Que reste-t-il de la théorie néoclassique ?

Pour les personnes dont les quelques contacts avec la science économique se sont arrêtés au lycée ou dans les premières années de fac, la théorie économique se résume souvent à un affrontement néoclassiques vs keynésiens. Même ceux qui connaissent un peu mieux la science économique, et qui pour certains l’enseignent (parfois à un niveau relativement élevé), la « référence » (en bien ou en mal) en matière d’analyse économique est, et reste, la théorie néoclassique. Mais existe-t-il encore aujourd’hui une théorie néoclassique ? Rien n’est moins sur.

La théorie néoclassique est née dans les années 1870 suite à la « révolution marginaliste » et aux écrits de Léon Walras, Stanley Jevons et Karl Menger. Pour la petite histoire, le terme « néoclassique » est la création de l’économiste institutionnaliste américain Thorstein Veblen, qui qualifiait ainsi les marginalistes pour se moquer d’eux, les marginalistes ne faisant à ses yeux que reproduire les erreurs des classiques. Au cours du 20ème siècle, le programme de recherche néoclassique va se développer et s’articuler essentiellement autour de deux piliers : le principe de rationalité et des analyses en terme d’équilibre général walrassien. Depuis les années 1970 et 1980, ce programme a connu de grandes difficultés, au point d’être en passe aujourd’hui de disparaître totalement pour être remplacé pour un « mainstream pluraliste ». C’est la thèse défendue par John Davis dans un article paru en 2006 dans le journal of Institutional Economics (pour ceux que ça intéresse, j’ai l’article en entier en pdf).

Depuis les années 80, sous l’impulsion notamment de travaux s’appuyant sur la théorie des jeux, un grand nombre de nouveaux champs de recherche se sont ouverts, la plupart n’ayant que peut à voir avec la théorie économique néoclassique à proprement parler : économie expérimentale, économie évolutionnaire, théorie de la complexité non linéaire, etc. Toutes ces nouvelles approches ont en commun de relacher considérablement les hypothèses fondatrices du corpus néoclassique : le raisonnement en terme d’équilibre général est abandonné, l’hypothèse de rationalité parfaite est de plus en plus souvent amendée, l’objet même de la modélisation change. De ce point de vue, l’utilisation croissante de la théorie des jeux est révélatrice puisque les modélisations qui s’appuient sur elles, loin de viser à la généralité, soulignent au contraire l’importance de la spécificité de chaque contexte étudié. A côté de cela, il faut également relever le tournant empirique de l’économie : le temps où l’on pouvait accuser l’économie de se complaire dans des modèles théoriques abstraits sans lien avec la réalité est aujourd’hui bien loin. Les travaux empiriques sont aujourd’hui majoritaires dans les grandes revues. Il est donc évident aujourd’hui que les attaques contre la « théorie néoclassique » sont dirigées contre un homme de paille et traduisent une méconnaissance (ou un refus de prendre en compte) les évolutions de la science économique.

Il n’en reste pas moins que l’interprétation de cette évolution n’est pas évidente. L’une des vues les plus couramment exprimées est que cette dislocation du programme de recherche néoclassique est en fait le résultat d’une extension des domaines étudiés, extension permise par la flexibilité des outils méthodologiques utilisés. Dans cette acception, la théorie dominante, le mainstream, aurait alors pour socle fondamentale une théorie du choix rationnel. Cependant, on peut se demander si cette interprétation ne sous-estime pas l’importance de l’évolution de la discipline. L’utilisation de plus en plus fréquentes de modèles reposant sur des simulations informatiques rendant compte de processus d’apprentissage, la mobilisation (encore très rare) des apports des sciences cognitives, la prise en compte de préférences déterminées de manière endogène ou encore la mise au premier plan du rôle des croyances, des règles et des institutions amènent à se demander si l’on est pas en train d’assister à la naissance d’un nouveau programme de recherche appelé à devenir dominant dans l’avenir. Si cette hypothèse est correcte, on pourrait à l’avenir assister à un effritement de la barrière entre « orthodoxie » et « hétérodoxie » mais aussi du « découpage » entre les sciences sociales.

En tout état de cause, la théorie néoclassique est morte… et il est tant que cela que cela soit acté !

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15 Commentaires

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15 réponses à “Que reste-t-il de la théorie néoclassique ?

