Pourquoi le prix du pétrole fait-il le yo-yo ?

On peut lire ce matin que le prix du baril de pétrole est descendu sous la barre des 80$, à 78.10$ exactement. Il y a encore moins de deux moins, ce même baril frôlait les 150$. Le rendu sur un graphique est assez impressionnant. Peut-on expliquer « rationnellement » une telle variation ?

Avant de commencer, je dois faire un mea culpa. Il y a quelques semaines, j’avais dit de manière rapide, en reprenant un article de James Surowiecki, que la spéculation n’y était pour rien. Des lecteurs avaient fort judicieusement tempérés mon propos et apportés des compléments intéressants. A l’époque, Paul Krugman et Mark Thoma défendaient plutôt l’idée que la hausse du prix du baril trouvait essentiellement son explication dans les fondamentaux : à savoir le fait que l’on assistait à une hausse rapide de la demande de pétrôle et que, parallèlement, sur le court-terme l’offre est quasi-fixe. Sur un grahique, cela se traduit par une courbe d’offre totalement verticale et, effectivement, toute variation de la demande se répercute dès lors totalement dans le prix. Krugman appuyait notamment son propos sur le fait que l’on ne constatait pas d’accroissement notable dans les quantités de pétrole stockées, ce qui serait le cas si la hausse était liée à l’activité des spéculateurs.

Je ne pense toujours pas que dire que la hausse du prix n’était pas liée à la spéculation soit faux, si on entend par spéculation ce que le sens populaire lui donne comme définition : une activité parasitaire visant à la formation d’un profit sur le court terme en manipulant les prix de marché. Vu que c’était un peu la vision qui était propagée dans les médias et par les politiques, il me semble important de rappeler que les fluctuations du prix du baril (à la hausse comme à la baisse d’ailleurs) ne sont pas dûes à cette forme de spéculation

Pour autant, il me semble clairement impossible aujourd’hui d’expliquer la baisse du prix du baril uniquement par les fondamentaux, c’est à dire par la baisse de la demande. Cette baisse doit probablement jouer un rôle : avant les JO, on a pu entendre que la Chine avait stockée du pétrole en grande quantité. Et, avec la crise financière et la récession qui a déjà commencé, la demande de pétrole a du probablement déjà baisser. Mais pas de là à expliquer une baisse de 50% en un mois et demi, ça me semble peu probable.

L’évolution actuelle semble donner rétrospectivement raison à ceux qui, comme Tyler Cowen (ici,  ou encore ) ou Arnold Kling, ont vu dans la hausse l’impact des anticipations des agents concernant l’évolution future de la demande de pétrole, et donc de son prix. En deux mots, on peut résumer leurs analyses de cette façon : il y a un prix instantané unique sur le marché du pétrole qui égalise à un moment donné l’offre et la demande présentes et futures. Si le prix est trop faible, alors la demande devient trop importante et épuise trop rapidement les réserves de pétrole, ce qui fait perdre des opportunités de profit futures aux offreurs. De ce fait, le prix doit augmenter. A l’inverse, si le prix est trop élevé, les offreurs laissent passer des opportunités de profit qui risque de disparaître quand les prix baisseront. De ce fait, l’offre augmente et les prix baissent.

Ainsi, le prix contient à la fois l’information sur l’offre et la demande présentes mais aussi futures. A coût d’extraction donné et pour un taux d’intérêt positif, le prix du pétrole (qui est une ressource rare) doit croître en fonction du taux d’intérêt. C’est la règle d’Hotelling. Le rôle des marchés à terme (celui où oeuvre les « méchants spéculateurs ») est également essentiel puisque les agents y agissent en fonction des anticipations sur l’évolution future de la demande et de l’offre (nouvelles découvertes de réserves, développement d’énergies alternatives) et contribuent donc à déterminer le prix futur du baril. Ce type de spéculation influence, par définition, le prix présent du pétrole. Mais contrairement à ce que prétend la vulgate politico-médiatique, cette spéculation est indispensable et bénéfique puisque elle contribue à lisser dans le temps la variation des prix. Sur le long terme, l’effet de la « spéculation » sur les marchés à terme doit suivre plus ou moins la règle d’Hotelling, c’est à dire que l’écart entre le prix instantané (spot price) et le prix futur doit, grosso modo, être égal au taux d’intérêt. Les anticipations des agents jouent dont un rôle dans l’évolution du prix du pétrole en déterminant le prix futur et donc, incidemment, le prix instantanné.

