La réciprocité dans l’échange : de Mauss à Akerlof en passant par Polanyi

Suite ici de l’essai de réflexion sur les questions d’encastrement, d’idée de justice et de réciprocité que j’ai commencé à développer ici et . J’aimerai aborder plus spécifiquement dans ce billet l’idée de l’existence d’une forme de réciprocité au sein même de l’échange marchand. Si l’on définit l’échange marchand comme le fait pour deux individus de s’échanger des biens ou des services à un prix monétaire librement négocié, il peut sembler incongru de penser qu’il y a de la réciprocité. En effet, Karl Polanyi a dans ses travaux identifié trois formes d’intégration structurant les interactions économiques : la réciprocité, la redistribution et l’échange (marchand).

1. La réciprocité chez Polanyi

Je passe sur la redistribution ici. La réciprocité est définie par Polanyi comme la relation s’organisant autour d’une obligation sociale de rendre l’équivalent, voire plus, de ce qui a été donné antérieurement. Polanyi s’appuie ici sur l’idée du don/contre-don que l’on trouve dans les travaux du sociologue français Marcel Mauss et encore sur ceux de l’anthropologue Bronislaw Malinowski. Pour Polanyi, la réciprocité est la forme d’intégration dominante structurant les économies primitives : les échanges ne correspondent nullement à la recherche de satisfaction de besoins matériels et encore moins à une recherche de gain, mais répondent à des impératifs religieux et culturels où chacun dans la communauté a l’obligation de rendre ce qui lui a été donné. La forme d’intégration de l’échange marchand organise les interactions économiques suivant le cadre d’une recontre offre/demande sur un marché où la coordination est atteinte par un mécanisme de prix librements négociés. Selon Polanyi, lorsque l’économie s’organise autour de ce type d’échange, la dimension religieuse ou culturel des relations économiques passe au second plan derrière celle de la recherche de la satisfaction optimale des besoins. Le fait que les prix soient négociés implique que chacun cherche à tirer un avantage maximum de l’échange. Polanyi considère que la réciprocité et l’échange (marchand), ainsi que la redistribution, ont toujours coexisté à des degrés divers dans toutes les sociétés humaines.

Contrairement à ce que prétendent les mauvaises critiques de Polanyi, ce dernier n’a jamais prétendu que le marché n’est apparu qu’au 18ème siècle. En revanche, il affirme que cette forme d’intégration n’a occupé qu’une place essentiellement annexe dans les économie humaines jusqu’aux bouleversements économiques du 19ème siècle. Comme la réciprocité, comme la redistribution, reposent sur des considérations non « économiques » (i.e. la recherche du gain ou la survie) mais plutôt politiques, religieuses ou cuturelles (la rationalité matérielle chez Weber), l’économie est dite encastrée dans l’économie. A l’inverse, lorsque la forme d’intégration de l’échange marchand devient dominante, c’est l’ensemble de la société qui s’organise autour de la recherche rationnelle du gain (la rationalité formelle chez Weber). C’est la société qui s’encastre dans l’économie.

2. Réciprocité et don/contre-don selon Akerlof

La thématique polanyienne de l’encastrement n’a jamais été vraiment abordé par la théorie standard. De même, les problématiques tournant autour de la réciprocité sont largement négligées par l’analyse économique (c’est la principale raison d’être du courant français du MAUSS). Il y a toutefois quelques intéressantes exceptions, la principale d’entre elle étant George Akerlof dans son article « Labor Contract as a Partial Gift Exchange » paru en 1982 dans le Quarterly Journal of Economics (l’article peut être consulté dans cet ouvrage, dont on trouve une intéressante note de lecture chez Mafeco). Akerlof cherche à y montrer que le contrat de travail a pour partie une dimension de réciprocité se traduisant par une logique du don/contre-don. Akerlof fait explicitement référence à Marcel Mauss. Cette référence est intéressante car à la base elle ne va pas de soi. Le contrat de travail est en effet un produit typique des institutions des économies de marché moderne et du capitalisme. Il relève par ailleurs d’un échange purement marchand : le salarié vend un service (une prestation de travail) sous certaines conditions en échange d’un prix monétaire qui prend la forme d’un salaire et de ses dérivés. Dans le cadre de l’institution du marché du travail, le contrat de travail est le fruit d’un échange négocié, volontaire, et qui, a priori, ne relève que de considérations purement économiques (la recherche du gain et/ou la peur de la faim). Trouver des éléments de réciprocité au sein même de la relation salariale est aller au-delà de Mauss et Polanyi : la réciprocité et l’échange marchand ne sont pas deux formes indépendantes d’institutionalisation des interactions économiques, mais l’une pourrait englober l’autre.

