Le marché ce n’est pas magique… et pas spontané… mais c’est bien quand même

Mark Thoma ressort et complète un vieux billet sur le marché et sa régulation. Thoma rappelle que le marché en lui-même n’est pas efficace. Il l’est mais à certaines conditions : un certain degré de « perfection » de la concurrence et surtout l’absence de défaillances de marché (externalité et bien public). Or, ces conditions n’émergent que rarement spontanément. D’où l’utilité des pouvoirs publics dans l’encadrement des marchés.

On peut contester le raisonnement de Thoma en faisant remarquer que les marchés réels ne sont jamais parfaits et que même en présence de défaillances de marché, l’intervention de l’Etat ne se justifie pas nécessairement. De ce point de vue, il faut notamment prendre en compte les éventuelles « défaillances de gouvernement » et voir quel arrangement (marché ou Etat, sachant que les choses sont rarement si simples) est comparativement le plus efficace. On peut aussi noter que les problèmes d’asymétrie d’information sont souvent résolus par les acteurs privés eux-mêmes qui mettent en place divers dispositifs (émission de signaux par exemple) débouchant certes sur un optimum de second rang, mais toujours supérieur au résultat que produirait l’intervention des pouvoirs publics.

Mais on peut aussi prolonger le raisonnement de Thoma en faisant remarquer que le marché tout court n’apparaît pas spontanément. Une certaine vulgate, très à la mode notamment au moment de la chute de l’Union soviétique, propageait l’idée que la nature a horreur du vide et que, lorsqu’il n’y a plus rien (entendre pas là : une fois que les derniers stigmates du communisme auront disparus), les marchés « poussent » spontanément. Cette idée dépasse même la vulgate libérale. Un auteur comme Oliver Williamson, grand artisan de la théorie des coûts de transaction, a par exemple écrit un jour « in the beginning, there were markets« . Souvent, l’idée que le marché émerge spontanément repose sur une définition minimaliste du marché comme « ensemble d’échanges faisant circuler des biens ». Une telle définition n’est pas très satisfaisante puisque si dès qu’il y a quelques échanges, on a un marché, alors effectivement il y a toujours eu des marchés et le concept ne sert à rien. Une définition plus sérieuse et plus exigeante suppose que, pour qu’il y ait marché, il y ait de nombreux agents, que les relations soient impersonnelles et que les échanges se produisent par le biais de prix déterminés de manière décentralisée. Avec une telle définition, on s’aperçoit que le marché existe depuis très longtemps (probablement depuis le 7ème siècle avant JC selon certains anthropologues) mais qu’il ne peut pas « pousser » spontanément.

Il ne fait aucun doute que les hommes échangent depuis la nuit des temps. Seulement, l’échange ne passe pas automatiquement par le marché : il peut se faire au travers de la famille, de la guilde, de la coalition et autres institutions. Il ne fait également pas de doute que par leurs échanges les individus donnent spontanément naissance à des ensembles d’institutions qui appuient ces échanges. Mais pas forcément au marché. Pourquoi ? Parce que pour qu’il y ait des échanges impersonnels, il faut qu’un certain nombre de conditions soient satisfaites : des droits de propriété clairement définis, une ou des monnaies fiables, des recours en cas de fraude ou de violence. Tant que les échanges prennent place dans de petits groupes où les gens se connaissent, les mécanismes de réputation suffisent le plus souvent à engendrer un équilibre auto-renforçant, c’est à dire à créer une situation où chacun a confiance dans l’autre et participe ainsi aux échanges. C’est le mécanisme des coalitions. On peut éventuellement considérer cela comme un marché, mais alors à la croissance nécessairement limitée. Et on connait ce qu’a écrit Smith (et d’autres après lui) là dessus : division du travail et taille du marché s’alimentent mutuellement. Un marché de taille restreinte limite la division du travail et limite donc l’expansion du marché. Quand on regarde l’histoire, on s’aperçoit que l’émergence du marché tel qu’on le connait dans nos économies de marché modernes a pris du temps et a nécessité un nombre considérable d’évolutions institutionnelles intermédiaires : le système de la responsabilité communautaire en Europe au Moyen-âge, puis l’édification d’un droit « rationnel » au sens de Weber, lui-même précurseur de l’Etat de droit, certains facteurs culturels et religieux (l’acceptation du prêt à intérêt, l’impact du protestantisme selon Weber, l’individualisme selon Avner Greif). De manière générale, on est forcé de constater le parallélisme entre le développement de l’économie de marché et celui de l’Etat de droit.

Une certaine vision finaliste de l’histoire considère que le marché se répand là où les contraintes sur les individus s’affaiblissent : laissez-faire et les marchés émergeront spontanément. En fait, l’analyse de l’histoire du point de vue de l’économie institutionnelle contredit totalement cette vision. Pour que les marchés émergent, il faut que plusieurs conditions soient remplies simultanément et, historiquement, la « main visible » de l’Etat a souvent contribué à permettre la réunion de ces conditions – bien que l’Etat ne fasse pas lui-même partie de ces conditions. Tout ceci nous apporte au moins deux enseignements : en économie, il est souvent erroné d’adopter la vision binaire marché versus Etat ; pour les pays en développement, tout en se gardant d’un constructivisme abusif, il ne suffit pas de « laissez-faire » pour voir des marchés apparaître. Repérer les prérequis institutionnels est indispensable, les mettre en place est toutefois ensuite une autre histoire.

En conclusion : les marchés n’apparaissent pas spontanément et ils ne sont pas forcément spontanément efficaces. Les market-fundamentalists sont de ce point de vue probablement dans l’erreur. Maintenant, le marché est probablement l’une des institutions humaines les plus formidables, à mettre aux côtés du langage et de la monnaie, source de prospérité et de liberté. Elle est d’autant plus précieuse qu’elle est difficile à mettre en place. L’opinion publique a tendance a sous-estimer l’efficacité des mécanismes de marché, à plus forte raison actuellement où l’on explique que les marchés financiers sont devenus « fous ». Alors, il faut le dire : le marché, ce n’est pas magique, ça ne fonctionne pas tout seul, ça n’apparait pas spontanément et des fois, ça a des ratés, mais c’est souvent terriblement efficace. La crise financière actuelle doit faire réfléchir tout le monde : les « free-marketeers » les plus invétérés comme ceux qui se réjouissent d’un « retour de l’Etat ». 

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2 Commentaires

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2 réponses à “Le marché ce n’est pas magique… et pas spontané… mais c’est bien quand même

  1. “in the beginning, there were markets“ – à ce sujet, voir « The company of strangers » de P.Seabright (http://econo.free.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=18&Itemid=2&codenote=121).

  2. Encore faut il bien le réguler.

    Récession, inflation… la crise du crédit n’a pas dit son dernier mot

    – Cette sorte de prêt n’est pas différente, dans son principe, des prêts sans apport personnel qui ont nourri la bulle des prêts hypothécaires. Oui, celle qui a précédé le krach de l’immobilier. Au moins, avec l’immobilier, les prêts étaient adossés à un vrai actif, la maison elle-même. Dans le cas présent, le programme visant à étendre les prêts gouvernementaux acceptera toutes sortes de nantissements, voire pas de nantissement du tout.

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