Archives de Tag: théorie des jeux

Règles, théorie des jeux et ontologie sociale

La semaine prochaine, j’aurai le plaisir de présenter au séminaire « Philosophie-Economie-Droit » du GREQAM mon article « Against the Eliminativist View of Institutions in Economics: Rule-Following and Game Theory« . Ce post n’a néanmoins pas pour objet de faire ma promo (enfin, de fait un peu quand même) mais d’évoquer un récent working paper de Francesco Guala et Frank Hindriks que l’on a porté à ma connaissance la semaine dernière. Il se trouve que le papier de Guala et Hindriks a à peu près le même objectif que le mien, à savoir caractériser le concept de règle dans un cadre de théorie des jeux. Il recoupe également partiellement mon propos, mais en diverge aussi à certains endroits.

Pour le recoupement, Guala et Hindriks caractérisent également les règles (plus exactement, les conventions) comme des équilibres corrélés, c’est à dire des équilibres de Nash où les joueurs ont à leur disposition des stratégies qui sont conditionnelles à un signal public émis par un « chorégraphe ». Cette approche, qui a d’abord été proposée par Herbert Gintis, permet de saisir le fait qu’une règle consiste à coordonner les actions (et aussi les croyances) des agents sur un espace d’états du monde sans que pour autant ces derniers aient une connaissance parfaite de ce chacun sait ou fait. Les auteurs considèrent que cette conceptualisation permet de réunir les deux conceptions des règles en théorie des jeux (les règles comme formes de jeux et les règles comme équilibres) que j’évoque dans mon papier. Ce dernier point est discutable mais est largement secondaire.

Pour les divergences, les auteurs rejettent dans leur papier le concept de règles constitutives de Searle que je retiens pour ma part de manière essentiellement tacite. Ils proposent à la place une approche consistant à décomposer les règles constitutives au travers de l’articulation de « règles de statut » et de « règles de base ». L’idée est que l’on peut alors toujours réduire une règle constitutive à un ensemble de règles régulatives. Sur un plan ontologique, les règles constitutives n’existent donc pas. Ce débat sur l’existence des règles constitutives (concept que l’on trouve chez Wittgenstein et Rawls) est assez ancien et je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises ici. Formellement, son objet n’est pas essentiel pour la question de la conceptualisation des règles en théorie des jeux. Plus intéressant peut-être est la question de la prise en compte de la normativité de la règle, que les auteurs discutent dans la dernière section de leur papier. Bien que ce soit un point que je n’aborde pas dans mon article, il est possible de la prendre en compte à partir de la « theorie des jeux psychologiques » où préférences et croyances sont rendues interdépendantes. Incidemment, comme je l’explique dans cet autre papier, cette approche est précisément un autre moyen de rendre compte du caractère constitutif de certaines règles.

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Economie, psychologie et « multiple selves » : un programme de Nash intra-personnel ?

En théorie des jeux, le Nash program renvoie à l’ensemble de la littérature de ces 40 dernières années visant à reformuler les solutions axiomatiques dans les jeux coopératifs (en particulier, dans le bargaining game) en termes de solutions dans le cadre de jeux non-coopératifs. La caractéristique des jeux coopératifs est qu’il est supposé que les joueurs peuvent former des coalitions au travers d’accords contraignants. Cette possibilité n’existe pas dans les jeux non-coopératifs. Plus exactement, l’ensemble de la négociation qui précède tacitement le jeu coopératif doit être explicitement modélisé dans un jeu non-coopératif en forme extensive. L’objectif est de s’assurer que la solution axiomatique du jeu coopératif peut être « implémentée » dans le cadre d’un jeu non-coopératif en tant qu’équilibre parfait en sous-jeux (ou équilibre séquentiel si l’information est incomplète/imparfaite). En particulier, cela suppose que les promesses ou les menaces des joueurs soient crédibles. Une bonne illustration de ce programme est fournie par le modèle de Rubinstein qui montre que, dans le cadre d’un jeu séquentiel à chaque joueur fait une offre à l’autre à tour de rôle, les joueurs implémenterons la solution de Nash sous certaines conditions concernant leurs préférences et la procédure de négociation.

Dans un jeu, les joueurs sont des agents. Ces derniers sont identifiés par le fait qu’ils peuvent choisir la stratégie à adopter (un agent est une unité de décision) et par leurs préférences, lesquelles sont représentées par une fonction d’utilité associant à chaque profil stratégique (un vecteur de stratégies jouées, une par joueur) un nombre réel. Un point essentiel est que cette approche présuppose que les joueurs sont rationnels dans un sens bien précis : leurs préférences sont cohérentes, c’est-à-dire notamment qu’elles satisfont l’axiome de transitivité. Cela est vrai pour les jeux statiques, mais aussi pour les jeux répétés où il est généralement supposé que les joueurs actualisent leurs gains futurs de manière exponentielle. Cette dernière hypothèse revient à supposer que les préférences temporelles des agents sont stables et cohérentes. Autrement dit, dans la cadre d’un jeu, on fait toujours l’hypothèse que les joueurs sont des entités bien identifiées et unifiées, dans le sens où on peut les modéliser comme des centres de décision indépendants les uns des autres et dont la structure est stable à travers le temps. Cela est vrai quelque soit l’identité des agents : individus, ménages, entreprises ou Etats.

