Irrationnellement rationnels ?

Avec la crise financière actuelle et les remous gigantesques qu’elle provoque, on commence à voir se distinguer trois postures concernant les solutions à apporter. A la « gauche », ceux qui estiment qu’il faut mettre fin à la finance folle, accroître considérablement la réglementation, interdire la spéculation, nationaliser les banques et créer un nouveau « Bretton Woods ». A la « droite », ceux qui estiment que tout ce qui arrive aujourd’hui est principalement la faute de l’Etat et du système de la banque à réserves fractionnaires. Pour eux, la solution passe donc par un désengagement de l’Etat, une disparition de la réglementation, la concurrence monétaire et/ou la mise en place d’un système étalon-or. Au milieu, la (très) grande majorité des personnes, qui pensent que, grosso modo, le système financier actuel mérite d’être sauvé et que s’il faut changer des choses (sachant qu’il n’y pas d’accord là dessus), il faut conserver les grands principes sur lesquels reposent les systèmes bancaires et monétaires.

Quand on voit les évènement actuels, il ne fait aucun doute que défendre la dernière position est assez inconfortable : cela revient à défendre un système en train d’exploser sous nos yeux. Mais ceux qui le font ont de bonnes raisons : ils appuient leur opinion sur des arguments solides, à la fois assis sur une lecture raisonnable de l’histoire monétaire et financière et sur l’analyse économique. Bref, ils sont « rationnels ». Est-ce à dire que ceux qui adoptent l’une des deux autres postures sont irrationnels ? Il ne fait aucun doute que ceux-là ont le beau rôle : il n’y a rien de plus facile que d’adopter des positions extrêmes quand tout va mal. Il est beaucoup plus audible quand un système s’écroule de dire qu’il faut le changer radicalement plutôt que de dire « il faut déjà essayer de comprendre ce qui n’a pas été, puis apporter des solutions mûrement réflechies, mais le système doit être conservé ». Les partisans des solutions extrêmes ont d’autant moins de scrupules à les défendre dans la mesure où ils savent pertinement que leur voix n’a aucune chance de peser sur les futures réformes du système financier. Leurs mots n’ont aucun poids, aucune conséquence, ils sont « gratuits ». Et c’est comme tout : lorsque il n’y a pas de prix, il n’y a pas d’incitation à mesurer ses propos.

Ou est-ce que je veux en venir ? En reprenant le raisonnement de Bryan Caplan dans son ouvrage The Myth of the Rational Voter, je me laisse dire que les défenseurs des positions extrêmes sont rationnellement irrationnels. Pourquoi sont-ils irrationnels ? Parce que les solutions qu’ils préconisent sont économiquement intenables (pour certaines) ou impossible à implémenter (pour d’autres). Ils défendent des solutions qui ont toute les chances d’être pire que le problème actuel, aussi si bien si on regarde l’histoire que si l’on s’appuie sur l’analyse économique. Pourquoi sont-ils rationnels malgré tout ? Parce que même si ces personnes savent que l’adoption de leur solution avait un coût pour la collectivité, elle savent que prise individuellement leur voix n’a aucune chance de faire pencher la balance au moment des réformes. Si par exemple, la solution « interdire la spéculation » avait un coût moyen de 10 000$ par citoyen, il serait raisonnable pour quelqu’un de défendre l’interdiction de la spéculation dès lors qu’il y a moins d’une chance sur 10000 que sa voix fasse pencher la balance et que prendre cette position lui apporte une satisfaction idéologique valant plus d’1$. Comme la probabilité pour quelqu’un d’influer sur les réformes du système financier est infinitésimale voire nulle, l’idéologie permet de défendre rationnellement n’importe quoi.

Tout ceci exprime l’idée de demande rationnelle d’irrationalité que Caplan expose par ce graphique :

Plus le coût de l’irrationalité est faible, plus un individu pourra être rationnellement irrationel. Mais alors, cela veut certainement dire que tous les autres, ceux qui défendent l’idée que, d’une manière ou d’une autre, il faut garder notre système financier, sont certes rationnels, mais irrationnellement ?! Si l’on suit l’analyse de Caplan jusqu’au bout, nous avons tous des préférences sur nos croyances. Nous aimons tous croire certaines choses, par idéologie ou autre. Quand adopter ces croyances n’a aucun coût pour nous, ont peut se laisser aller à les adopter. Croire à la réincarnation n’a finalement aucune incidence matérielle sur nous, donc y croire ne coûte rien. En revanche, dès lors où nos croyances commencent à nous devenir coûteuse, on va souvent y renoncer : croire que l’on peut voler peut coûter très cher, et du coup personne ne met en pratique cette croyance. Comme les défenseurs de la voie « médiane » n’ont pas plus de poids sur les réformes futures du système financier, ont peut faire plusieurs hypothèses :

a) Les partisans de la voie médiane ne sont pas irrationnels : ils ont juste des croyances sur ce qui est bon et, comme les autres, adoptent ces croyances parce qu’elles ne coutent rien. Cela veut dire que ces personnes n’adoptent pas cette position parce qu’elles sont fondées en tant que telle, mais parce qu’il ne coûte rien d’y croire même si elle est erronée et qu’elle correspond à leurs croyances idéologiques.