Cela dit, pour comprendre la hausse des mois derniers, il faut aussi prendre en compte le fait que, même si les agents anticipent une baisse future du prix du pétrole (le prix spot est supérieur au prix à terme – situation de backwardation), l’offre ne va pas nécessairement s’accroître instantanément (faisant baisser effectivement le prix). On peut expliquer ce phénomène de deux manières : soit les offreurs conservent leurs stocks parce que cela leur apporte une forme ou une autre d’utilité ; soit les offreurs, dans un contexte de forte volatilité des prix, estiment que d’une manière ou d’une autre, même si les prix vont baisser sur le long terme, il sera possible à un moment de vendre à un prix temporairement supérieur. Le deuxième cas parait plus probable et a alors pour effet de rendre le prix spot plus élevé pour un prix futur donné que ce que prévoit la règle d’Hotelling. C’est probablement en partie ce phénomène qui a expliqué la hausse des derniers mois.

Si on adopte ce mode d’explication, on peut plus facilement comprendre la baisse du prix actuelle : plus que la baisse de la demande présente, ce sont les anticipations que forment les agents sur l’évolution future du prix qui est en train de jouer. La crise financière aidant, il est assez naturel d’anticiper que la demande de pétrole va décliner ou en tout cas se stabiliser dans un avenir proche, ce qui pousse l’offre à la hausse. La baisse rapide du prix du baril doit donc s’interpréter comme une actualisation par les agents de leurs anticipations. On peut trouver que cela n’a aucun sens, que le prix d’une marchandise ne peut pas varier du simple au double en quelques semaines. Pourtant, cette variation n’a probablement pas grand chose à voir avec l’avidité de spéculateurs peu scrupuleux sautant sur l’occasion de faire du bénéfice dès qu’ils le peuvent. En fait, condamner la spéculation au sens large n’a pas de sens : sans elle, les variations seraient probablement beaucoup plus soudaines car les prix ne reflèteraient plus une information aussi complète. 

Finalement, comme le dit Tyler Cowen :  « The bottom line is that when it comes to the key substantive questions about the oil market – why are prices so high — the correct answer is the Lachmannian one: « expectations. »  If you push one step further on that, and try to evaluate or « source » those expectations, the correct answer is « we don’t know. » ».

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9 Commentaires

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9 réponses à “Pourquoi le prix du pétrole fait-il le yo-yo ?

  1. En Bourse, il y a des descentes spéculatives illusoires qui annoncent des fortes montées et inversement. Pourquoi ? Probablement parce que les investisseurs institutionnels veulent mettre dans le brouillard la multitude de petits spéculateurs et investisseurs.
    Chercher une explication dans ses attrapes pigeons peut être amusant après coup quand on regarde l’évolution réelle à moyen et long terme.

    Une analyse intéressante quoique suspecte car interessé puisque l’analyste vend de l’or.
    La hausse des marchés est illusoire…

  2. C.H.

    Ces « attrapes pigeons » comme vous dites existent probablement mais sont certainement insuffisants pour expliquer la variation sur le moyen terme des cours. Ce qu’il faut retenir, c’est que la montée jusqu’au pic à 150$ et la redescente à 80$ ne s’expliquent pas par la « mauvaise » spéculation. La fluctuation du cours du baril est le fait de l’actualisation progressive des anticipations des agents dans un environnement pour le moins incertain, probablement davantage que de la variation des fondamentaux. Certains en ont certainement profités pour empocher une petite plus-value au passage, mais ces fluctuations ont globalement un sens et une utilité.

  3. J’ajouterais un point qui ne m’est apparu qu’en mettant les mains dans le cambouis du marché pétrolier : sur ce marché (et comme je suppose la plupart des marchés de matières premières), le spot est une notion assez artificielle. La logistique et les délais (affréter un pétrolier et le faire traverser les océans en quelques semaines, prévoir les capacités de stockage et de raffinage …) font que les « vrais » contrats sont pour la plupart à terme.

    Du coup le raisonnement en offre/demande sur le spot s’effondre.

    Notons aussi pour embrouiller la situation que le stockage est cher, et la capacité de stockage globale très faible devant la consommation.
    Ou encore que « le pétrole » regroupe des produits de nature et de mode de raffinage très différents, dont les marchés ont pu diverger.

  4. Je serai plus terre à terre sur les mouvements récents. Je crois que james hamilton avait fait un post complet sur le sujet, mais le pétrole très cher des derniers mois a été consommé : un facteur très important a été le stockage en Chine de mazout pour éviter le moindre risque de pénurie pendant les JO. Le fait est que le prix baisse depuis la fin des JO…

  5. toto

    Et pourquoi le prix à la pompe ne baisse pas d’autant ?

    En effet on devrait payer eviron 0,82 €. Or les prix affichés tournent autour de 1,20 € !?

  6. un bon prix présentement 0 . 0794 $

  7. ESPINET

    Quelqu’un saurait me dire pourquoi le prix des huiles végétales à subitement et considérablement augmenté, juste avant , ou quasi en meme temps , l’augmentation du pétrole ? Hasard ou volonté ?

  8. Le Panicot 66

    Les énergies renouvelables dont on parle tant , carburants non poluants et autres , ne représentent – ils pas une menace pour l’économie pétrolière ?

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