L’économie comportementale contribue évidemment à remettre en cause la conception de l’individu comme un agent, dans le sens évoqué au-dessus. Les individus auraient ainsi tendance à révéler des préférences incohérentes, notamment dans le cadre de problèmes de décision intertemporelle. Dans ce dernier cas, les individus actualiseraient leurs gains futurs non pas de manière exponentielle, mais de manière hyperbolique, ce qui peut engendrer des inversions de préférences. L’identification des individus à des agents dotés de préférences stables et cohérentes dans le cadre d’un jeu peut donc s’avérer discutable. En parallèle, les économistes ont développé depuis plusieurs années maintenant des modèles « multiple selves » visant à rendre compte des biais comportementaux des individus (un exemple, un autre). L’idée basique est la suivante : les individus peuvent en fait s’appréhender comme une communauté d’agents interagissant d’une manière spécifique. L’interaction de ces agents produit alors, au niveau individuel, un comportement individuel observable et plus ou moins cohérent. Dans ces modèles, les agents sont des « selves », c’est-à-dire des personnalités qui peuvent être identifiées sur le plan diachronique (la personnalité d’aujourd’hui, celle de demain, etc.) ou sur le plan synchronique (la personnalité consumériste, la personnalité éthique, etc.). En tant qu’agents, ces personnalités sont dotés de préférences cohérentes et stables, et peuvent donc s’appréhender comme des centres de décision. Sur le plan philosophique, à la fois ontologique et éthique, l’ouvrage Reasons and Persons de Derek Parfit fournit un ensemble d’arguments pouvant permettre de justifier ce type de modélisation.

Il y a un aspect intéressant concernant cette stratégie de modélisation que je mettrai de côté ici, mais qui est significatif sur la nature de l’économie comme science distincte de la psychologie : même si ces modèles permettent de modéliser des mécanismes au moins partiellement psychologiques, ils sont surtout pour les économistes un moyen de réaffirmer la spécificité méthodologique et théorique de leur discipline : l’économie, c’est d’abord la science qui étudie les interactions entre des agents dans un cadre « institutionnel » donné. Loin de rapprocher l’économie et la psychologie, il me semble que ces modèles sont au contraire un moyen de réaffirmer l’autonomie de l’économie (et même sa domination). L’autre aspect qui m’intéresse plus dans ce billet est que l’on peut voir ces modèles comme les prémices d’une sorte de Nash program au niveau intra-individuel. Finalement, en supposant que l’individu est un agent, la théorie des jeux non-coopératifs présuppose que les différents selves d’un individu se sont d’ores et déjà entendus pour se coordonner et coopérer. Un jeu non-coopératif modélise ainsi les interactions entre des communautés de selves en faisant l’hypothèse que chaque communauté poursuit un objectif stable et identifié et agit de manière cohérente. Mais, de la même manière que le Nash program a consisté à ouvrir la boîte noire des coalitions d’individus et de leur formation, on peut imaginer à terme un programme en théorie des jeux visant à ouvrir la boîte noire qu’est l’individu et à insérer les interactions entre selves d’un même individu dans les interactions plus larges entre individus.

Cela peut paraître être tiré par les cheveux mais à la réflexion ça ne l’est pas tant que ça. D’une part, c’est le prolongement logique des modèles multiple selves à partir du moment où l’on prend ces derniers au sérieux. Comme je l’ai dit plus haut, il y a des arguments métaphysiques et éthiques qui soutiennent l’idée qu’il n’est pas aberrant de considérer que l’individu est réellement une telle communauté de personnalités. D’autre part, certaines approches récentes en théorie des jeux poursuivent déjà implicitement ce programme. Considérons l’approche en termes de team reasoning développée Michael Bacharach, Robert Sugden et d’autres. Dans le cadre de cette approche, les individus sont des agents qui ont la possibilité d’agir soit sur la base de leurs préférences individuelles, soit sur la base de préférences associées à un collectif. Dans cette optique, on peut alors plutôt considérer que les individus sont plutôt composés de deux agents distincts (l’un avec les préférences individuelles, l’autre avec les préférences collectives). Qu’est ce qui va déterminer que l’individu agit sur la base d’un ordre de préférences plutôt qu’un autre ? Probablement, les interactions entre les selves d’un même individu mais aussi, pourquoi pas, entre les selves des différents individus. On peut ainsi considérer que les selves sont autant de dispositions comportementales qui sont activées en fonction du contexte interpersonnel et institutionnel. Ce qui en jeu ici c’est la question de la formation de l’individualité et de la personnalité des individus au travers de leurs interactions sociales. Tel pourrait être l’objet de ce futur Nash program intra-personnel.

