Un équilibre de dissuasion ?

Le New York Times nous apprend que des enseignants d’un petit lycée dans le Texas pourront désormais porter une arme à feu pour se défendre en cas d’agression. L’article n’est plus accessible (mais l’enregistrement est gratuit) donc je met quelques extraits :

« The school board in this impoverished rural hamlet in North Texas has drawn national attention with its decision to let some teachers carry concealed weapons, a track no other school in the country has followed. The idea is to ward off a massacre along the lines of what happened at Columbine High School in Colorado in 1999. (…) In the center of the storm is Mr. Thweatt, a man who describes himself as “a contingency planner,” who believes Americans should be less afraid of protecting themselves and who thinks signs at schools saying “gun-free zone” make them targets for armed attacks. “That’s like saying sic ’em to a dog,” he said.  (…) Mr. Thweatt maintains that having teachers carry guns is a rational response to a real threat. The county sheriff’s office is 17 miles away, he argues, and the district cannot afford to hire police officers, as urban schools in Dallas and Houston do.

The school board decided that teachers with concealed guns were a better form of security than armed peace officers, since an attacker would not know whom to shoot first, Mr. Thweatt said. Teachers have received training from a private security consultant and will use special ammunition designed to prevent ricocheting, he added. (…)

Some residents and parents, however, think Mr. Thweatt may be overstating the threat. Many say they rarely lock their doors, much less worry about random drifters with pistols running amok at the school. Longtime residents were hard-pressed to recall a single violent incident there.

Others worry that introducing guns into the classroom might create more problems than it solved. A teacher tussling with a student could lose control of a weapon, or a gun might go off by accident, they said. (…) Mr. Thweatt declined to say how many teachers were armed, or who they were, on the theory that it would tip off the bad guys. (…)« .

Je passe sur le côté paranoïaque de la mesure puisque, manifestement, le trou paumé dans lequel cet événement se passe n’est pas particulièrement une « zone à risque ». Ce qui est intéressant, c’est que dans les propos de Mr. Thweatt, l’instigateur de cette mesure, il y a l’idée qu’il s’agit d’une « réponse rationnelle » à une menace. Par ailleurs, il refuse de dire combien d’enseignants ont effectivement choisi de porter une arme au motif que « cela donnerait un indice aux criminels ». En fait, ce que nous dit ce monsieur, c’est qu’en donnant une arme aux enseignants, les criminels en puissance y réfléchiront à deux fois avant de s’attaquer à l’école. Une sorte d’équilibre de dissuasion émergerait. De plus, comme le criminel ne sait pas si tel ou tel enseignant a effectivement une arme, cet équilibre peut prévaloir même si les enseignants ne portent en fait pas d’armes.

En même temps, le problème de cette asymétrie d’affirmation, c’est que le criminel rationnel va agir sur la base d’une croyance quant à la probabilité qu’il tombe sur un enseignant qui a effectivement une norme. Ainsi, si le criminel croit (à tord ou à raison) que la proportion d’enseignants armés est en dessous d’un seuil critique, il peut malgré tout entreprendre une aggression. De ce point de vue, il vaudrait mieux obliger les enseignants à porter une arme. Un second problème se pose également : sans faire l’hypothèse (pas absurde néanmoins, auquel cas tout mon raisonnement n’a plus lieu d’être) que le criminel est totalement irrationel, on peut penser qu’il peut agir occasionnellement irrationnellement, c’est à dire contrairement à ce que ses croyances et ses préférences lui indique de faire. C’est l’idée de « tremblements » (voir ce billet chez Mafeco où cela est très bien expliqué). Sachant cela, les enseignants sont ainsi amenés à porter en proportion plus d’armes qu’à l’équilibre où tout le monde est rationnel. Cela veut dire que parfois un criminel attaquera, que les enseignants soient armés ou pas. On a beau nous expliquer dans l’article que les enseignants ont suivi une formation, un, prof reste un prof, à savoir quelqu’un qui a « un poil dans la main » (bon d’accord je généralise abusivement mon cas…), pas très doué quoi. Imaginez les dégats, sachant que rien ne garantit que le prof sera à même de neutraliser l’agresseur !

