Institutions matter

Depuis le milieu des années 1970, l’analyse économique a commencé à se rendre compte (ou à se rappeler) que les institutions importent, que si on veut comprendre les phénomènes économiques, il faut aller au-delà des mécanismes génériques de type équilibre général et étudier l’impact des règles et normes ainsi que la manière dont elles apparaissent. Ce blog est précisément parti d’une volonté de mettre ce « tournant institutionnaliste » de l’analyse économique en avant. A une époque maintenant lointaine, il était coutume de dire « We are all Keynesians now« . Maintenant, beaucoup d’économistes seraient d’accord pour dire « We are all Institutionalists now ».

La crise financière actuelle est une nouvelle occasion d’illustrer l’importance des institutions. Je ne le ferai pas en détail parce que, je le dis honnêtement, mes connaissances en matière d’économie financière sont insuffisantes. Mais je peux quand même proposer l’ébauche d’une réflexion. Le point de départ de toute analyse économique est de partir de l’hypothèse que les individus ont tous la même forme de rationalité (parfaite, limitée, procédurale, myope ou autre). Par conséquent, quand un phénomène économique se produit quelque part mais pas ailleurs, il ne faut pas aller chercher les explications dans des différentiels de rationalité entre les individus. Si la crise actuelle part des Etats-Unis et pas d’ailleurs, ce n’est pas parce que les financiers américains sont plus avides, plus stupides ou les pouvoirs publics moins intelligents ou capables. L’explication est ailleurs : elle est dans les institutions.

De manière générale, ce sont les institutions qui construisent la structure d’incitations à laquelle chaque individu fait face. L’une des fonctions principales des institutions (pas la seule), c’est de réduire l’incertitude et de faciliter la coordination entre les individus. Une autre fonction peut être de donner plus de pouvoir (comprendre « plus de liberté d’action ») à certains individus. Bref, en somme, les institutions contribuent à structurer les interactions économiques. L’homoeconomicus (ou l’un de ses avatars plus perfectionnés) ne circule pas dans un vide institutionnel. Au contraire, si l’on veut comprendre un phénomène économique, on doit se tourner vers les institutions qui l’entourent.

Prenons le cas des marchés financiers. Quand on étudie ces derniers, il n’est pas insensé d’adopter une conception de la rationalité de type mimétique, qui prend en compte l’incertitude radicale inhérente aux activités qui prennent place dans ce cadre. Toutefois, comme tous les agents sont dotés de cette forme de rationalité, ce n’est pas elle qui est en elle-même responsable de la crise actuelle, étant donnée qu’elle ne touche directement qu’une partie de l’économie mondiale. C’est là qu’il faut se tourner du côté des institutions, et notamment des analyses en terme de variété de capitalisme. Le capitalisme américain, et anglo saxon de manière plus générale, a quelques spécificités concernant son système financier. Par exemple, la séparation (sur le point de disparaitre de fait) entre banques d’affaire et banques de dépôt qu’on ne trouve par exemple pas en France. On pourrait se dire que cette distinction contribue à atténuer les risques de transmission d’un choc financier vers l’économie réelle. Pas si évident car, parce que c’est leur « business », les banques d’affaire sont conduites à prendre des risques plus importants. Autre caractéristique notable : la dispersion de l’actionnariat et le système de gouvernance qui incite à la mise en oeuvre de stratégies rentables à court terme, en raison des risques constant d’OPA. De manière plus générale, le capitalisme anglo-saxon se caractérise par la prépondérance de la finance désintermédiée, des marchés financiers, dans le financement de l’économie.

Tous ces éléments institutionnels ont conduit les acteurs à adopter certains comportements, éventuellement à prendre plus de risques… précisément parce que la finance désintermédiée est sensée mieux diluer les risques. Ajoutons à cela d’autres facteurs institutionnels qui ont pesé un certain poids : le fait que la Fed ait pour mission non seulement de contenir l’inflation mais aussi de soutenir l’activité économique (croissance et emploi), qui a conduit au maintien de taux d’intérêt relativement (abusivement pour certains) pendant plusieurs années ; la législation du Community Reinvestment Act qui a incité les établissements financiers à accorder des prêts à des ménages à la solvabilité plus fragile. Je ne parle même pas des normes et conventions, de nature informelle, qui ont pu avoir un impact : par exemple, la croyance dans les bienfaits de l’accès à la propriété qui a incité tant les pouvoirs publics que les ménages à faire en sorte de concrétiser cet accès ; ou encore la forme de convention « financière » sur la hausse future et continue de l’immobilier qui a contribué à entretenir la bulle et a provoqué les prises de risque excessives.