Akerlof illustre sa thèse en reprenant certains travaux empiriques qui font état de l’observation de performances très hétérogènes entre les travailleurs (ayant le même salaire) d’une même entreprise, certaines correspondant tout juste aux normes fixées par l’entreprise et d’autres les dépassant allégrement. Un raisonnement économique standard considère ce genre de situation comme impossible : soit les salariés les plus performants doivent ralentir leur activité, soit l’entreprise doit relever ses normes de performance applicables aux salariés les plus efficaces. Mais ni l’un ni l’autre ne se produit. Akerlof explique ce phénomène en appliquant une analyse du type don/contre-don.  Implicitement, en produisant « gratuitement » un effort supérieur aux normes exigées par l’entreprise, les salariés font un don à cette dernière. En retour, ces salariés attendent un contre-don qui peut se traduire de différente manière : une augmentation future du salaire, un peu plus d’autonomie ou de souplesse dans l’organisation du travail, ou encore une reconnaissance de la part de leur employeur pouvant se traduire par une meilleure considération de leur travail. De son côté, l’employeur peut lui-même être conduit, de son côté, à accorder à ses travailleurs un salaire « juste », supérieur au salaire optimal (celui qui égalise le salaire à la productivité marginale du travailleur) : là encore, il s’agit d’une forme de don. En retour, l’employeur s’attend à ce que ses employés produisent un effort supérieur à ce que les normes de l’entreprise prévoient. Akerlof souligne les conséquences macroéconomiques de la dimension relevant de la réciprocité dans le contrat de travail. Sur le marché primaire du travail (i.e. le marché où les relations de travail s’organisent sur le long terme), les firmes sont conduites à fixer un salaire supérieur au salaire d’équilibre, ce qui implique l’existence d’un chômage involontaire.

3. Réciprocité et théorie des jeux

De manière plus générique, l’impact de la réciprocité dans la relation d’échange peut être formalisé via la théorie des jeux psychologique. On change toutefois de paradigme : avec Akerlof, la réciprocité est expliquée par des facteurs « sociologiques », ici, on l’expliquer par des considérations psychologiques. Pour bien comprendre le raisonnement, il n’est pas inutile de partir de ce que serait la relation salariale à « l’état de nature », à savoir un dilemme du prisonnier.

      Employeur  
    Rém. Max   Rém. Min
  Effort max 2 ; 2   0 ; 3
Employé        
  Effort min 3 ; 0   1 ; 1

