Le « juste prix » existe-t-il ?

Non je ne parle pas de la célèbre émission de TV présentée pendant plus d’une décennie par le mythique Philippe Risoli. Encore que… Ce jeu, dans lequel il s’agissait de deviner le prix de divers articles, reposait sur un présupposé intéressant : l’idée qu’un objet a un prix qui lui est intrinsèque. Cette idée est en fait au fondement de nombres de débats économiques contemporains. Par exemple, la polémique qui se développe depuis plusieurs années au sujet de la rémunération des grands patrons. Dire qu’un « patron est trop payé » revient à dire que le prix auquel l’entreprise achète sa prestation de travail est supérieur au prix réel (au juste prix) de cette prestation. A l’inverse, nombre de salariés ont souvent la sensation d’être « exploités », considérant que leur salaire (le prix auquel leur prestation de travail est acheté sur le marché du travail) est inférieur à ce que serait une rémunération juste (note : cela n’est pas le cas si l’on se place dans le cadre marxiste de la valeur travail puisqu’ici le prix auquel est rémunéré la force travail est « juste » puisque conforme à sa valeur. L’exploitation chez Marx est un fait, pas un jugement moral). Des objections similaires se retrouvent également concernant les pratiques de discrimination tarifaire : s’il n’est pas « juste » de pratiquer des prix différents suivant le type de demande, alors c’est qu’il doit exister quelque part un « juste prix ». En fait, cette question est vieille comme l’Humanité (ou presque).

Le premier a vraiment poser la question n’est nul autre qu’Aristote, le célèbre philosophe grec. Aristote est souvent considéré comme étant le premier à s’être intéressé aux questions économiques. Pour le philosophe grec, la fonction de l’économie est d’assurer la subsistance du foyer et plus largement de la société. Pour lui, la richesse s’arrête aux choses nécessaires au maintien de la vie. De ce point de vue, l’état de rareté n’existe pas (l’esclavage aidant d’ailleurs à cela) car la demande légitime ne peut excéder cet impératif de survie. Dès lors, il existe pour Aristote un « commerce naturel » et un « juste prix ». Le commerce naturel est l’activité par laquelle transitent des marchandises et qui permet à la communauté de subvenir à ses besoins. Le juste prix est le prix auquel ses marchandises transitent. Son niveau est celui qui permet à toute communauté de participer au commerce naturel. Le juste prix est pour Aristote la condition indispensable à la survie des communautés humaines. Loin d’être l’émanation de rapports marchands, le prix naturel est plutôt la conséquence de relations de réciprocité. En revanche, dès lors que le prix ne correspond plus à ces relations, c’est que l’activité économique devient alors le moyen d’accumuler des richesses plus que nécessaire. Le commerce n’est alors plus naturel et le prix plus juste.

Les considérations aristotéliciennes sur le juste prix se retrouvent dans la philosophie scolastique du Moyen âge, notamment dans l’oeuvre de Saint Thomas D’Aquin. Thomas D’aquin reprend la distinction d’Aristote entre la justice distributive et la justice commutative. Cette dernière renvoie à l’idée « d’égalité dans l’échange ». Pour Thomas d’Aquin, aucun des partenaires ne doit profiter de l’échange aux détriments des autres. Les romanistes, les juristes du droit romain, étudierons longuement cette question en tentant d’estimer la « vraie valeur » d’un bien et le montant d’un préjudice.

La question du juste prix va par la suite tomber en désuétude avec la fin de la période scolastique. Elle va être remplacée dans l’économie politique naissante par les débats autour de la valeur, que je n’aborderai pas ici. Avec la révolution marginaliste et la consécration de la théorie de la valeur utilité-rareté, c’est la conception walrassienne qui s’impose. Selon cette dernière, prix et valeur sont confondus, sachant que le prix est déterminé par le fonctionnement du marché au travers de la relation offre/demande. La science économique ne se pose donc pas la question du juste prix. Ou, plus exactement, elle y répond de façon détournée par sa manière de rendre compte du fonctionnement du marché. Qu’est ce qu’un « juste prix » dans le cadre d’une économie de marché ? Le prix qui découle des processus de marché.

