L’économie du pouvoir : Hobbes et Commons

Je viens de finir le très bon ouvrage de Pierre Dockès sur Thomas Hobbes. Il s’agit d’une étude fascinante, surtout dans sa première partie, de l’analyse hobbésienne du contrat social et de la formation du Leviathan. Dockès reconstruit la pensée de Hobbes dans la perspective d’un économiste rationaliste, précurseur de l’analyse en terme de rationalité stratégique que systématise aujourd’hui la théorie des jeux.

L’analyse de Dockès se décompose en deux temps : il montre d’abord pourquoi, selon Hobbes, la coopération est impossible à l’état de nature, pourquoi les conventions sont inopérantes. Dans un second temps, il rend compte de la solution hobbésienne de la sortie de l’état de nature, ce moment où tous les individus acceptent de se délester d’une partie de leurs droits pour les remettre entre les mains d’un souverain, donnant ainsi naissance à une relation d’agence un peu particulière où l’agent (le souverain) échappe au contrôle des principaux (les citoyens). C’est là la substance de la solution absolutiste que donne Hobbes au problème de la guerre du tous contre tous.

Je disais plus haut que c’est surtout la première partie de cet ouvrage qui est fascinante. Elle l’est en tout cas pour celui qui s’intéresse à la pensée de Hobbes du point de vue de l’analyse économique. Dockès rend admirablement compte de la conceptualisation de l’état de nature par Hobbes en montrant à quel point celui-ci développe un raisonnement que ne renierait aucun théoricien des jeux. Intuitivement, quiconque connait de loin la pensée de Hobbes s’imagine que l’état de nature correspond à une sorte de dilemme du prisonnier à un coup : collectivement, chacun aurait intérêt à coopérer, à signer un pacte de non agression, dans la mesure où les autres font de même. Cette solution serait socialement optimale. Mais, à l’état de nature, chacun a individuellement intérêt à ne pas respecter le pacte. A partir du moment où cela est connaissance commune, personne ne signe de pacte et c’est la solution non-coopérative, celle de la guerre (au moins latente) du tout contre tous qui s’impose. Cela n’est pas totalement faux mais en fait la pensée de Hobbes est beaucoup plus complexe que cela. En effet, c’est dans sa version indéfiniment répétée que le dilemme du prisonnier apparait chez Hobbes. L’analyse économique indique que, dans ce cas, il y a une multitude d’équilibres pouvant émerger. Mais, pour peu que les individus soient suffisament patients (i.e. que la valeur présente qu’ils accordent à leurs gains futurs soit suffisante), un équilibre coopératif doit normalement émerger : si à ma première défection l’autre ne coopère plus jamais, il peut être dans mon intérêt de tout le temps coopérer. Ici encore, si ce raisonnement est connaissance commune, alors il est possible que les individus parviennent spontanément à établir un pacte pacifiant les relations sociales.

Hobbes estime toutefois que cette solution est impossible. Hobbes considère que le droit naturel confère à l’individu tous les droits qui sont nécessaires à sa survie. A l’état de nature, ces droits sont sans limites : dans la mesure où je soupçonne qu’autrui peut à tout moment m’agresser, j’ai le droit de prendre les devant pour me prémunir de cette agression. Certes, la répétition des interactions sociales indiquent que des individus rationnels auraient intérêt à coopérer. Mais ce serait oublier le rôle des passions. Sans s’opposer à la raison, les passions sont ce qui motivent les individus à poursuivre diverses finalités qu’ils jugent subjectivement bonnes pour eux. Combinée à une rationalité toujours limitée, l’existence des passions fait que chacun sait que l’autre peut, à tout moment, adopter un comportement agressif pour satisfaire ses passions. Il est dès lors dans le droit (naturel) de chacun de prémunir contre toute agression. Même si Dockès ne le fait pas, il me semble que l’on peut conceptualiser l’existence des passions en terme de « tremblements » (tremble), c’est à dire sous la forme d’erreurs aléatoires commises par les joueurs dans le cadre du dilemme du prisonnier répété. A partir du moment où l’occurence aléatoire d’erreurs est connaissance commune, il ne devient plus possible de sortir spontanément de l’état de nature. La coordination ne peut émerger de manière endogène et le règne de Béhémoth persiste. Dockès aborde la solution hobbésienne, celle du pacte d’autorisation, dans la seconde partie de son ouvrage. Les individus donnent alors pouvoir à un agent, le souverain, d’avoir autorité sur eux. Ce n’est qu’une fois cette entitée créée, le Leviathan, que les conventions deviennent enforçables : chacun a intérêt à respecter les conventions concluent avec autrui non parce qu’ils anticipent les mesures de rétorsion d’autrui, mais parce qu’il sait que cela reviendrait de fait à s’exclure du pacte d’autorisation et à être exclu de la Cité par le souverain. C’est donc de manière exogène que la coordination est enforcée dans le cadre du règne du Léviathan.

