La crise financière actuelle prouve que l’économie n’est pas une science

C’est la thèse « brillament » (ironie detected) défendue par ce texte (trouvé via Comprendre) d’un certain Robert Skidelski. En gros, c’est la (méchante) théorie néoclassique qui est responsable de la crise financière, par contre la gentille théorie keynésienne elle a permis d’avoir une période dorée où tout le monde il était content. Il y en a décidemment qui ont trop regardé certaines séries japonaises, connues pour leur manichéisme à deux francs (« je suis le méchant, et je vais tuer la gentille ah ah ah ! « ).

Bon, sérieusement, pas la peine de lire le texte, il n’en vaut pas la peine selon moi. Je veux juste dire que se servir de cette crise pour essayer d’expliquer que l’économie n’est pas une science mais une simple histoire d’idéologie est particulièrement minable. Le texte ne donne aucun argument pour étayer cette thèse. Est-ce que c’est parce que la théorie économique n’a pas permis de prédire la crise ? Il faudrait déjà prouver que le but d’une science est de prédire. De plus, plusieurs économistes avaient senties l’orage venir. Est-ce parce que selon la théorie économique une telle crise est impossible ? Pour certaines théories spécifiques peut être, mais les outils de l’analyse économique permettent sans problème de comprendre la crise actuelle. Cela vient peut-être du fait que l’auteur assimile économie et théorie néoclassique. Problème, c’est une sorte d’anachronisme. Sur la fin, on devine que ce serait peut-être parce que les économistes « sont des esclaves intellectuels au service des gens de pouvoir« . Ben voyons… Plus fondamentalement, ce que semble finalement reprocher l’auteur à la théorie économique, c’est de ne pas avoir des hypothèses suffisament générales pour être valable en tout temps et en tout lieu. C’est peut-être vrai, mais en quoi cela remet-il en cause le caractère scientifique de l’économie ?

Bref, y’en a marre de ces idéologues de pacotille qui veulent nier toute scientificité à l’économie alors qu’ils touchent pas une bille en épistémologie (ou qui refuse d’aller sur ce terrain) et qui se servent de trucs qui n’ont rien à voir avec cela pour arriver à leurs fins. J’ai par conséquent trouvé le deuxième lauréat de mon Prix de la Chèvre Economique.

Applaudissements au vainqueur.

p.s. : je propose maintenant de renier le statut de science à la sociologie au prétexte qu’elle n’a pas pu prévenir les émeutes en banlieues en 2005. Et puis à la chimie aussi, parce que les armes chimiques c’est dégueulasse, il faut bien le dire. Puis tient, la physique tant qu’on y est…

22 Commentaires

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22 réponses à “La crise financière actuelle prouve que l’économie n’est pas une science

  1. Pas très gentil pour skidelsky, auteur d’une massive biographie de Keynes :-). Cela dit, cet article est effectivement très mauvais, surtout de la part de quelqu’un qui est sensé avoir un minimum de réflexion épistémologique.

  2. C.H.

    Ah, c’est donc ça. Le nom me disait vaguement quelque chose.

    Bon, sinon, en relisant mon billet, je me rend compte que j’ai peut-être été un peu virulent. Mais j’étais énervé, et cela pour deux bonnes raisons :
    1) j’ai rédigé le billet en regardant i-télé où Ségolène Royal faisait un « show » sur la scène du Zenith. Et, bon, elle a tendance à m’énerver, Ségolène.
    2) j’ai appris aujourd’hui que mon école doctorale avait décrété que la soutenance des thèses devait maintenant avoir lieu moins de 4 ans après la première inscription en thèse, pas un mois de plus, sinon on allait se faire voir…

  3. Du coups vous avez donné un coup de corne au premier qui passait devant vous. 😉

    Du temps de Molière, on pouvait raisonnablement se demander si la médecine était une science à voir les médecins pratiquaient les purges qui tuaient 4 fois sur 5 leur malade. 😀

    Déjà il faudrait pas mélanger les sciences. il y a les sciences considérés comme exactes: Math, Physique, Chimie, Biologie et puis le reste avec les sciences sociales. Ou est situé les sciences économiques probablement avec les sciences sociales et les sciences politiques. La finance utilise beaucoup de math mais une partie importante relève de la psychologie dans les marchés financiers. Difficile de modéliser ce genre de comportement.