Le schéma ci-dessus (voir à la fin de l’article en fait) est la représentation classique d’une rencontre entre une offre (droite bleue) et une demande (droite rouge) sur un marché. En ordonné, on trouve le niveau du prix et en abscisse la quantité vendue. On voit que la droite de demande pointe vers le bas en allant de gauche à droite. Cela signifie simplement que plus le prix sur le marché est bas, plus la demande est forte. C’est l’inverse pour l’offre : plus le prix est élevé, plus l’offre est forte. Le point où se croise les droites d’offre et demande (E) est l’équilibre du marché. A ce point correspond un prix d’équilibre (p*) et une quantité d’équilibre (q*). A cet endroit, on dit que le marché est « nettoyé » : toute les demandes se situant au niveau ou au dessus du prix d’équilibre sont satisfaites ; toutes les offres se situant en deça ou au niveau du prix d’équilibre trouvent preneuses. Le prix d’équilibre est-il « juste » ? La théorie économique ne répond pas à cette question en tant que telle. Mais imaginons qu’un gouvernement estime que le prix du bien en question est trop élevé par rapport à ce qu’il estime (lui et ses électeurs) être légitime et décide, de manière autoritaire, d’imposer un prix de vente inférieur, de niveau p0. La conséquence est que les offreurs qui acceptaient de vendre à un prix entre p0 et p* décident de retirer leur offre. Il ne subsiste alors plus qu’une offre en deça du point A. Cela implique que les demandeurs se situant sur la droite rouge entre les points B et E ne sont plus fournis. Résultat : le fait d’imposer un « juste prix » entraîne une perte sèche pour l’économie, représentée par le triangle AEB. Cette zone correspond à un ensemble de transactions qui auraient eu lieu au prix d’équilibre mais qui disparaissent suite à la fixation d’un prix plus faible. Au final, il devient alors difficile de dire si le prix p0 est « juste » eu égard à ses conséquences (qui concrétement se traduiraient ici sous la forme d’une pénurie).

Doit-on alors abandonner l’idée de juste prix dans le cadre de l’analyse économique ? Pas totalement. Déjà, il faut remarquer que le raisonnement ci-dessus n’est valable que dans le cadre d’une « concurrence parfaite ». Dans le cadre d’un monopole ou d’un oligole, ou dans celui d’une concurrence monopolistique, ou encore de manière plus générale en cas de défaillances du marché, le prix et la quantité d’équilibre ne sont plus socialement optimaux et l’intervention des pouvoirs publics peut se justifier. Cependant, il s’agit ici d’un raisonnement en terme d’efficience et non de justice ou d’équité. Il nous faut remonter en arrière, au 19ème siècle, jusqu’aux écrits de l’économiste Gustav Schmoller, chef de fil de l’école historique allemande. Schmoller a consacré une partie de ses écrits à la question du rapport entre idée de justice et économie (note : pour ceux que ça intéressent, j’ai écris deux ou trois choses à ce sujet… papiers disponibles sur demande). Il explique que le sentiment, ou plutôt l’exigence de justice est un phénomène universel que l’on retrouve dans toute les sociétés humaines. Sur le plan de la justice distributive, il se traduit par l’expression « à chacun son dû » et indique que les individus portent en permanence un jugement sur la répartition de la richesse. Si ce jugement est universel, les critères à partir duquel il se forme sont variables dans le temps. Mais l’exigence de justice se matérialise de manière encore plus précise dans la sphère des échanges, à savoir le marché. Schmoller parle à ce sujet de « justice dans l’échange » : le marché est le lieu des comportements intéressés et égoïstes où chacun cherche à satisfaire son intérêt personnel. Toutefois, toute société est construite autour de principes moraux dont l’exigence de justice fait partie. Le marché est, a priori, le lieu de l’égalité formelle. Les individus sont libres d’échanger, et seuls ceux qui y trouvent leur compte y participent. Toutefois, pour Schmoller, le marché peut induire des situations faisant émerger un sentiment d’injustice en raison de l’inégalité réelle dans laquelle se trouve les participants. Par exemple, sur le marché du travail, les offreurs de travail sont parfois plus ou moins contraints d’accepter un travail (ne serait-ce que pour survivre) à des conditions qui ne leurs conviennent pas. Un sentiment d’injustice peut alors émerger. Schmoller constate alors que ce sentiment va susciter de la part des individus une exigence qui va se traduire par l’apparition d’institutions visant à remédier à la situation considérée comme injuste. Par exemple, sur le marché du travail, c’est le sentiment d’injustice qui va entraîner l’apparition du droit du travail.

