« Alternatives économiques », prix Nobel et Feyerabend

La période des prix Nobel est passée depuis quelques mois déjà, mais après être tombé sur le blog de Christian Chavagneux du magazine « Alternatives économiques » (et notamment sur ce billet, celui-ci et celui-là), je ne peux m’empêcher de revenir sur cette idée que l’économie – la théorie dominante en tout cas – ne serait pas une science au prétexte qu’elle serait orientée par une idéologie.

Le mensuel « Alternatives économiques » (par ailleurs un magazine de bonne facture) s’est fait comme spécialité depuis maintenant plusieurs années de mener la charge contre la légitimité du « Prix de la banque de Suéde de sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », se plaisant à répéter à l’envie que l’expression « Prix Nobel » est usurpée. Il suffit de taper « prix nobel » dans le moteur de recherche du site de la revue pour voir appararaître de nombreux articles traitant du sujet. Quelle est l’essence de la critique de Alter’ éco (qui est par ailleurs reprise par d’autres – voir par exemple ici) ? En fait, on peut la diviser en trois : 1) L’économie n’est pas une science au sens des sciences de la nature, il n’existe pas de lois économiques, pas d’expérimentation possible, 2) L’économie est une « science » reposant sur des considérations idéologiques, notamment le mainstream qui défend le libéralisme et 3) En conséquence, le fait de décerner un prix ne peut se faire que sur la base de considérations idéologiques puisque aucun critère scientifique ne permet de distinguer les bons travaux des moins bons… si ce n’est par l’idéologie qu’ils défendent. Or, selon les « adversaires » du Prix Nobel d’économie, ce dernier a tendance à revenir constamment à des économistes libéraux, pas pour des travaux de qualité mais précisément parce qu’ils défendent l’idéologie dominante, le libéralisme.

Bien, que peut-on dire de cette critique ? Commençons par la fin en remarquant que l’idée que le Prix nobel reviendrait constamment à des économistes libéraux est très contestable. Pour le reste, cette idée que science et idéologie sont profondément liées n’est pas nouvelle, elle a même été systématisée avec brio par Paul Feyerabend dans son ouvrage Contre la méthode. En deux mots, Feyerabend montre, à partir de l’exemple historique de Galilée, et de considérations plus théoriques, que la science n’a jamais évolué comme le pensaient Popper et les positivistes, c’est à dire par un processus d’essais-erreurs au cours duquel les mauvaises théories sont réfutées par le biais de tests cruciaux puis éliminées. Au contraire, Feyerabend montre que la règle dans l’histoire des sciences a été de s’accrocher à des théories qui pourtant ne parvenaient plus à expliquer les faits. C’est la persuasion, la rhétorique, le contexte politique et culturel qui expliquent largement le développement des idées scientifiques. D’une certaine manière, Feyerabend ne fait là que pousser au maximum les conséquences logiques d’idée que d’autres auteurs comme Kuhn (pour son idée de dépendance des faits aux théories) et Quine (pour son idée d’impossibilité logique de tests cruciaux) avaient développées. Feyerabend en arrive alors à défendre l’idée d’un « anarchisme épistémologique » : il n’existe a priori aucun moyen de distinguer une bonne théorie d’une mauvaise puisqu’il n’existe pas de critères permettant de les évaluer. Pis, il s’avère que le savoir scientifique n’est en rien spécifique. En fait, il est de même nature que tout autre savoir, il évolue de la même manière, n’est pas gouverné par la recherche de la Vérité mais par des considérations qui n’ont rien de « nobles ». Au final, Feyerabend estime qu’il faut laisser proliférer les théories et explications, sans chercher à discriminer parmi elles celles qui seraient « scientifiques ». La science n’existe pas, ou plutot elle n’a pas à avoir un statut différent de celui de la religion, de l’astrologie ou du vaudou.