  4. Arg j’aurais du passer plutôt j’aurais pas perdu mon temps à essayer de le lire … En même temps j’avais sentis le coup foireux au vu du name dropping de bas étage (juste Keynes et Friedman, pour ce genre de débat c’est vraiment faible…)

  5. Le but d’une science n’est pas peut-être pas de prédire, mais la seule façon de valider une théorie scientifique est qu’elle fasse des prédictions. Sinon, la théorie n’est pas réfutable. En économie, il est sûrement très difficile de faire des prédictions, mais en même temps je ne vois pas tellement comment on peut faire autrement (le risque est de partir dans des extrapolations mathématiques comme les supercordes en physique).

  6. Bon, maintenant, j’hésite : je lis le torchon moi aussi avec le risque de m’énerver et de faire un long post sur l’épistémologie ou non ?

    Petite remarque – en passant : pour Paul2canada et Tom Roud : le fait que les sciences de la nature soit, pour certaines, susceptibles de se plier à une épistémologie popperienne – et encore ne le font-elles pas si souvent que ça – ne signifie ni qu’elles sont exactes (puisque justement réfutables !) ni qu’elles constituent le seul modèle de scientificité viable. Passeron montre très bien que la sociologie et l’histoire répondent à une épistémologie différente – car la réfutabilité n’y est pas possible à mettre en place puisqu’on travaille sur des situations historiques non reproductibles – mais toute aussi exigeante.

  7. C.H.

    @Tom Roud :
    [Mode Feyerabend/On] En quoi une théorie doit-elle être réfutable pour être scientifique ? [Mode Feyerabend/Off]

    Plus sérieusement, il n’y a aucune raison de penser que le but d’une théorie soit plus de prédire que d’expliquer (il va de soi qu’ici je suppose que prédiction et explication ne sont pas logiquement équivalents, contrairement à ce qui était le cas aux plus belles heures du positivisme). Il me semble quand même que, sans aller jusqu’aux extrêmités à la Feyerabend, la philosophie des sciences depuis les années 70 a sérieusement remis en cause l’idée que la science progresse à coup de prédictions/réfutations. En tout cas, ce n’est certainement pas le cas dans les sciences sociales, dont l’économie !

    Edit : devancé par Une Heure de Peine !

  8. @Une heure de peine
    On peut démontrer qu’une théorie est exacte quand elle est potentiellement réfutable. Si la réfutabilité n’était absolument pas possible en sciences sociales et histoire alors ça les apparenterait à une religion. Ce qui n’est pas le cas.

    Quand aux philosophes ils peuvent aussi se tromper sur le fond, quand ils parlent de domaines réfutables. ils maitrisent souvent le vocabulaire et les références mais certains ont des lacunes en logique du raisonnement. C’est pour moi éliminatoire et quelque soit le style de l’auteur.

  9. @paul2canada : il y a une différence entre la réfutabilité popperienne, qui suppose qu’il est possible de produire et reproduire des expérimentations contrôlées, et la vulnérabilité empirique des sciences historiques, pour lesquelles ces expérimentations sont impossibles. Cette vulnérabilité se fait par les capacités d’exemplifications et de contre-exemplifications, par la capacité des concepts à susciter de nouvelles recherches, d’autant plus que ceux-ci se raffinent plus dans la confrontation empirique que dans la refléxion théorique pure. Contrairement, donc, à certaines sciences de la nature, c’est-à-dire les sciences logico-formelles, qui peuvent se permettre de tracer une limite claire entre la réflexion théorique et l’expérimentation empirique. La réfutabilité popperienne ne peut prétendre être le seul critère de scientificité.

    Enfin, je ne comprend pas votre remarque sur les philosophes. Je n’ai parlé d’aucun philosophe (à part peut être Popper). Passeron est sociologue, pratricien de cette dernière – et quel pratricien !

    @C.H. : faut faire attention, un sociologue et un économiste qui sont trop souvent d’accord – sur les réactions à la crise financière d’abord, sur l’épistémologie ensuite… – ça va faire jaser, c’est moi qui vous le dit…

  10. @Une heure de peine
    > Je n’ai parlé d’aucun philosophe (à part peut être Popper)
    😀
    Passeron peut être un sociologue de formation comme vous mais il peut parler de philosophie ou d’épistémologie. Ça n’en fait certes pas un philosophe diplômé.
    Quand à Karl Popper, il est l’un des plus influents philosophes des sciences du XXe siècle d’après wikipedia.