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Nouveau working paper : « Against the Eliminativist View of Institutions in Economics: Rule-Following and Game Theory »

Je viens d’achever un nouveau working paper intitulé « Against the Eliminativist View of Institutions in Economics: Rule-Following and Game Theory« . Il reprend de manière détaillée des idées développées dans quelques récents billets (voir ici et notamment). L’article sera présenté en juin au séminaire Philosophie-Economie-Droit du GREQAM, ainsi qu’au colloque « Philosophie économique » qui aura lieu à Strasbourg en octobre prochain. Comme d’habitude, tous les commentaires sont les bienvenus.

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L’équilibre de Nash dans la pensée économique : un retour à von Neumann ?

Dans le précédent billet, j’ai expliqué pourquoi l’utilisation du concept d’équilibre de Nash s’imposait presque naturellement dès lors que l’on prend en compte la dimension réflexive des phénomènes économiques et sociaux. En complément, je voudrais brièvement revenir ici sur la manière dont ce concept est progressivement devenu le pilier central de l’analyse économique moderne et sur le fait que ce statut tend à s’amenuiser aujourd’hui. Lire la suite

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Réflexivité et équilibre de Nash

En 1928, l’économiste autrichien Oskar Morgenstern, s’intéressant aux capacités prédictives de la science économique dans un contexte où les agents peuvent modifier leur comportement en fonction des prédictions réalisées, discute un problème de décision ayant Sherlock Holmes et Moriarty comme protagonistes : poursuivi par Moriarty, Holmes monte dans un train en direction de Douvres. Il sait que Moriarty l’a vu et anticipe que ce dernier va l’attendre à la gare de Douvres. Holmes envisage alors la possibilité de descendre avant l’arrivée à Douvres, à la gare de Canterbury. Cependant, Holmes sait que Moriarty est quelqu’un d’intelligent, et par conséquent envisage sérieusement la possibilité que ce dernier ait anticipé son raisonnement. Holmes envisage alors finalement d’aller jusque Douvres, mais considère à nouveau sérieusement la possibilité que Moriarty raisonne de la même manière.

Ce problème ne semble pas avoir de solution, ce qui amena Morgenstern à conclure avec pessimisme sur les capacités prédictives de la science économique : dès lors que les agents sont dotés d’une capacité de réflexivité, autrement dit d’anticiper les effets de leurs décisions sur le comportement des autres et plus largement sur le système auquel ils appartiennent, alors il semble qu’une forme d’indécidabilité soit inévitable. La réflexion de Morgenstern n’est pas isolée. Quelques années plus tard, Keynes semble proposer une réflexion similaire au travers de son concours de beauté : le choix optimal de chaque participant dépend non pas de son évaluation de la beauté « objective » des visages, mais de sa croyance sur les évaluations des autres participants. Mais comme il en va de même pour chacun des autres participants, le choix optimal dépend de la croyance concernant la croyance des autres sur les évaluations de chacun, etc. Ici encore, le problème de décision est marquée par une dimension réflexive : les conséquences des décisions de chaque agent dépendent des décisions des autres agents, et chaque agent sait cela de telle sorte qu’il est capable d’anticiper mentalement le jeu des interdépendances croisées entre les décisions de chacun. Le problème que la réflexivité est supposée présenter pour la science économique est l’objet principal de la contribution de George Soros dans un numéro spécial du Journal of Economic Methodology, dont tous les articles sont librement accessibles. Lire la suite

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Changement climatique et préférences sociales

« De plus, les générations présentes ne supporteront qu’une toute petite partie des dommages climatiques qu’elles généreront à travers leurs émissions, l’essentiel étant porté par les générations futures. Et, comme on le voit dans les dossiers des retraites, de la dette publique ou de l’emploi des jeunes par exemple, la génération au pouvoir aujourd’hui se moque bien du devenir de celles qui les suivront !  L’attentisme des gouvernements nationaux n’est donc que le reflet du manque d’altruisme de leurs électeurs. »

 Il s’agit d’un extrait de l’interview de Christian Gollier (économiste à la TSE) dans Atlantico, au sujet du réchauffement climatique. Dans le paragraphe cité, Gollier émet donc l’idée que la non-action des gouvernements est le reflet des préférences égoïstes des électeurs, et plus particulièrement d’une absence d’altruisme intergénérationnel. Est-ce nécessairement le cas ? Lire la suite

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Qu’est ce que suivre une règle (en théorie des jeux) ?

J’ai déjà écrit ici un certain nombre de billets sur la notion de règles et sur la manière dont cette dernière peut être appréhendée dans un cadre de théorie des jeux. La lecture d’un récent papier de Giacomo Sillari m’amène à revenir sur le sujet. Comme je l’ai expliqué récemment, les économistes, en particulier lorsqu’ils utilisent la théorie des jeux, ont tendance à développer une approche « éliminativiste » des institutions et plus généralement des règles. L’idée est simple : la règle est assimilée à une simple régularité comportementale auto-renforçante, autrement dit à un équilibre dans un jeu. Le point notable est que la règle n’existe qu’au travers du regard du théoricien mais pas des agents eux-mêmes. Lire la suite

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