L’analyse de l’émergence d’un ordre par Hobbes, telle qu’en rend compte Dockès, est intéressante de bien des points de vue. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre l’analyse hobbésienne et une partie des travaux de John R. Commons. Economiste institutionnaliste américain, Commons s’est notamment posé la question du rôle des institutions et particulièrement du droit dans la construction de l’économie capitaliste au 19ème siècle. Une des questions qui traverse l’oeuvre de Commons est celle de l’instauration d’un ordre permettant la régulation des interactions sociales. Selon Commons, les individus se comportent selon le principe de la « futurité » : ils recherchent la sécurité de leurs anticipations. Pour qu’un individu entreprenne une action, il faut qu’il puisse avoir une confiance relative dans la justesse de ses anticipations concernant le comportement d’autrui. C’est précisément le rôle des institutions d’assurer cette sécurité des anticipations.

Dans un ouvrage datant de 1924, Legal Foundations of Capitalism, Commons rend compte de l’émergence du système capitaliste aux Etats-Unis au 19ème siècle, et fait usage d’une analyse aux réminiscences hobbésiennes. Commons explique notamment que les droits et devoirs de chacun dans la relation d’échange sont fonctions des droits et devoirs d’autrui. Dans une relation purement bilatérale, les droits de chacun n’ont en fait aucune limite. En d’autres termes, à l’état de nature, rien ne vient limiter les possibilités d’action. On est pas loin du droit naturel hobbessien où chacun est autorisé à tout faire pour préserver sa vie. En fait, les choses sont un peu différentes puisque Commons considère que le droit naturel (et le droit canon) ont été parmi les premières formes de régulation éthique (par opposition à juridique) des échanges en conférant, sur le plan moral, des droits et devoirs à chacun des participants. Commons souligne toutefois que ces règles éthiques reposent largement sur la subjectivité de chacun, posant ainsi des problèmes en terme de coordination. On reconnait le jeu des passions hobbésiennes. Comme Hobbes, Commons considère que le seul moyen de sortir de cette situation d’anarchie est l’institutionnalisation d’une tierce partie : un chef, un roi, un despote, un juge, un gouverneur.

Cependant, à ce point l’analyse de Commons dépasse celle de Hobbes. Pour Commons, il s’agit de comprendre comment le capitalisme a pu émerger. Il a fallut d’une part que les interactions (les « transactions » dans les termes de Commons) entre les agents soient encadrées par une tierce partie : chacun anticipant que si lui ou l’autre ne se conforment pas aux règles, il sera sanctionné, il peut alors avoir confiance dans son anticipation selon laquelle tout le monde s’y conformera. Mais il a fallut également limiter le pouvoir du souverain, problème que n’envisage pas Hobbes. Sans cette limitation, aucune activité économique fondée sur la concurrence ne peut se développer. Historiquement, Commons considère que cette limitation a été consacré quand la personne du roi a été scindé en deux, avec d’un côté le souverain et de l’autre le citoyen, soumis aux mêmes règles que tous les autres. Les dirigeants (le souverain puis les représentants de l’Etat) vont alors se voir conférer des devoirs envers les citoyens. De forme très étrange chez Hobbes, la relation d’agence entre souverain et citoyen nous apparait sous une forme bien plus habituelle chez Commons.

A partir de ce moment, on assite au développement de deux types de transactions : sur le plan horizontal, des transactions « autorisées », de nature économique qui s’inscrivent dans le cadre des règles définies par le souverain. Sur le plan vertical, des transactions « autorisantes », de nature politique, où le marchandage est extrêmement limité de manière à garantir la stabilité et l’impartialité des règles. Dans ce même ouvrage, Commons va préciser un peu plus la spécificité du capitalisme : l’élément central n’est plus l’exercice du pouvoir politique, mais celui du pouvoir économique qui se manifeste au travers la coercition économique. Commons voit la consécration de la notion de pouvoir économique dans la jurisprudence de la cour suprême américaine qui, au 19ème siècle, va notamment condamner certains trusts pour abus de position dominante ou, dit autrement, pour exercice excessif de leur pouvoir économique.

Hobbes et Commons ont donc en commun de s’être tous deux posés la question de la régulation du pouvoir. Dans les deux cas, la solution à la guerre du tous contre tous est de nature exogène et se matérialise sous la forme du souverain ou de l’Etat. En étudiant l’émergence du capitalisme, Commons va logiquement plus loin que Hobbes et fait notamment de l’Etat l’une des conditions à cette émergence… dans la mesure où est établi un réel contrat d’agence entre les citoyens et l’Etat, ce qui n’est pas le cas chez Hobbes. Mais la vraie originalité de Commons est de mettre en avant l’importance de la notion de pouvoir économique et de souligner que c’est sa consécration juridique (qui s’est manifestée au 19ème siècle par une redéfinition des notions de propriété et de liberté) qui a donné naissance au capitalisme. 