    J’ai une formation de mathématicien suivi en informatique mais je m’intéresse aussi à la philosophie. Ça signifie pas que je suis érudit en auteur philosophique mais j’utilise ma logique et capacité de raisonnement en dehors des maths.

  11. C.H.

    @Paul :

    Popper est incontestablement l’un des plus importants épistémologues du 20ème siècle. Il n’empêche, le coeur de sa pensée a été très contesté à partir des années 60 avec des auteurs comme Kuhn, Quine, Feyerablend ou Lakatos. Sur la fin, Popper a pas mal fait évolué ses positions, même s’il me semble qu’il ne l’a jamais véritablement reconnu explicitement. Depuis les années 70, la philosophie des sciences a largement remis en cause l’idée même d’une épistémologie normative qui prétendrait définir ce qu’est une science ou une bonne méthode scientifique.
    Bref, le critère de réfutabilité est à prendre en compte, mais il n’est nullement le seul pour juger de ce qui est « scientifique » je pense.

  12. @C.H.
    Le critère de réfutabilité est ‘nécessaire mais pas suffisant’. 😉
    Je suis d’accord mais l’opinion majoritaire ne constitue pas une preuve en Sciences.

    L’essentiel est de réfléchir sur les conditions qui font d’un discours est scientifique ou pas, qu’il est cohérent ou pas. Il semble normal que les normes évoluent avec les sciences mais il y a des bases de la logique et du raisonnement qu’il vaut mieux conserver même si relativement peu de gens les maitrisent parfaitement bien. Et c’est d’ailleurs là que vient je pense le principal problème dans l’application correcte même parmi les scientifiques diplômés.

  13. @ C.H et une heure de peine : je suis peut-être un peu vieux jeu, mais si on rejette la réfutabilité comme critère scientifique, je ne vois pas pourquoi l’intelligent design ne serait pas une science alors. Cette théorie ne prédit rien, mais explique beaucoup.

    « Il me semble quand même que, sans aller jusqu’aux extrêmités à la Feyerabend, la philosophie des sciences depuis les années 70 a sérieusement remis en cause l’idée que la science progresse à coup de prédictions/réfutations. »

    Il ne s’agit pas d’expliquer comment progresse la science, mais d’expliquer ce qui la caractérise.

    « La réfutabilité popperienne ne peut prétendre être le seul critère de scientificité.  »

    Pour moi, l’histoire n’est pas une science ( ce n’est pas un jugement de valeur, juste un classement).

  14. C.H.

    @ Tom Roud : est-ce que la théorie de l’évolution prédit beaucoup plus de choses que l’intelligent design ?
    Tout le propos de l’épistémologie « post-positiviste » (depuis les années 70) est précisément de caractériser empiriquement ce qu’est la science. Le point commun du critère de réfutabilité de Popper et des thèses du Cercle de Vienne et de l’empirisme logique est d’avoir cherché à définir ce que *devrait être* la science, pas ce qu’elle a été effectivement. Depuis que l’épistémologie s’appuie beaucoup plus sur l’histoire des sciences, on s’est aperçu tout simplement que le critère poppérien, comme tous les autres critères, ne caractérisaient pas ce qu’était effectivement la pratique scientifique.
    Je ne connais pas assez bien les sciences de la nature pour me permettre d’en parler, mais par contre pour les sciences sociales (dont l’économie) cela est évident. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Mark Blaug a écrit dans les années 80 un manuel de méthodologie économique où il appelle les économistes à respecter les critères poppériens… preuve qu’ils ne les respectaient pas avant !
    Le critère de réfutabilité tombe sur deux objections : une objection historique (les scientifiques n’ont jamais mis en application ce critère de manière systématique) et une objection logique (l’impossibilité de tests cruciaux, ce qui l’est coutume d’appeler la thèse Duhem-Quine). Si on regarde l’histoire des sciences, on s’aperçoit que bien d’autres critères ont présidé à l’évolution des connaissances scientifiques.

