Pourquoi il y aura d’autres crises financières (et pourquoi on ne peut rien y faire) – 2/2

Suite du billet précédent. Pourra-t-on prévenir l’occurence de futures crises financières ?

Pour bien comprendre la difficulté inhérente à la prévention des crises, on peut déjà faire un parallèle avec les catastrophes naturelles. L’Homme a progressivement acquis une maitrise de plus en plus grande des éléments naturels. On sait maintenant mieux anticiper certains phénomènes naturels (cyclones, tsunami, tremblements de terre) et s’y protéger. Des modèles sophistiqués permettent de prédire avec une bonne fiabilité l’occurence d’un cyclone et sa puissance. La plupart des événements naturels relèvent du risque : on connait a peu près la probabilité de survenance d’un tel événement, et on peut donc s’y préparer. Bien sûr, il subsiste un élément d’incertitude, c’est à dire de risque imprévisible mais cela est inévitable. On a de plus un avantage dans la prévention des catastrophes naturelles : l’information est souvent centralisée, entre les mains de quelques experts et ces derniers bénéficient souvent d’une très grande crédibilité. Pourtant, on constate à intervalle régulier la survenance de catastrophes naturelles que l’on a pas réussi à prévoir ou dont on avait pas prévu les effets : l’ouragan Katrina ou le tsunami en Asie du Sud-est sont deux exemples. On ne peut pas dire que ces événements étaient totalement imprévisibles : la Nouvelle-Orléan est une région propice aux ouragans et l’Asie du sud-est aux tremblements de terre. Le problème est que la probabilité de l’occurence de ces évènements à leur niveau de gravité était probablement très faible, de sorte que personnes n’avaient intérêt à empêcher la construction d’hotel au bord des plages asiatiques ou de maisons en Louisiane. Et que l’on pense aux millions d’habitants vivant sur la faille de San Andreas, dont on sait qu’un jour ou l’autre, elle bougera.

Revenons au système financier. Il ne viendrait à l’esprit de personne de penser que l’on puisse un jour empêcher toute catastraphohe naturelle et les morts qu’elle peut occasionner. Pourquoi cela serait-il différent avec le système financier ? Ici, beaucoup répondront : mais parce que le système financier est une création des individus et qu’il est le fait des individus qui le font vivre. Ce n’est pas un phénomène naturel exogène. C’est vrai, mais en fait cela ne fait qu’empirer la situation. Bon, on doit admettre une trivialité : si l’on ne veut plus de crises financières, il suffit de supprimer le système financier. On supprime les banques, les marchés financiers, le crédit, etc., et effectivement, le problème sera réglé. J’évacue cette possibilité tant il est évident que le remède serait pire que le mal. Maintenant, il faut bien comprendre la nature des marchés financiers. Tout marché a deux dimensions : une dimension spontanée et une dimension artificielle ou construite. La dimension spontanée est le fruit de l’agrégation des activités et de leur nature que les individus vont mener plus ou moins spontanément entre eux. La dimension artificielle est produite par l’ensemble des actions que les individus entreprennent consciemment pour organiser et réguler ces activités, étant entendu que ces actions s’agrègent également de sorte que la réglementation d’un marché est rarement le fait d’une planification complète, mais plutôt d’un processus itératif et incrémental. J’ai déjà contesté ailleurs l’idée que le marché serait spontané ; idem pour les marchés financiers (si l’on accepte l’idée que le simple fait que A prête à B contre intérêt ne suffit pas à créer un « marché financier »). Pour que le système financier existe, il a fallu que les hommes crées consciemment de très nombreux dispositifs. Par contre, ce qu’il y a de spontané dans les marchés financiers, c’est la nature de leur activité. Quelle est cette nature ? Celle de faire circuler de l’épargne pour accorder des crédits ou, dit autrement, créer des créances et des dettes. Il s’agit là d’activités qui sont par nature risquées : quand je prête de l’argent à quelqu’un, il y a toujours un risque que ce quelqu’un ne puisse pas (ou ne veuille pas) me rembourser. Cette dimension est inévitable. Maintenant, si on regarde bien, la crise actuelle n’est que la réalisation de ce risque à une échelle globale et systémique. Le marché financier, quelqu’il soit, doit nécessairement composer avec ce risque, de la même manière que l’espèce humaine doit vivre avec le risque qu’un astéroïde lui tombe sur la figure.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les marchés financiers sont, comme tout marché, un phénomène émergent produit par les milliards d’interactions entre individus. Les marchés financiers sont donc bien un produit de l’activité humaine, mais un produit émergent : autrement dit, par définition, personne ne peut en contrôler directement les mouvements pas plus que personne ne peut connaître l’ensemble des informations qui y circulent. Cette dimension d’auto-organisation, qu’avait très bien saisie Hayek et dont la cybernétique a permis de systématiser les ressorts indiquent qu’en fait, les mouvements des marchés financiers sont quasiment aussi extérieurs aux hommes que ne l’est un ouragan. S’imaginer que l’on puisse les contrôler à partir de quelques manettes est comme penser que l’on puisse stopper le mouvement des vagues dans l’océan. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire ou laissez-faire. Mais il faut bien comprendre que la dimension émergente des marchés financiers fait que, par définition, chaque individu ne peut accéder qu’à une partie fragmentaire de l’information qui circule, et cela est également valable pour les autorités de régulation. Le fait que nous soyons nous même partie intégrante du système que nous essayons de maitriser indique que nous avons deux désavantages par rapport à ceux qui essayent d’anticiper les catastrophes naturelles : 1) quand bien même il soit possible, dans l’absolu, de quantifier le risque d’occurence d’une crise, cela ne serait possible que pour un être omniscient, extérieur au système qu’il observe. Or, nous contribuons tous à l’activité des marchés financiers. Cela veut dire que, du point de vue de l’individu, la situation d’incertitude radicale est une fatalité ; 2) ceux qui essayent de modifier le fonctionnement du système font partie intégrante du système, de sorte que personne n’est naturellement incité à le rendre plus stable et que par conséquent stabiliser le système nécessite de connaître le bon alignement des incitations de l’ensemble des acteurs pour atteindre cette stabilité. Sur un plan épistémologique, cela revient à dire que quelqu’un appartenant à un système peut en saisir toute la complexité.