b) Les partisans de la solution médiane croient qu’ils ont raison parce qu’ils savent que l’analyse économique standard est de leur côté. Pour eux, il est rationnel de se conformer à l’analyse économique, l’utilité qui en découle étant supérieure à l’utilité liée au fait de se conformer à ses croyances idéologiques.

c) L’analyse économique est objectivement juste. Ceux qui en adoptent les positions le savent donc ils sont « rationnellement rationnels ».

d) Personne ne raisonne comme ça et l’idée de personnes « rationnellement irrationelles » de Caplan est fausse, ou en tout cas inapplicable ici. 

La nuance entre a), b) et c) peut paraître infime mais elle existe : dans a) ce sont les croyances idéologiques qui poussent à adopter la position médiane, dans b) c’est le fait que les croyances issues de l’analyse économique ont un statut différent des croyances idéologiques, dans c) c’est le fait que l’analyse économique ne produit pas des croyances mais des faits objectifs. A votre avis ?

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10 Commentaires

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10 réponses à “Irrationnellement rationnels ?

  1. enoi

    Humm, c’est pas une maladie d’économiste ça de mettre un graphique qui illustre des idées que l’on aurait parfaitement compris sans?
    On a échappé aux équations c’est déjà ça! Sinon tout ça me semble un peu simpliste, vu la complexité de la situation: on a 3 alternatives, c’est un peu court non? Même à qui veut gagner des millions, y a plus de choix.
    Et puis « mettre fin à la finance folle », ça me semble pas être une idée d’extrême gauche aujourd’hui. Ca ressemble plus à du bon sens non?

  2. C.H.

    Le « bon sens » comme vous dites est souvent mauvais conseillé. Le bon sens ça revient souvent à dire : « y’a des licenciements, y’a qu’à les interdire ; y’a une crise financière, y’a qu’a « réguler » la finance ». Mettre fin à la finance folle, ce n’est effectivement pas une idée d’extrême gauche mais une idée de politiques en mal de slogan.

    Quand aux 3 solutions, ce n’est simpliste qu’en apparence : vous lisez la presse, vous n’avez quasiment le droit qu’à « il faut une « régulation » publique de la finance », un nouveau Bretton Woods, voire pire. Vous lisez certains blogs et certains articles de presse (plutôt anglo-saxon je vous l’accorde), et on vous explique que tout est la faute de l’Etat et de sa réglementation. Au milieu, vous avez des gens qui ne prétendent pas avoir la solution, qui savent très bien que l’appel à la régulation publique ne veut rien dire en soi, que le système financier est très utile et que, non, le retour à l’étalon-or n’est pas la solution. C’est vrai, ces gens là ne sont ensuite pas forcément d’accord entre eux. Mais au moins, ils évitent l’écueil de la tabula rasa. La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont majoritaires. La mauvaise : ce n’est pas eux qu’on entend le plus (et pour cause, leurs arguments sont plus complexes).

  3. Je commence à perdre confiance dans le raisonnement et « bon sens » du jeune économiste CH.

  4. C.H.

    Mais encore ? Je n’ai aucun problème avec le fait que les gens ne soient pas d’accord avec moi. Mais expliquez moi ce qui cloche dans mon raisonnement. Je ne demande qu’à apprendre 😉

    Donc si vous pensez qu’il y a une 4ème (ou plus) position défendue, où que demander un nouveau Bretton Woods, militer pour une « moralisation du capitalisme financier » ou pour la création d’un « grand service public bancaire » n’est pas idéologique et irrationnel (je ne parle même pas de « pendre les financiers » comme certains commentaires mythiques sur Rue89 l’ont suggéré), expliquez-moi, je suis preneur.

  5. Oui je sais CH. J’avais commencé à rédiger et c’était négatif et si étendue que j’ai renoncé à finir par faignantise. Par contre, pourquoi ne pas organiser des ‘conférences’ à 3 ou 4 sur Skype ?

    Bon rapidement une piste de réflexion.