    Pour ma part, et je reprend en cela le point de vue de la philosophie pragmatiste (classique et moderne), ce qui caractérise la science ce n’est pas tant les critères de sélection qu’elle adopte que la manière dont elle s’organise institutionnellement. Pour le dire plus clairement, la science c’est le débat, la discussion et le fait d’accepter de soumettre ses idées à la critique. Les critères qui président à ces débats sont eux très fluctuant.

  15. Bon, je vais faire un peu d’autopromotion dans le cadre de cette discussion épistémologique :

    http://econo.free.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=25&Itemid=35&codefaq=51

  16. Merci Alexandre pour ce site que j’ai immédiatement mis dans mes favoris.
    il mérite largement votre autopromotion.

    J’ai beaucoup apprécié l’humour utilisé dans Qui sommes nous ?
    Je vous ai envoyé un message humoristique.

  17. @ C.H : si si, la théorie de l’évolution prédit des choses. La boutade typique est « pas de lapins au Cambrien », ce qui s’expliquerait très bien avec l’intelligent design.
    Il y a aussi quelques tentatives plus quantitatives :
    http://tomroud.com/2008/01/20/classique-levolution-de-loeil/

    (et, c’est un secret, mais moi aussi je travaille dans ce domaine 😉 ). Pour être un peu sérieux, dans la lutte contre l’intelligent design, la « réfutabilité » est un argument utilisé très souvent dont on ne peut pas se passer; un truc assez fascinant par rapport à votre dernier critère « pragmatique » est que l’intelligent design essaie justement de se doter de tous les outils de la pratique scientifique (revues, articles, institutes …).

    Je pense que l’économie se rapproche d’ailleurs de la théorie de l’évolution de ce point de vue, puisqu’il y a probablement des choses simples totalement « impossibles » en économie (comme le lapin dans le cambrien).

  18. C.H.

    Je vais peut-être dire une bêtise (corrigez moi auquel cas) : l’intelligent design ne fait-il pas des propositions réfutables ? Par exemple, je crois savoir que pour les tenants du créationnisme (c’est différent de l’intelligent design, certes), la terre a été créé il y a 5000 ans. C’est le genre de propositions réfutables (et réfutées) non ?

    Ce qui différencie les tenants de l’évolutionnisme de ceux de l’intelligent design c’est leur attitude fasse aux éléments de preuve empirique interprêtés par le biais d’une théorie : plus spécifiquement, le refus des créationnistes d’amender leurs théories au regard des faits. C’est ce que le philosophe pragmatiste Charles Sanders Peirce appelait la « méthode de ténacité » et qu’il contrastait averc la méthode scientifique, laquelle consiste à remettre en cause constamment (une partie en tout cas) ses croyances.

    Cela dit, on retrouve des éléments de la méthode de la ténacité y compris dans le cadre de l’activité scientifique. Mais la science est institutionnellement organisée de telle sorte qu’elle y est beaucoup moins forte que dans d’autres domaines de la société. Tout ça est cohérent avec le criticisme de Popper (et de manière plus générale avec son appel pour une société ouverte). Là où il y a divergence, c’est que d’un point de vue pragmatiste la science ne procède pas systématiquement par réfutation. Voir tous les travaux en sociologie des sciences à ce sujet.

  19. @ Tom Roud : vous dites que pour vous l’histoire n’est pas une science. Effectivement, si on va par là, on va avoir un problème puisque sur le plan épistémologique rien ne différencie l’histoire de la sociologie… Et donc je ne peux décemment pas accepter cette proposition.

    Reste maintenant à savoir ce que vous mettez derrière. En général, l’idée que l’histoire n’est pas une science peut découler de deux types de considérations :

    1/ on considère que l’histoire se caractérise avant tout par le récit, et qu’elle a pour fonction de raconter/établir les évenements passé. Ce n’est pas une science parce qu’elle serait essentiellement descriptive. Or cette conception de l’histoire n’est plus valable depuis le XIXe ! L’histoire telle qu’elle se pratique aujourd’hui cherche, comme toute science sociale, à expliquer et à comprendre, et notamment elle cherche à mettre en jour des causalités.

    2/ on considère – je soupçonne que c’est plus particulièrement votre position – qu’elle ne peut soumettre ses propositions au critère de la réfutabilité. Cela est vrai, le problème étant que ça l’est aussi pour toutes les sciences sociales. En effet, dans aucune d’entre elle on ne peut mettre en place d’expérimentation critique qui suffirait à réfuter définitivement certaines propositions. Cela vient du fait que l’on travaille sur des réalités historiques qui se donnent à voir sous des jours singuliers et ni généralisables ni isolables.