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7 Commentaires

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7 réponses à “L’économie du pouvoir : Hobbes et Commons

  1. Jacques D.

    Deja que je devais lire le livre de Dockes – votre article, cher C.H., en plus m’en donne l’envie!

    Une question qui m’est venue a la lecture de votre « fiche lecture » : ne serait-il pas possible de faire une lecture (si, bien sur que si, mais selon quel axe?) de la crise de liquidite actuelle – ou, plus generalement, de la situation du marche interbancaire – a partir de la theorie des jeux?

    Je pense notamment a cet ancien post de Krugman (ici : http://krugman.blogs.nytimes.com/2008/03/10/a-cartoon-model-of-the-crisis-more-serious-wonkery/ ) ou il analyse comment une baisse des prix peut aussi reduire la demande.

    je pense aussi a cette histoire, sortie hier, de JP Morgan (je crois0 qui aurait facilite la chute de Lehman en lui bloquant ses comptes.

  2. Jacques D.

    Ce que je dis est donc si con que ca??

  3. C.H.

    Pardon ?
    Ce n’est pas parce que je ne répond pas que je trouve la question con. Il se trouve que j’ai un travail et une thèse à écrire et que je ne peux pas répondre à tous les commentaires dans l’instant. j’ai plutôt tendance à le faire de manière groupée. Un peu de patience. Ou alors il faudra vous contenter d’une réponse lapidaire.

  4. Jacques D.

    Vraiment désolé ! N’étant pas du tout économiste, je me demandais VRAIMENT si ma question était con ou pas! Je veux dire – ma question bien sur n’est pas hors-sujet (je pense) mais elle peut ne presenter aucun intéret du tout, c’est-a-dire n’amener aucun developpement ulterieur un tant soit peu consistant…

  5. C.H.

    Pour répondre à votre question, a vrai dire je ne sais pas trop (vous allez me dire que c’était bien la peine de vous faire attendre 😉 ). Si je comprend bien la démonstration de Krugman, on a à faire à un phénomène systémique lié à la situation d’endettement des agents : en dessous d’un certain niveau de prix, X doit vendre (au lieu d’acheter), ce qui fait encore baisser le prix et donc vendre Y, ce qui fait baisser le prix, etc., jusqu’à atteindre le prix d’équilibre. On n’est pas véritablement dans un cadre de théorie des jeux : les acteurs réagissent par rapport à la variation des prix, pas en fonction du comportement des autres agents en tant que tel.

    Maintenant, on peut certainement modéliser le phénomène de manque de liquidité par le biais de la théorie des jeux (sachant qu’actuellement c’est plus un problème de solvabilité que de liquidité auquel on a à faire) : il suffit de s’imaginer deux joueurs (deux banques) qui ont deux stratégies à leur disposition : prêter des liquidités à l’autre et ne pas prêter. La meilleur situation pour les deux est de se prêter mutuellement des liquidités mais si l’une décide de ne plus prêter, l’autre à intérêt à ne plus prêter non plus. On a deux équilibre de Nash : un « bon » où les banques se prêtent des liquidités, et un second équilibre de « crise de liquidité » où les banques ne se prêtent plus. Théoriquement, les deux équilibres peuvent émerger, mais si l’un des deux joueurs a de bonnes raisons de croire que l’autre ne prêtera plus (parce que ce n’en a plus la capacité ou parce qu’il n’a plus confiance dans la capacité de remboursement de l’autre), alors on a le mauvais équilibre qui émerge. On généralise le modèle à n banques et on a un truc qui peut décrire grossièrement une crise de liquidité.

  6. isaac

    Article très intéressant (oui je suis un peu en retard).

    J’ai eu l’occasion de rencontré Dockès, qqun de vraiment passionnant. Ce que je trouve fascinant c’est la manière dont Hobbes, pour répondre à une question qu’il se pose, construit deux idéaux-types de société et un principe de rationalité liée à la peur. La seul chose que je ne trouve pas très clair c’est le passage entre état de nature et la coopération, c’est à dire la passage d’un jeux non coopératif à un jeux coopératif. Au fond il ne me semble pas que Dockès (je n’est pas lu Hobbes) réponda à cette question autrement que par un Deus ex machina car rien n’explique vraiment comment ce pacte entre les individus émergent, c’est un petit peu frustrant je trouve.

    Petite question, en théorie des jeux des personne se sont-elle intéressé à l’émergence de la domination d’un groupe d’individus par un autre?

  7. C.H.

    Oui, il y a notamment des analysesà base de jeux évolutionniste qui étudient comment une population peut en venir progressivement à en dominer une autre. Voir par exemple ce billet qui parle de la discrimination mais qui peut s’appliquer à plein de formes de domination :

    https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/05/08/la-discrimination-comme-processus-evolutionnaire/

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