    “il faut déjà essayer de comprendre ce qui n’a pas été, puis apporter des solutions murement réfléchies, mais le système doit être conservé”

    Je comprend l’idée derrière mais cette proposition ainsi énoncée n’est pas sérieuse méthodiquement.
    Avant de terminer une analyse réfléchie, je ne me donne pas une conclusion hâtive « doit être conservé ». Imaginez un investisseur qui va évaluer minutieusement un titre mais se refuse à le vendre « par principe » qqsoit le résultat de son analyse. 😀

  6. C.H.

    Alors je reformule la phrase :

    « La finance désintermédiée est globalement efficace et indispensable à toute économie pour soutenir un rythme d’innovation suffisant pour une croissance durable et soutenable. Comparativement parlant, c’est elle qui permet d’allouer de manière la plus efficace l’épargne en la dirigeant rapidement et pour un coût relativement faible vers les agents en besoin de financement. Elle permet également, quand elle est proprement encadrée, de mieux répartir les risques et de les faire d’abord reposer sur ceux qui les prennent. La crise est le résultat d’une série de défaillances qu’il faut corriger sans pour autant remettre en cause un certains nombre de principes (liberté de mouvements de capitaux, vente à découvert, utilisation de l’effet de levier, réserves fractionnaires, etc.). Parmi les solutions envisageables, la possibilité de limiter l’ampleur de l’effet de levier, améliorer la transparence et l’information sur les marchés financiers ou encore faire en sorte que les effets de la crise ne soient pas transmis via la réduction du crédit à l’économie réelle, sont des directions vers lesquelles chercher ».

    Voilà la position médiane. A ma connaissance aucun homme politique (français) ne l’a défendu en tant que tel, et hormis quelques contributions bien informées dans la presse (le plus souvent d’économistes), il faut se contenter des blogs et articles académiques pour la lire. L’histoire monétaire et financière comme l’analyse économique apportent un soutien incontestable à cette thèse. Elle n’apporte pas de réponses toutes faites, mais elle permet un débat, certes complexe, mais sain. Maintenant, je vous propose de tenter une expérience : amusez-vous à la défendre à un repas de famille, en salle de cours, dans un média « grand public ». Vous allez voir les réactions…

  7. La re-formulation est intéressante mais elle a encore de serieux apriori à ce niveau de pre-analyse: « finance désintermédiée … globalement efficace, la plus efficace »

    Je serais plutôt d’accord avant cette crise mais 20.000G$ se sont évaporés en 1 mois me pousse à la prudence. Alors si c’est uniquement une bulle spéculative qui éclate, quelle bulle !

    > amusez-vous à la défendre à un repas de famille, en salle de cours, dans un média “grand public”

    hahaha
    Est ce que par hasard le jeune CH se serait fait chahuter en famille et dans sa salle de cours ?

    Le 1er ministre canadien Harper aussi, pour avoir dit qu’il y avait des opportunité d’achat.
    Une règle dans un discours « politique » c’est de faire un long préambule qui montre qu’on a compris la gravité de la situation et qu’on est pas insensible au désarroi et problèmes des gens.
    Un peu de compassion et ensuite on aborde en douceur et avec argumentation. C’est sur que si on met juste une idéologie libérale il va y avoir de la bousculade. Si on met en avant un raisonnement solide, un peu moins dans une salle de cours.

    Maintenant au delà de l’angoisse et des pertes financières actuelles, les conséquences économiques risquent d’être dure pour plusieurs personnes et ce thème va probablement rester longtemps délicat surtout quand on défend cette position « médiane ».

  8. C.H.

    Non, je n’ai pas été chahuté, si ce n’est sur le site que vous savez. Sinon, raisonnement probabiliste de base : la seule occurence d’une crise ne peut suffire rationnellement à mettre en cause le système financier. C’est comme si vous disiez qu’il ne faut plus faire voler d’avions le jour où, par le plus grands des hasards, cinq avions s’écrasent en l’espace d’une semaine. J’ai bien conscience que la période est délicate, mais c’est précisément dans ces moments là qu’il faut se garder de raisonnements fondés sur l’émotion. Prise individuellement, chaque personne a probablement de « bonnes » raisons d’avoir peur ou de réagir émotionnellement, mais collectivement et rationnellement, c’est une erreur.

    Pour le reste, quand je dis « la finance intermédiée est globalement plus efficace », ce n’est pas un a priori. C’est ce que montre l’analyse économique et l’histoire monétaire. Le fait que se produise aujourd’hui une crise n’est pas une preuve suffisante pour remettre en cause cet élément (cf. ce que je dis au-dessus). La charge de la preuve pèse bien sur ceux qui veulent tout raser pour mettre quelque chose de totalement différent à la place.

  9. Avec un raisonnement probabiliste, 1 seule occurrence peut suffire si ses effets sont assez puissant par rapport à une faible probabilité qu’il se produise.
    Les krachs boursiers, une vieille histoire

    Faisons une analogie sérieuse.
    -20% en 2 semaines et 20.000 milliards $ évaporés, on peut comparer cela à 5% de tout la flotte aérienne qui s’écraseraient sur 2 semaines.

    L’histoire monétaire parle du passé avec son contexte et donne certains éclaircissements mais ce n’est pas une preuve suffisante pour le présent et l’avenir. Dans ce contexte actuel, la charge de la preuve repose sur tout le monde, quelque soit le changement du plus léger au plus radical.

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