    Dans cette deuxième façon de voir les choses, on peut considérer qu’il n’est pas possible de faire des sciences sociales. Deux problèmes se posent alors : 1/ on laisse la porte ouverte à tous les charlatans et tous les idéologues, 2/ on considère qu’un critère de scientificité construit pour un type particulier de phénomènes réels devrait être le seul valable. Or, le critère de réfutabilité est avant tout une invitation à confronter ses propositions à l’empirie. Si cela ne peut se faire par une expérimentation strictement popperienne – qui ouvre donc la voie au critère de réfutabilité – cela n’empêche pas de concevoir d’autres façons de le faire. Selon Passeron, qui, à mon humble avis, constitue la référence incontournable dans ce domaine, le raisonnement sociologique, qui est celui des sciences sociales historiques, doit se soumettre à une « vulnérabilité empirique », qui passe à la fois par la construction d’idéal-type sur lesquels on peut indexer les réalités historiques singulières et par l’exemplification et la contre-exemplification, c’est-à-dire, concrètement, la construction d’un corpus empirique. Le point important étant alors qu’on ne peut passer par une succession idéale « discussion théorique/vérification empirique » – qui n’existe peut-être que dans quelques sciences logico-formelles bien particulière – mais que l’on est obligé d’effectuer des aller-retour permanent entre théorie et empirie à chaque phase de la recherche.

    Ajoutons que l’autre critère sur lequel on peut juger les propositions des sciences sociales est leur rigueur argumentatives, c’est-à-dire l’élimination des erreurs de raisonnement qui peuvent se poser dans le « langage naturel » dans lequel ces sciences s’expriment.

    En résumé, les sciences sociales, y compris l’histoire, sont aussi scientifiques que les autres, mais elles le sont de façon différente, parce que leur objet est différents.

    Petite remarque finale sur la prévision : je veux bien que la théorie de l’évolution puisse prévoir qu’il n’y ait pas de lapin à tel ou tel endroit, mais peut-elle prévoir à quoi ressembleront les espèces animales dans, disons, 500 ans ? Sans doute que non. Parce que les paramètres sont trop complexes. Comme en économie ou en sociologie quoi. D’ailleurs, c’est Popper lui-même qui s’était élevé contre les prétentions des scientifiques à faire des prévisions…

  20. C.H.

    @Une Heure de Peine (et aux autres) : je ne sais pas si tu connais, mais sur toute ces questions de spécificité des sciences historiques et/ou sociales, il y a une intéressante littérature néo-kantienne datant de la fin du 19ème/début 20ème qui reprend pas mal des choses que tu viens de développer : Weber bien sûr, mais aussi Dilthey et Rickert. Peut-être Passeron si réfère-t-il ? Raymond Aron (qui est celui qui a fait connaître ces auteurs en France) a aussi écrit des choses intéressantes là dessus.

  21. @ une heure de peine : Bon, je sens que je marche sur des oeufs. Encore une fois, dire que l’histoire n’est pas une science n’est pas un jugement de valeur, et j’ai beaucoup de respect pour tous les historiens et les chercheurs en sciences sociales, je ne pense pas qu´ils manquent de rigueur et je pense qu’ils apportent des éclairages utiles et socialement nécessaires. Mais je crois que comme ils ne font pas d’expériences, il faut prendre ce qu’ils disent avec de grosses grosses pincettes et qu’in fine, ils ne peuvent atteindre à un degré de « vérité » que je qualifierais de « scientifique ».

    Il faut aussi que je sois cohérent avec moi-même. Je suis très critique sur toutes les approches en sciences dures où on essaie (en gros) d´ établir des corrélations entre diverses variables pour « expliquer » des phénomènes (en d’autres termes, où on prétend pouvoir se contenter d’ analyser les faits pour les expliquer) . L’exemple typique que j’ai en tête est ce qu’on peut lire dans « freakonomics » par exemple. J’aime bien ce genre d’approches, cela donne à réfléchir, mais je crois qu’elles sont très loin d’être suffisantes et peuvent nous induire en erreur. Je suis « spécialiste » des systèmes complexes, en biologie et en physique, et ce que je vois quotidiennement est qu’on a toutes les chances de se tromper gravement si on ne confirme pas les choses expérimentalement (et quand je dis gravement, je veux dire complètement passer à coté des mécanismes du système, voire dire le contraire de ce qui se passe en réalité; encore une fois je dis cela car moi-même je me suis gravement trompé plusieurs fois).