J’achève cette longue digression pour en revenir à Alter’ éco et au prix Nobel. A première vue, l’argumentaire de Feyerabend semble convenir à merveille à la position défendue par les anti-nobel d’économie. Dans l’absolu, la notion même de prix Nobel n’a aucun sens dans le schéma de Feyerabend (je n’ai jamais rien lu de ce dernier sur les prix Nobel. Si quelqu’un a des trucs là dessus, je suis preneur). Et pourtant, je n’ai jamais vu Feyerabend évoqué sous la plume des anti-nobel, qu’ils soient d’alter éco ou autre. Et à bien y réfléchir, cela n’a rien d’étonnant. En effet, le point de départ de l’argumentation des anti-nobel est que l’économie n’est pas une science, en tout cas pas aux sens des sciences physiques. C’est un argument étonnament positiviste qui se fonde sur l’idée que toute science repose sur la découverte de lois, sur un raisonnement axiomatico-déductif, et qu’elle cherche à faire des propositions sur forme de prédictions réfutables. Le problème, c’est que cette conception de la science (désignée souvent par l’expression « the received view« ) est depuis longtemps reconnue comme erronée. Feyerabend y est pour quelque chose mais il est loin d’être le seul (Kuhn, Quine, Lakatos, Habermas et même Popper ont également une part de responsabilité) . En conséquence, l’économie n’est pas différente des autres « sciences » sur ce point. Le second temps de l’argumentation des anti-nobel semble s’accorder avec ce que raconte Feyerabend : l’économie n’est pas une science, et ce sont des considérations idéologiques qui orientent les développement théoriques. Si l’on met de côté le fait que, comme on vient de le voir, si l’on suit Feyerabend, cela est généralisable pour toute les sciences, l’argument parait tenable. Il est ainsi très fréquent de trouver l’idée chez les anti-nobel que ce qui caractérise le « mainstream » (rappelez-vous, l’économie néoclassique est morte) c’est l’idéologie qu’elle défend (voir ce texte de Guerrien par exemple). Et de fait, puisque l’économie n’est pas une science, l’idéologie est l’un des critères qui permet de distinguer les différents paradigmes. Mais à ce stade, les anti-nobel sont incohérents et ne vont pas au bout de leur raisonnement. Et pour cause, cela reviendrait à ce qu’ils se tirent une balle dans le pied. Voyons pourquoi : la « cabale » anti-nobel est essentiellement le fait du magazine « alter’ éco ». Or, de quoi parle ce journal ? D’économie. Quiconque lit régulièrement ce magazine ne doute pas à l’instant que les auteurs qui y écrivent adoptent une démarche scientifique. Lorsque les enjeux de la réforme du marché du travail ou du système de financement des retraites sont présentés, c’est à partir d’arguments qui sont présentés comme scientifiques. A aucun moment, que ce soit dans ce magazine ou dans les écrits d’autres anti-nobel, le caractère scientifique de l’économie est nié lorsqu’il s’agit de développer une analyse. Cela est évident : qui irait encore lire un magazine parlant d’économie et prétendant que l’économie n’est pas une science et que ce qui est raconté à le même statut que l’horoscope quotidien d’Elisabeth Teissier ? Personne, évidemment. Il y a donc deux poids deux mesures : lorsqu’il s’agit d’attaquer une institution récompensant à l’occasion des auteurs avec lesquels on est pas d’accord, on affirme que l’économie n’est pas une science mais une pure question d’idéologie. Lorsqu’il s’agit de développer des analyses sur certains faits économiques, on s’appui sur la théorie économique et sur son statut scientifique. 

Le problème est qu’à partir du moment où l’on cherche à disqualifier une science ou un courant par l’idéologie qu’il est supposé défendre, on est embarqué dans un engrenage infernal qui doit logiquement conduire aux conclusions de Feyerabend. Pour ma part, je suis toujours mal à l’aise face aux thèses de Feyerabend : ses arguments, notamment épistémologiques, sont très forts et séduisants. Mais si on les accepte, il faut accepter les conclusions de Feyerabend : la science, comme la religion doit être séparée de l’Etat. Comme la science n’a rien de spécial, il n’y a aucune raison que la collectivité la finance. Ce n’est certainement pas les journalistes d’Alter éco qui accepteraient cette conclusion, qui pourtant est la conséquence logique de leur critique du prix Nobel d’économie.

La seule voie de sortie est de montrer que le mainstream, contrairement à d’autres approches économiques, n’a pas une démarche scientifique. Mais ce faisant, il faut alors se placer dans un cadre reconnaissant à l’économie son statut de science et arguer qu’il existe des critères permettant de caractériser une économie scientifique. Donc la critique du prix Nobel au prétexte que l’économie n’est pas une science est réfutée. CQFD

La critique du prix Nobel ou du mainstream par la voie de l’idéologie est donc une voie sans issue, sauf à accepter les conclusions (destructrices à mon avis, car niant toute possibilité de discussion rationnelle) de Feyerabend. La seule solution est de reconnaitre la complexité du savoir scientifique, le fait qu’il ne correspond pas à la vision positiviste, qu’il comporte des éléments « impurs » mais que cela ne doit pas empêcher de mettre en place une discussion rationnelle et cohérente… ce que la critique idéologique de l’économie standard n’est pas !   

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1 commentaire

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Une réponse à “« Alternatives économiques », prix Nobel et Feyerabend

  1. Gu Si Fang

    J’adore ces premières ligne de la « Pétition des marchands de chandelles etc. », où Bastiat écrit :

    « Messieurs [les députés],

    « Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les théories abstraites; l’abondance, le bon marché vous touchent peu. Vous vous préoccupez surtout […]

    « Nous venons vous offrir une admirable occasion d’appliquer votre… comment dirons-nous? votre théorie? non, rien n’est plus trompeur que la théorie; votre doctrine? votre système? votre principe? mais vous n’aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant aux principes, vous déclarez qu’il n’y en a pas en économie sociale; nous dirons donc votre pratique, votre pratique sans théorie et sans principe. »

    Comme Frédéric Bastiat, Marx admirait la démarche scientifique. Il a même démontré scientifiquement que l’effondrement du capitalisme était inéluctable. Mais, contrairement aux économistes mainstream comme Bastiat, Marx n’était absolument pas influencé par une idéologie, lui 😉

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