Le point de vue de Schmoller est purement positif et c’est ce qui le différencie des approches d’Aristote et Thomas d’Aquin. Il ne s’agit pas de chercher à déterminer le juste prix ou à quoi il correspond, mais de montrer que l’exigence de la justice dans l’échange a historiquement joué un rôle dans l’institutionnalisation du marché. En d’autres termes, si l’on veut comprendre le fonctionnement effectif des économies de marché, il faut prendre en compte le fait que agents économiques ont certaine représentation concernant la justice.

Il est assez ironique de constater que l’analyse économique n’a intégré cette leçon que près d’un siècle plus tard, notamment avec le développement de l’économie expérimentale. Ainsi, plusieurs études ont montré dans quelle mesure les perceptions des agents sur ce qui est juste pouvaient interférer avec les mécanismes économiques, et notamment celui de la fixation des prix. En fait, plus que de simples signaux servant à transmettre aux agents économiques l’information pertinente pour leur permettre de prendre des décisions, il apparait que les prix sont en fait des normes, des conventions qui, une fois émergées, en viennent à prendre une dimension normative structurant les représentations. Cela se manifeste notamment par le fait que le niveau des prix se fixent la plupart du temps autour de points focaux. Une étude très intéressante menée par Daniel Kahneman et al. montre bien à quel point les prix, en tant que norme, en viennent à prendre une dimension morale aux yeux des acheteurs. Dans cette étude, Kahneman et ses collègues ont interrogé des habitants de la ville de Toronto et ont découvert qu’une très forte majorité de personnes considérerait comme « injuste » le comportement d’un magasin décidant d’augmenter le prix des pelles à neige le lendemain d’une forte chute de neige. Sur un autre plan, les agents ne cessent de former des représentations sur ce que constitue un « niveau acceptable » de profit ou n’acceptent le principe d’une variation des prix que si elle est fondée sur la variation des coûts de l’entreprise. Peut-on mettre ces jugements normatifs sur le dos de la méconnaissance des agents des mécanismes de base de l’économie ? Peut-être, mais ce serait à mon avis trop facile. D’un point de vue scientifique, les jugements que portent les agents sur ce qui est « juste » ne doivent pas être évalués normativement mais ils doivent être pris pour ce qu’ils sont : des manifestations d’une exigence de justice qui a un impact sur les phénomènes économiques. L’économiste ne doit donc pas dire « les individus n’ont rien compris à ce qu’est réellement un prix – il faut les éduquer » mais plutôt : « voilà les croyances et les motivations des agents, quel est leur impact sur l’économie ».

De ce point de vue, on peut noter l’intérêt particulier que présente le développement de la théorie des jeux « psychologiques » (très bien présentée dans cet ouvrage). Cette approche cherche  à comprendre l’impact des croyances des agents concernant les attentes d’autrui à leur égard dans les interactions sociales. Par exemple, dans un article de 1993, l’économiste Matthew Rabin développe l’idée « d’équilibre de justice » (fairness equilibrium). L’idée générale est que chaque individu bénéficie d’un surplus d’utilité psychologique quand il rentre dans une relation de réciprocité concernant les attentes d’autrui : si je pense qu’autrui s’attend à ce que je sois honnête et que je me comporte de manière effectivement honnête, alors cela augmente ma satisfaction. Introduites ainsi de manière endogène, de telles considérations psychologiques peuvent transformer radicalement une interaction sociale. Ainsi, ce qui est à la base un dilemme du prisonnier peut, une fois inclue le critère de la réciprocité, déboucher sur la coopération. Pour être plus concret, si l’on reprend l’exemple de l’étude de Kahneman : moi, vendeur de pelles à neige, si je crois que mes clients s’attendent à ce que je me comporte de manière « juste » (i.e. que je n’augmente pas opportunément le prix de mes pelles juste parce que la demande augmente), alors je peux être incité à me comporter de manière à respecter les attentes de mes clients, parce que cela me confère un « gain psychologique » (tout dépend en fait du poids des gains psychologiques dans la fonction d’utilité de l’agent). Plus qu’une simple bizarrerie, l’introduction de la réciprocité psychologique dans la relation d’échange peut avoir un impact considérable sur les phénomènes économiques… jusqu’à rendre fausses les « lois économiques ».