  1. La théorie néoclassique est donc affaiblie au niveau de la recherche en économie elle même. L’est-elle pour autant au niveau de la vulgarisation de l’économie ? Le discours que l’on trouve dans les médias – surtout anglo-saxons – reste celui de l’individu rationnel, etc – voir Freakonomics. Or ce discours dans la vie public, qui se légitime par la scienticité de l’économie, a bien un effet sur les opinions et les comportements. Si on critique cette vulgate néo-classique – qui n’est plus celle de la science – attaque-t’on un homme de paille ?

  2. C.H.

    Je peux me tromper, mais je pense que Freakonomics s’inscrit précisément dans le cadre de la « nouvelle économie empirique ». Si l’on regarde bien, Freakonomics repose sur un socle théorique minimal et en tout état de cause ce n’est pas un travail qui vise à faire progresser la théorie. L’individu rationnel dans ce travail est une hypothèse de travail qui permet d’interpréter les résultats trouvés (autrement, on peut prouver n’importe quoi avec n’importe quoi) mais pas un axiome servant de socle à la théorie.
    En revanche, il est vrai que la vulgate économique est encore largement inspirée de la théorie néoclassique, celle qui date d’il y a 30 ans au mieux. Pareil pour ceux qui attaquent la science économique, et qui souvent ont en tête l’économie qu’ils ont appris quand ils étaient à l’école. La vulgate néo-classique existe donc toujours mais elle est attaquable à double titre selon moi : d’abord parce qu’elle n’a probablement jamais reflété l’état de la recherche même lorsque le programme de recherche néoclassique était dominant, ensuite parce qu’elle repose aujourd’hui sur quelque chose qui a disparu.

  3. On présente toujours Menger, Walras et Jevons comme les coinventeurs du marginalisme. En réalité, Menger divergeait des deux autres sur un point important (cf. lien ci-joint). Or il me semble que c’est la vision de Jevons et Walras qui l’a emporté dans l’économie néoclassique. Est-ce que je me trompe?

    Jevons et Walras postulent l’existence d’une grandeur mesurable : l’utilité, ou satisfaction. L’hypothèse supplémentaire de rationalité consiste à affirmer que l’individu chercher à maximiser cette valeur. Walras écrit par exemple : « La satisfaction maximale des besoins a lieu lorsque le rapport des intensités des besoins satisfaits ou le rapport des raretés est égal au prix. »

    L’hypothèse de Menger est beaucoup plus faible, puisqu’il considère que l’on ne peut pas mesurer l’utilité d’un bien, mais seulement comparer la valeur de plusieurs biens. Ainsi, si je possède un livre, on ne peut pas dire combien vaut ma satisfaction. En revanche, si j’achète un livre 10 euros, on peut affirmer que ce livre a plus de valeur pour moi que les 10 euros que je cède.

    Menger ne fait pas usage des mathématiques, mais si l’on devait axiomatiser sa théorie en langage moderne, on pourrait utiliser le signe < mais probablement pas le signe =. Les seules lois positive exprimables sont alors les tautologies, et l’économie devient une science déductive.

    Par ailleurs, plusieurs résultats d’économie expérimentale semblent contredire l’hypothèse de rationalité. Mais peut-être ne font-ils que réfuter les hypothèses très (trop?) fortes de Jevons et Walras (je pense par exemple à « l’endowment effect » cité par Ecopublix). Pourtant, ceci est souvent interprété comme voulant dire « Non, finalement, l’homme n’est pas toujours rationnel ».

  4. Gu Si Fang

    Sorry pour le double post : pour l’article de Davis, je suis preneur. Merci!

  5. Linca

    Pareil que Gu Si Fang, je suis preneur aussi…

  6. C.H.

    @ Gu Si Fang
    Tout à fait d’accord pour Menger, j’ai pris un raccourci pour gagner du temps mais effectivement la contribution de Menger est à distinguer de celles de Jevons et Walras. Néanmoins, les trois ont un point commun : la mise en avant du raisonnement à la marge.
    Concernant l’économie expérimentale, si elle souligne les failles du principe de rationalité, je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle le réfute en tant que tel. En revanche, elle aide l’économie à évoluer vers le nouveau paradigme dont je parle dans l’article.

    Sinon, pour ceux qui sont intéressés par l’article de Davis, envoyez moi un mail (cf. « Joindre l’auteur » au-dessus), je vous renverrai l’article.

  7. @Linca : J’aimerais bien qu’on présente la théorie néoclassique, « ancienne » ou « nouvelle », dans le débat public. Mais je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas.