Bon, ce cas anecdotique n’a guère d’intérêt mais il permet quand même de tirer deux conclusions : quitte à être parano, il vaut mieux encore payer des gardes de sécurité armés. Cela a deux avantages par rapport à l’option « armement des profs » : a) tous les gardes sont armés, il n’y a donc aucune incertitude pour le criminel qui n’agira donc pas sur la base d’une croyance erronée ; b) au moins, les gardes sont censés être entraînés à la manipulation des armes. Les risques de bavure sont moindres (pas nuls néanmoins). L’autre conclusion, c’est qu’à un moment il faut peut-être savoir accepter une forme d’aléa que l’on ne peut prévenir. C’est difficile d’accepter une telle idée après les massacres qui ont pu avoir lieu aux Etats-Unis, mais quoi qu’en dise Dan Ariely, on ne peut pas toujours prédire l’irrationnel. La paranoïa exacerbée a aussi ses dangers…

p.s. : ce billet a une saveur particulière alors qu’hier le candidat républicain John McCain à la Maison Blanche a choisi comme vice-présidente la très conservatrice Sarah Palin, gouverneur de l’Alaska et également membre éminente de la National Riffle Association (NRA), association qui milite pour la liberté du port d’arme.

2 Commentaires

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2 réponses à “Un équilibre de dissuasion ?

  1. Elias

    Le fait que vous exposez et certains éléments de la problématique afférente ont été brièvement évoqués dans l’émission de J-N Jeanneney ce matin sur France Culture.
    http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/concordance/

    Un élément intéressant qui était exposé c’est que dans certains états US il est possible d’ouvrir le feu sur un cambrioleur qui s’est introduit chez vous même si celui-ci ne menace pas de manière imminente votre vie. D’après ce qui était dit cela ne semble pas avoir d’effet dissuasif sur les cambrioleurs, en revanche cela aurait comme conséquence fâcheuse qu’eux-mêmes viennent armés!

  2. J-E

    C’est très intéressant tout ça. De l’extérieur on a parfois l’impression que vivre aux Etats-Unis c’est appliquer Schelling au quotidien.

    On pourrait étendre en en faisant un jeu de « cheap talk » : l’école dit publiquement quelle proportion de professeurs est armée mais peut mentir. Les criminels potentiels savent que de toute façon l’école a intérêt à annoncer un chiffre plus élevé qu’en réalité et ne tient donc aucun compte de l’annonce de l’école (c’est ce qu’on appelle un « babbling equilibrium », équilibre blablateur). L’école, elle, aimerait bien avoir un équilibre révélateur ou partiellement révélateur (où les criminels penseront que les professeurs sont effectivement bien armés).

    Pour aider l’école à atteindre un tel équilibre et être crédible, deux solutions (entre autres) :

    -les parents d’élève adorent les armes à feux, peuvent vérifier les chiffres et râlent si le nombre d’armes promis n’est pas fourni. Dans ce cas il est impossible de mentir et les annonces de l’école sont donc crédibles. Si la vérification n’est pas totale disons que l’école ne peut pas dire complètement n’importe quoi, en quel cas certaines annonces sont prises en compte (si on sait que pour dire qu’on a 50 armes il faut au moins en avoir 20 par exemple), d’autres non (si on peut mentir plus facilement).

    -les parents d’élève ne peuvent rien vérifier mais au contraire détestent les armes à feu. Dans ce cas, les criminels peuvent se dire que si l’école annonce qu’elle arme 50 enseignants, elle court le risque de s’attirer l’opposition des parents d’élève et que si elle le fait cela ne doit pas être très loin de la réalité. En fait l’école cherche à mentir à la fois aux criminels en leur faisant croire qu’elle a plus d’armes qu’elle n’en a, et aux parents d’élève en leur faisant croire qu’elle a moins d’armes qu’elle n’en a, ce qui l’incite à dire un chiffre plus proche de la vérité.

    Dans ce dernier cas ce n’est pas les armes elles-mêmes qui sont dissuasives, mais la polémique que fait naître l’usage d’armes. Inversement, dans un pays où l’usage des armes ne pose aucun problème à personne, annoncer qu’on en possède est beaucoup moins dissuasif. Une application chez nous pourrait être les panneaux « attention chien méchant », qui devraient être plus crédibles dans des coins calmes où on peut penser que c’est un peu mal vu que dans certains ghettos de (un peu) riches du midi où chacun prétend avoir le sien. Sauf si dans ces coins là les gens aiment vraiment avoir des gros chiens méchants, ce qui est possible aussi, en quel cas ils auraient intérêt à faire savoir qu’ils détestent les chiens. Mais comment rendre cette annonce crédible ? Qui crédibilisera les crédibilisateurs, pourrait-on dire 🙂

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