la mythologie, Cassandre a annoncé ce qui s’est réellement passé.

    Ce n’est pas simplement une réponse, un avis mais davantage le raisonnement, l’argumentation qui l’amène que je regarde. L’erreur est humaine et je suis plus conciliant avec une simple erreur de calcul avec un bon raisonnement qu’un mauvais raisonnement qui aboutit à la bonne solution par un heureux hasard.

    Concernant les hedge funds, la remarque me semble déplacée et idéologique : ces institutions n’ont quasiment joué aucun rôle dans la crise financière actuelle.

    Je suis d’accord avec vous. J’ai écrit ailleurs.

    Avec la réaction de Sarkozy pour ses propositions sur le système financier qui semble laisser un peu perplexe les dirigeant américains (US et CA) ont voit bien que le “libéralisme” de cet ex-RPR est plaqué et qu’il saute vite au premier problème important. Du coup il devient plus homogène avec sa sécurité et ses propositions liberticides dans la société civile qu’il veut appliquer dans la finance mondiale. Comme président temporaire de l’UE il a un peu plus de poids que comme simple PRF (Président de la République Française). Reste que j’ai le sentiment qu’il joue une partie trop grande pour lui.

  6. C.H.

    « L’erreur est humaine et je suis plus conciliant avec une simple erreur de calcul avec un bon raisonnement qu’un mauvais raisonnement qui aboutit à la bonne solution par un heureux hasard ».

    Précisément : le problème avec les cassandres modernes de la crise financière, c’est que beaucoup ont « prédit » ce qui est arrivé tout en ayant rien compris. Mais même les quelques qui avaient correctement anticipés les mécanismes de la crise (dont Roubini et quelques autres) avaient répétés leurs avertissements depuis longtemps déjà. Le problème, c’est que lorsque l’on annonce la fin du monde, même à juste titre, mais qu’elle ne se produit pas tout de suite, eh bien le message perd progressivement de sa force persuasive.

  7. enoi

    Il n y a pas que des paco Rabanne, Roubini et consort avaient compris que la crise était inévitable. Leurs arguments étaient convaincants et répandus, cf Attali. Tout le monde à continué à aller dans le mur, en connaissant l’existence du mur, en espérant qu’il soit le plus loin possible. Ca arrangeait tlm.
    Le pouvoir et l’avidité partagent les mêmes mécanismes. On a construit la démocratie grâce aux contre pouvoirs. Il est trop facile de dire qu’on ne peut rien faire et que l’on a qu’a serrer les fesses. Il est possible d’instituer un véritable contre pouvoir aux financiers, comme un super FMI, qui surveille et punit, un super gendarme quoi.
    Par ailleurs, il me semble que ce qui manque le plus dans l’analyse de cette crise et les propositions qui en découlent est que les bulles spéculatives apparaissent quand la répartition des revenus dans la société est par trop inégalitaire. Sans remonter aux tulipes, le constat de l’absence de grosses bulles durant les 30 glorieuses et les similarités des partages des revenus entre 1929 et aujourd’hui devraient guider notre réflexion.
    On traite les symptômes ou les causes?

  8. A mon avis, il serait plus néfaste pour l’économie réelle de limiter les risques d’expansion d’une crise au niveau systèmique (par la réinstauration de frontières dans les échanges de capitaux comme vous le dites) que de limiter les risques de naissance des crises (qui ne seront jamais nuls, c’est vrai, vous l’avez très bien expliqué) par beaucoup de moyens différents (par exemple en jouant sur la gouvernance des établissements financiers puisqu’elle a joué dans le déclenchement de la crise, les managers n’étant pas propriétaires donc peu en danger ; etc ) et notamment une meilleure réglementation pesant sur les banquiers et autres prêteurs : n’est-il pas possible, et souhaitable?, par exemple d’imposer au niveau mondial, ou au moins dans les pays riches, des critères proches en terme d’accord de crédit ? Je demande ça car, apparemment, mais j’ai peut-être tort, les crédits subprimes n’auraient pas pu être proposés en France.

  9. Gu Si Fang

    Je suis surpris que T.Cowen adhère à l’argument du « global saving glut » de qui-vous-savez.

    Parmi les ex-pays communistes qui se sont ouverts depuis 20 ans et ont eu de forts taux de croissance, il n’y a pas que la Chine. Retrouve-t-on le même phénomène d’accumulation de réserves en bons du Trésor ailleurs?

    Cette accumulation répond-elle à une logique économique (prévention des crises de change)? de politique intérieure (mercantilisme)? de politique extérieure (rapport de force avec les US)? Comme les banques centrales n’obéissent pas à une logique de droits de propriété et ne sont pas responsables des conséquences de leurs décisions, il est difficile d’interpréter leur comportement.

    Quelques indices sont donnés dans cet article : http://voxeu.org/index.php?q=node/2361

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