    @CH : A partir du moment où Kahneman ou Smith ont le Nobel, peut-on encore parler d’hétérodoxie ? Je crois que ce qui se passe actuellement, c’est simplement qu’on commence à faire la part des choses. Et le survivant est … la rationalité. Au fond, on voit déjà que les progrès de la « psycho-économie » ont permis non pas d’enterrer le comportement rationnel, mais de le préciser et, in fine, le crédibiliser, en montrant clairement les limites d’hypothèses utiles mais qui, mal interprétées, étaient ridicules. Le bouquin de Tim harford que je passe mon temps à citer en ce moment le montre parfaitement. Pointer ce qui est une anomalie permet souvent de faire apparaître ce qui relève, en revanche, et parfois de façon inattendue, de l’hypothèse de comportement rationnel. Des thèses comme les idées culturalistes n’ont pas un bel avenir devant elle. Tu ne me contrediras pas, je pense, si je dis qu’institutions + rationalité expliquent beaucoup de choses. Bien plus solidement en tout cas que psychanalyse et culture.

  8. Au fait, la loi de la convergence des couleurs vers celles du site du Figaro a encore frappé… 🙂

  9. C.H.

    @ éconoclaste-sm :
    je suis d’accord. L’évolution actuelle ne conduit pas à mettre de côté l’hypothèse de rationalité mais plus exactement à la resituer et à la contextualiser. Quand Kahneman et Tversky mettent quelque chose en avant comme le « framing effect », ce n’est pas pour dire « le postulat de rationalité est réfuté » mais plutôt pour souligner que le principe de rationalité est utile de manière générale à condition de tenir compte du contexte institutionnel dans lequel les agents agissent. C’est la raison pour laquelle les travaux qui s’intéressent à la formation des préférences et au rôle des normes (comme certains de Becker) jusqu’à ceux développant des modélisations spécifiant des règles comportementales spécifiques (par exemple, « si machin roule à droite, alors je roulerai tout le temps à droite ») pour comprendre l’évolution d’un système sont prometteurs. Pas dans le sens où ils « réfutent » l’orthodoxie, mais dans le sens où ils permettent d’appréhender certains objets et phénomènes qui étaient jusqu’à présent mal compris. Pour autant, on sort du paradigme néoclassique à proprement parler parce que les objets étudiés, et les méthodes utilisées, ne sont pas les mêmes que dans les années 70. Pour fréquenter et lire régulièrement quelques hétérodoxes « softs » (i.e. qui ne passent pas leur temps à dire « la théorie néoclassique c’est à jeter et c’est à la solde du libéralisme), je peux dire que beaucoup voient certaines évolutions méthodologiques comme un moyen de dialoguer avec certains économistes « standards ».

    Maintenant, je pense que que certains hétérodoxes se plantent complétement sur l’interprétation de certains apports comme ceux provenant de l’économie expérimentale. Je suis notamment récemment tombé sur un texte de Jacques Sapir qui se demandait pourquoi les hétérodoxes ne mettaient pas plus en avant les résultats de l’économie expérimentale pour enfoncer la théorie standard. Manifestement, il n’a pas compris le projet même de kahneman and co qui, comme tu le dit, n’est pas du tout de réfuter le paradigme dominant, au contraire.
    Pour résumer, je pense que l’on assiste actuellement à une convergence d’intérêts théoriques (les institutions pour faire bref) et méthodologiques (la théorie des jeux évolutionnaires et les « sciences cognitives » pour faire bref aussi) qui doit permettre de rapprocher des programmes de recherche qui étaient initialement relativement distant, ceci jusqu’à former un nouveau paradigme plus ou moins dominant.

    Sinon, bien vu pour le « Figaro style »… comme quoi les économistes font parfois des prédictions justes 😉

  10. Pingback: La crise financière actuelle prouve que l’économie n’est pas une science « Rationalité Limitée

  11. agathe

    Oui, mais est ce que le modele keynesiens et neoclassique ont des points communs?

  12. kadija karit

    qu’elle est la relation entre le neoclassique et le rationalisme

  13. bouyahmed nassim

    qu’elle est la relation entre la theorie neo classique et la micro economique

  14. Titan

    Il s’agit d’une crise de la théorie néoclassique! Une crise théorique, plus qu’empirique, ce qui en souligne la gravité.
    Livre The Crisis of Neoliberalism de Gérard Dumeuil et Dominique Lévy, qui en parle avec une certaine notoriété.
    Mais on pourra à nouveau s’enthousiasmer du livre:
    The return to Keynes, de Bradley et Batman

  15. myriam

    dans qu’elles mesures le modele néo classique serait un faible outil d’analyse d pblm de dvlpt

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