    Il se trouve que pour les sciences sociales on ne peut pas faire autrement (encore qu’il y a bien des gens qui font des expériences en neuroéconomie), soit, c’est un fait. Mais il n’en reste pas moins que je crois de moins en moins ( d’expérience sur des systèmes beaucoup plus simples que les hommes) qu’on soit capable de comprendre un système complexe sans expérience (au sens large, ce peut être des expériences numériques). Si vous voulez, je suis un expérimentaliste fondamentaliste : je ne crois pas qu’on soit capable de faire de la science juste sans expérience, que vouloir se passer des expériences induit en fait en erreur plus qu’autre chose. J’ai passé des heures et des heures à faire des simulations numériques, des calculs, mais aussi des expériences sur des embryons: je sais qu’il y a plein de cas où on ne peut discriminer entre les modèles sans perturber le système, c’est tout. Et je ne vois pas pourquoi ce qui me gène dans certaines tendances de la physique ou de la biologie actuelles devrait « passer » quand il s’agit de l’histoire.

    Maintenant, je vois bien l’apport en physique ou biologie des modèles théoriques pour la réflexion, mais à la fin, l’expérience tranche car elle seule permet de discriminer entre les modèles.

    Pour l’évolution, on peut la prédire à court terme, comme la météo. On le voit dans les simul informatiques d’évolution, tout comme dans les manips d’évolution sur des bactéries. Mais c’est un domaine encore (relativement) inexploré; pour les espèces dans 500 ans, on ne sait sûrement pas faire encore, mais cela ne veut pas dire qu’on ne saura pas demain.

    Au fait, je n’ai pas répondu sur l’intelligent design à CH plus haut : justement, ils n’affirment pas que la terre a 6000 ans, Ils acceptent tout ce qui est démontré scientifiquement, ils acceptent meme l’évolution, sauf qu’ils pensent qu’elle est dirigée par la main de Dieu.

  22. @ Tom Roud : je comprend ta position (tu permet que je vous tutoie ?) sur l’expérimentation, mais je pense qu’il est important de comprendre qu’en sciences sociales aussi c’est l’empirie qui tranche, toujours. Pour un exemple très simple, en socio, Maffesoli était parti dans de grands délires sur les raves comme manifestation dyonisiaque de la fin de l’individualisme (je vous passe sur les détails). Puis Laurent Tessier est allé voir sur place, a fait une enquête, et il s’avère que c’était effectivement un gros paquet de conneries (emballées dans pas mal de pédantisme qui plus est). Même sur de l’herméneutique, donc de l’interprétation, l’empirie tranche. Certes d’une façon différente de la situation idéale popperienne, mais je ne pense pas qu’il y ait de raison de hiérarchiser.

    Pour ce qui est des prévisions, éco et socio peuvent aussi faire des prévisions à court et moyen terme. Simplement, la durée du « court terme » et du « moyen terme » diffèrent nettement dans des systèmes humains – c’est d’ailleurs à dessein que j’ai dit « 500 ans », car je pense que ça peut être un équivalent de 50 ans pour les sciences sociales :). La seule différence c’est que la prévision peut modifier le comportement des agents qui la reçoivent – mais il n’est pas impossible que cela soit également vrai pour l’évolution, si certaines prévisions amenaient les humains à changer de comportement. Par contre, je suis intimement convaincu que si la sociologie disposait de suffisamment de données et de raffinement théorique, elle serait capable de tout prévoir concernant les hommes… Le seul problème est que les données en question semblent impossibles à collecter de façon exhaustive.

    @ C.H. : je m’étais pas mal intéressé à ces débats, faudrait que je m’y remette. Surtout que je n’ai jamais lu Dilthey (en partie parce que je ne sais pas comment on prononce son nom) et je ne connais pas Rickert.

    Sinon, honnêtement, c’est un débat sacrement passionnant que nous avons là.

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