Si mon argumentaire épistémologique et hayékien ne vous convainc pas, vous pouvez en rester avec l’analogie avec les catastrophes naturelles, qui en soit suffit déjà à montrer que vouloir prévenir l’occurence de crise future est illusoire. Cependant, de la même manière que l’on essaye de se protéger des catastrophes naturelles, on peut essayer de se protéger contre les crises financières. On peut imaginer de nombreux dispositifs pouvant atténuer les effets de ces crises. Restreindre l’ampleur de l’effet de levier des institutions financières en est une. Essayer d’améliorer la transparence et l’information en est une autre. Mais toutes achoppent sur le problème épistémologique soulevée plus haut. Au mieux, on atténuera l’ampleur des crises financières mais, à moins de supprimer le risque inhérent à l’activité financière, on ira pas plus loin. Le mieux est alors de se préparer à ce que l’on sait être inévitable mais imprévisible : isoler le plus possible les répercussions des catastrophes. Face aux tremblements de terre on a fait en sorte de construire des bâtiments plus résistants. Face aux crises financières, faisons en sorte que les économies en subissent moins le contre-coup. Comment ? Très bonne question. Si vous avez des suggestions, n’hésitez pas.    

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4 Commentaires

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4 réponses à “Pourquoi il y aura d’autres crises financières (et pourquoi on ne peut rien y faire) – 2/2

  1. Passionnant et très instructif, bien que j’ai eu peur jusqu’au dernier paragraphe que vous finissiez en disant qu’il n’y a rien à faire puisque le risque financier existera toujours.

    Sur la dernière question, comment limiter les conséquences négatives des crises financières sur l’économie réelle?, une brillante économiste (sic) a trouvé la réponse : « créer une véritable banque publique pour financer durablement les PME et relancer l’économie » (Ségolène Royal).
    J’ai l’impression que ça pourrait limiter le credit crunch, mais dans une trop faible mesure compte tenu des moyens financiers limités de l’Etat, et des Etats en général. Que pensez-vous de cette idée ?

  2. ZeusIrae

    Que répondez-vous à Daniel Cohen lorsqu’il affirme qu’il ny’a pas eu de crise financière pendant les trentes glorieuses et que c’est par là qu’on doit chercher des solutions?Il a raison?Keynes doit-il être notre guide?

  3. C.H.

    @Zelittle :

    Par nature je serai sceptique. En quoi une banque publique serait-elle mieux placée qu’une banque privée pour savoir si il est souhaitable ou non de financer les PME ? Si l’idée d’une telle banque publique est juste de soutenir l’activité des PME pendant une crise, on est peut être pas obligé de créer un nouvel établissement. Des mesures d’aides directes ou des exonérations fiscales peuvent faire l’affaire. Cela dit, n’ayant pas plus réfléchit que ça à la question, j’éviterai de formuler une opinion trop radicale.

    Si l’idée est qu’une telle banque joue un rôle permanent, je ne suis pas trop sûr de voir l’intérêt. Les PME fleurissent dans un grand nombre de pays sans qu’existent ce genre de banques publiques. A mon avis, le problème n’est pas celui du financement en tant que tel.

    Enfin, s’il s’agit là maintenant de relancer l’activité économique, essayons déjà de dégeler le marché interbancaire.

    @ZeuIrae :

    En toute modestie, je répondrai que chercher la solution en regardant vers les 30 glorieuses c’est vouloir refaire Bretton Woods, et que c’est 1) illusoire et 2) pas forcément souhaitable. Pour rappel, Bretton Woods c’est un système de taux de change fixe avec toute les monnaies accrochées au dollar et dans lequel les mouvements de capitaux sont contrôlés. Or, on sait depuis Mundell et Fleming qu’on ne peut pas avoir à la fois 1) liberté des mouvements de capitaux, 2)taux de change fixe et 3)politique monétaire autonome : il faut toujours abandonné l’une des pointes de ce triangle. Aujourd’hui, c’est le taux de change fixe qui a été abandonné. Y revenir n’y changerait rien si ce n’est que cela nécessiterait de revenir à un contrôle des mouvements de capitaux. Problème : si Bretton Woods a explosé au début des années 70, c’est parce que l’ancrage au dollar était devenu intenable.

    De toutes façons, il n’y a pas 36 solutions : si l’on veut réduire les effets systémiques des crises financières, il faut revenir à un contrôle des mouvements de capitaux. Mais cela a deux limites : d’une part, techniquement, cela est maintenant bien plus compliqué ; d’autre part, la liberté de mouvements de capitaux a un impact positif sur la croissance et les gains de productivité.

    Voir ces deux billets de Marginal Revolution notamment :

    http://www.marginalrevolution.com/marginalrevolution/2006/08/are_free_capita.html

    http://www.marginalrevolution.com/marginalrevolution/2008/03/why-capital-con.html

  4. MarYon

    Billets très instructifs, comme tous les autres de ce blog!

    Effectivement, accorder un crédit est toujours risqué mais rien n’oblige à l’accorder… N’y aurait-il pas alors un moyen d’inciter ou d’obliger les acteurs à prendre moins de risque ? Peut-on savoir si la contraction du crédit qui en découlerait serait plus préjudiciable qu’une crise ?

    Merci !

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