D’un point de vue de rationalité purement instrumentale, l’employé préfère, toute chose égale par ailleurs, faire un effort minimum. L’employeur, lui, préfère payer un salaire le plus faible possible. Spontanément, ce type d’interaction doit converger vers le seul équilibre de Nash, à savoir celui où le salarié fait un effort minimal et l’employeur paye un salaire faible. On peut expliquer la non-émergence de cet équilibre de différente manière : règles formelles (salaire minimum, droit du travail), convention d’effort (cf. Harvey Leibenstein), don/contre-don (Akerlof). On peut aussi produire une explication « psychologique » : la coopération s’explique par le fait que chaque individu cherche à ne peut pas décevoir les attentes qu’il pense qu’autrui forme à son égard. Par exemple, l’employé peut penser que l’employeur va bien le traiter (l’augmenter rapidement par exemple), ce qui est une croyance du premier ordre. L’employé peut également penser que l’employeur va bien le traiter parce que ce dernier s’attend à ce que son employé soit « loyal », il s’agit ici d’une croyance de second ordre (croyance sur la croyance d’autrui). Si l’utilité de l’employé n’est pas seulement fonction d’un gain matériel mais aussi d’un gain psychologique qui repose sur le fait de satisfaire les attentes d’autrui à son égard, alors le salarié peut-être incité à fournir un effort élevé. Le même raisonnement est évidemment valable du côté de l’employeur. On voit ici la différence avec l’analyse akerlovienne : l’effort élevé du salarié (le don) n’est pas produit par l’attente d’un contre-don, mais part un certain impératif psychologique à ne pas décevoir les attentes d’autrui à son égard. Il y a bien une forme de réciprocité, mais psychologique : rendre la confiance qu’autrui a en notre loyauté. Matthew Rabin, dans son article « Incorporating Fairness into Game Theory and Economics » (1993) souligne toutefois que, même en introduisant la variable psychologique, la coopération dans un dilemme du prisonnier reste incertaine. Sous certaines conditions (le poids de la variable psychologique dans la fonction d’utilité), l’équilibre de coopération peut-être un « équilibre d’équité » (fairness equilibrium) mais, quoiqu’il arrive, la défection mutuelle en est toujours un. La seule réciprocité psychologique ne peut permettre d’expliquer la coopération.

4. Réciprocité et réciprocité

L’intérêt de l’analyse d’Akerlof comme celle de la théorie des jeux psychologique est qu’elles ne présupposent pas que les agents sont altruistes. Cela est bien en phase avec l’insistance des travaux de l’économie substantive (Mauss, Polanyi, Sahlins) sur le fait que les individus des sociétés primitives n’étaient pas plus altruistes que l’homme moderne. C’est le contexte institutionnel qui préside à l’importance relative de la réciprocité. Il faut toutefois noter que l’analyse akerlovienne (et à plus forte raison celle de la théorie des jeux) n’est en fait pas vraiment une reprise des travaux de Mauss et Polanyi. Pour le comprendre, il faut se rappeler de la distinction entre encastrement-étayage et encastrement-insertion (voir ici). Le don/contre-don d’Akerlof souligne que les phénomènes économiques sont encadrés par des institutions sociales, des normes et des conventions. A ce titre, il relève typiquement du paradigme de la sociologie économique moderne et de l’encastrement-étayage. Ce paradigme souligne que l’on ne peut pas comprendre les phénomènes économiques dans leur totalité si l’on raisonne à partir d’une pure rationalité instrumentale en faisant abstraction des institutions. Finalement, lorsque Mark Granovetter souligne le rôle des réseaux sociaux sur le marché du travail, il fait la même chose qu’Akerlof : mettre en avant le fait que toute interaction économique s’inscrit dans le cadre de groupes sociaux et d’institutions qui transforment la structure d’incitations des individus. Pour autant, les travaux de Mauss et encore plus de Polanyi, soulignent l’impact de la réciprocité en terme d’encastrement-insertion. Chez Mauss, la réciprocité n’est pas un facteur institutionnel conditionnant l’échange marchand, elle est un mode d’institutionalisation des échanges tout court. Les agents sont bien rationnels. Mais, pour reprendre les catégories wébériennes, on est en présence d’une rationalité matérielle (orientée par des considérations politiques, religieuses ou culturelles) et d’actions rationnelles en valeur. Les individus poursuivent bien leur intérêt personnel, mais les fins qu’ils poursuivent sont fixés en dehors de la sphère économique (note : j’ai bien conscience que ce que je dis là ferait bondir certains représentants du MAUSS…). Les formes d’intégration de Polanyi ne font que généraliser ce raisonnement.

5. Conclusion

En conclusion, on peut dire qu’il est clair qu’il existe dans l’échange marchand une dimension de réciprocité. En ce sens toute interaction économique est encadrée par des normes sociales. Cependant, lorsque Akerlof fait référence à Mauss dans son article sur le don/contre-don, il fait la même erreur que Granovetter au sujet de Polanyi : il confond les niveaux d’analyse. Chez Polanyi comme chez Mauss, c’est l’économie dans son ensemble qui peut s’organiser autour de la réciprocité, cette dernière en est le point central. De Mauss à Akerlof, ce n’est donc pas de la même réciprocité que l’on parle. 

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