La science économique moderne ne cherche donc plus à répondre à la question de savoir s’il existe un juste prix et quel est son niveau. Toutefois, plus d’un siècle après Schmoller, elle commence à prendre au sérieux l’impact que les attentes normatives des agents peuvent avoir sur les interactions économiques. Peut-être qu’il n’existe pas de juste prix, mais le fait que les agents aient des exigences de justice en la matière ne peut être ignoré au motif « qu’ils n’ont rien compris à l’économie ». C’est juste un fait qui demande à être pris en compte.   

 

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Le « juste prix » existe-t-il ?

  1. Gu Si Fang

    Oui, la formulation mathématique de Walras et Jevons exclut d’avance ce phénomène (contrairement à Menger). Dans leur approche, puisque l’utilité d’un bien pour un individu est donnée par une fonction U(q), elle dépend de l’individu et de sa dotation du bien. Mais la fonction ne prend pas en compte la situation des autres individus.

    Cette modélisation ne rend pas compte de certains comportements économiques pourtant importants, par exemple :
    – la demande de monnaie d’un individu dépend de la demande des autres individus
    – les biens positionnels ont une utilité qui dépend de la dotation des autres individus

    En réalité, comme vous le dites, chacun d’entre nous a sa propre idée du « juste prix », et oui nous sommes influencés par le comportement de nos congénères. Il n’en reste pas moins que les transaction qui ont lieu sont « justes » du point de vue subjectif des échangeurs. Ceci doit évidemment être pris en compte par la théorie économique. Mais il n’y a pas de juste prix objectif commun à tout le monde. On ne peut pas passer du subjectif au normatif.

    Pour revenir à l’article sur les agences de notation : il n’y a pas a priori de « juste prix » objectif de l’immobilier; ni de taux d’intérêt « juste »; ni de ratio d’endettement « juste », etc. Pourtant, notre tendance naturelle à raisonner comme si la valeur était intrinsèque nous porte à chercher la « vraie » valeur des choses. Sur cette base, les agences et les banques – qui sont censés avoir triché sur le « juste prix » – vont être non seulement critiquées (norme subjective), mais probablement réglementées (norme légale).

    Une des propositions initiales de Paulson était par exemple de créer un observatoire des prix immobiliers pour détecter tout risque de surchauffe. On est en plein dans la mauvaise théorie du « juste prix ». Et du coup on néglige les problèmes liés à la monnaie, qui ont altéré les prix subjectifs et ont empêché le marché de fonctionner.

  2. Titan

    Merci Gu Si Fang pour votre analyse littéraire que je révèle par ces phrases:
    -Le juste prix est un point de vue subjectif
    -absence de ratio d’endettement juste
    -absence de prix objectif de l’immobilier
    Pour ce qui est de l’économie, je dirais qu’il est évident qu’un juste prix existe, mais avec la défiance de certains pour les agences de notation, je crains que certains aient peur de la vérité.
    Aux philosophes: Un prix juste doit-il comporter un principe moral? La morale s’intègre dans le mécanisme des prix et l’échange, elle n’est pas la finalité de l’échange sinon cela aurait aucun sens = on échangerait économiquement pour être moral? Pour se faire, on a le principe de redistribution, que celui-ci soit en panne est un autre problème.
    Comme la monnaie n’est que le moyen de l’échange, ce n’est pas sa fluctuation qui altère notre notion de prix subjectif, puisque objectivement le cours évolue. Et rien n’évolue par « principe intrinsèque » , mais par résultat de causes à effets.
    A Gu Si Fang : Je pense que si le juste prix peut-être remis en cause, ce n’est pas par la pensée psychologique mais par des clauses juridiques objectives.
    Ma pensée :Au niveau plus large, je vous rejoins sur la critique du prix de marché, mais c’est aussi le prix de l’histoire du risque. Peut-on rétablir une vraie valeur si on dévalorise d’un coup le travail du marché?

  3. Elvin

    Thomas d’Aquin à écrit (en latin) quelque chose comme « seul Dieu peut connaître le juste prix des choses ; nous les mortels devons nous contenter des prix du marché ».
    Même sans croire en Dieu, je suis d’accord.

  4. Titan

    La moralité dans le « juste prix » est politiquement un principe marxiste.
    Marx aussi ne croyait pas en Dieu, comme Elvin. A moins que cette référence éclaire le capitalisme financier, mais j’en doute..

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s