Bref, en faisant une analyse comparative des institutions, on peut comprendre pourquoi la crise se produit aux Etats-Unis et pas ailleurs. C’est la raison pour laquelle ceux (comme Nicolas Baverez) qui prétendent que cette crise est la manifestation des travers du capitalisme se trompent : cette crise manifeste les travers d’une certaine configuration institutionnelle du capitalisme, pas du capitalisme dans son ensemble. Cela ne veut pas dire que d’autres économies ne seront pas touchées, mais ils s’agit essentiellement de dommages collatéraux : l’épicentre est bien aux Etats-Unis. Pour faire bonne mesure, ceux qui affirment, comme Pascal Salin, que le « capitalisme financier » est universel sont également dans l’erreur : « institutions matter » et le capitalisme anglo-saxon n’est pas le produit d’une évolution purement spontanée et universelle. Il l’est en partie, bien sûr, mais il est aussi le résultat de choix discrétionnaires, d’une sélection artificielle des institutions auraient dit l’économiste John R. Commons.

L’analyse institutionnelle n’est toutefois malheureusement pas porteuse d’un message d’espoir pour ceux qui estiment que cette crise appelle à des changements radicaux. Pour l’essentiel, l’évolution institutionnelle est de nature incrémentale, progressive. Elle est en partie spontanée, en partie intentionnelle et répond toujours à un processus d’essais-erreurs. Elle ne peut-être radicale et intentionnelle parce que, pas plus que le planificateur ne peut se substituer au marché pour traiter l’énorme masse d’informations en circulation, l’individu ne peut prétendre être un « institutional designer » omniscient qui serait capable par avance de repérer qu’elles sont les institutions les plus efficaces. L’évolution spontanée des institutions ne peut que difficilement être radicale : au même titre qu’il y a une sélection naturelle des espèces, il y a une forme de sélection naturelle des institutions. Non seulement cette sélection ne débouche pas forcément sur les meilleurs résultats, mais elle est également le plus souvent progressive : si une espèce doit disparaitre, c’est souvent progressivement. Donc pour les prophètes de la mort du « capitalisme financier » : à moins que l’économie américaine ne disparaisse corps et âmes d’ici la fin de l’année, il ne faut pas s’attendre à une mutation radicale du capitalisme anglo-saxon, plan Paulson ou pas. Le « grand soir » n’est probablement pas pour demain.

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5 Commentaires

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5 réponses à “Institutions matter

  1. > l’hypothèse que les individus ont tous la même forme de rationalité

    C’est grossièrement faux ainsi exprimé mais je comprend l’idée derrière.
    On pourrait imaginer dégager une moyenne statistique de la rationalité humaine entre le fou et le génie. Mais le principal est de regarder la rationalité pondéré avec les traders qui comptent et investissent le plus. Que ce soit les traders institutionnels ou pas.

    > la crise se produit aux Etats-Unis et pas ailleurs.

    La crise sera internationale mais effectivement le manque de cloisonnement est probablement plus optimale par temps calme mais moins sécuritaire en temps de crise.

    Cette crise est le signe d’un dérapage financier initié avec les subprimes. C’est encore trop tôt pour dire si c’est aussi un dérapage du capitalisme moderne. Le capitalisme évolue et il est possible qu’il devienne dans sa forme actuelle autodestructeur. En finance mondialisée, les variétés régionales importe moins que celle lié au temps.

  2. Ouranos

    <<>>

    Pour ceux qui n’ont pas de formation économique, il serait effectivement judicieux d’éclairer ce postulat de l’analyse économique qui peut sembler curieusement « ad hoc ». ( A moins qu’il n’y ait déjà un post sur le sujet … )
    Pour faire bref et grossier, postule-t-on la même rationalité pour les acteurs parce que ‘sinon toute analyse serait impossible’ ?
    Comme vous employez le terme un peu ambigü de « point de départ » on ne perçoit pas bien le statut de cette proposition (tout les individus ont la même rationalité »). Axiome ou pas …

    Un lecteur régulier mais sans formation économique … ;o)

  3. C.H.

    Vous suggérez la réponse dans votre question. Effectivement, si on n’adopte pas un critère de rationalité uniforme, alors on peut démontrer n’importe quoi, y compris les thèses qui sentent le plus mauvais. Exemple : tel pays est moins développé qu’un autre parce que ses habitants sont moins rationnels (comprendre « intelligent ») que les autres.
    A moins de le justifier empiriquement, il n’y aucune raison de partir du principe que certains agents sont plus rationnels que d’autres. Cela est d’autant plus vrai que tout concept de rationalité (rationalité parfaire, rationalité limitée/procédurale, rationalité adaptative) ne vise pas à décrire fidèlement la réalité, mais à fournir un cadre d’analyse des phénomènes économiques. Bref, c’est plus un idéaltype au sens de Weber qu’un axiome (les économistes autrichiens ne seront pas d’accord avec ça).

  4. Ouranos

    —Cela est d’autant plus vrai que tout concept de rationalité (rationalité parfaire, rationalité limitée/procédurale, rationalité adaptative) ne vise pas à décrire fidèlement la réalité, mais à fournir un cadre d’analyse des phénomènes économiques.—

    Analyse qui est quand même sensée essayer de décrire la réalité et ses mécanismes de causalité, j’imagine ? Je suis un peu perdu là … Je vois bien une analogie possible en sciences de la nature avec, par exemple, les épicycles de Ptolémée pour l’étude du mouvement des planètes : un modèle d’analyse qui ne correspondait pas à la réalité des phénomènes. Mais il « s’auto-justifiait » par la relative exactitude de ses prédictions quant aux mouvements. Ce qui, si j’ai bien compris, n’est pas le cas de l’analyse économique, qui ne prétend pas encore au statut de science prédictive ? Bref, si la question a un sens, comment justifie-t-on ou choisit-on un cadre d’analyse en économie ? Je me doute que la question est « à grand angle », mais je n’arrive pas à cerner où est le rapport avec la réalité que l’on essaie de décrire, s’il n’est ni dans le cadre d’analyse ni dans une tentative de prédiction. Juste dans la cohérence interne ?
    Je me rends compte en me relisant que cela pourrait sonner comme une charge classique d’un tenant des sciences de la nature contre l’économie. Tel n’est pas du tout mon objectif. J’essaie juste de comprendre …

  5. C.H.

    L’économie n’est pas une science prédictive, ça c’est certain ! Voir l’intéressante discussion sous ce billet : https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/09/27/la-crise-financiere-actuelle-prouve-que-leconomie-nest-pas-une-science/

    ou encore ce billet :

    https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/05/18/economie-et-previsions/

    Après, on rentre dans un débat épistémologique complexe. Pour exprimer ma pensée en quelque mot : une théorie en sciences sociales n’est jamais vraie ou fausse dans l’absolu, elle est plus ou moins utile. Elle ne vise pas à décrire fidèlement la réalité, mais plutôt à nous en donner une image qui nous permette de mieux l’expliquer. C’est ce qu’on appelle l’instrumentalisme, par forcément au sens où l’entend Friedman d’ailleurs puisque lui mettait l’accent sur les capacités prédictives des théories.

    Comment choisit-on un cadre d’analyse en économie ? ma réponse en fera certainement bondir plus d’un, mais mon côté « McCloskeyen » me fait dire que c’est une affaire de contingence multiple : contexte idéologique, compétences des chercheurs qui sont « naturellement » orientés vers telle ou telle forme de modélisation ou d’explication, éléments spécifiques dont on veut souligner l’importance dans un phénomène plus large… bref plein d’élément, sauf la recherche de la « Vérité ». Enfin si, la recherche de la « vérité » (sans majuscule) joue un rôle, mais c’est une vérité plutôt subjective. La Vérité (et le cadre d’analyse qui va avec), ce n’est rien d’autre que le consensus (forcément temporaire) qui émerge à un moment donné, avant de s’écrouler et de se reformer.
    C’est ma vision des choses, et je sais qu’elle est loin d’être partagé par tous, loin de là !

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