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Sport et coûts irrécupérables (ou les Lakers doivent-ils échanger Dwight Howard ?)

Vous avez acheté une place de cinéma pour un film quelconque. Après avoir discuté avec quelques personnes vous expliquant que le film est mauvais, vous n’avez finalement plus très envie d’y aller. Mais, pensez-vous, puisque j’ai payé ma place, autant que j’y aille. Vous vous décidez alors à aller voir le film, même si vous n’en avez pas envie, juste parce ce que vous avez déjà acheté la place. Vous êtes victime de ce que les économistes appellent la « sunk cost fallacy » : vous procédez à une allocation sous-optimale de vos ressources (ici le temps) car vous prenez votre décision sur la base d’une information (ici, le fait d’avoir déjà payé la place) non pertinente. Du point de vue de l’analyse économique, seuls les coûts marginaux et l’utilité marginale importent dans la prise de décision (ici, le fait que vous pensez que le film ne vous plaira pas).

Les coûts irrécupérables ainsi que les erreurs de raisonnement qui leurs sont associés sont partout, y compris dans le sport de haut-niveau. James Surowiecki propose un article très intéressant sur ce sujet. Surowiecki discute du cas d’une équipe de football américain (les New York Jets) qui a offert un contrat très cher à son quarterback en début de saison. En dépit du fait que ce dernier a réalisé des performances misérables tout au long de l’année, il n’a pas été mis sur le banc, probablement en raison de l’investissement consentie par le club dans le joueur. Un cas analogue se produit actuellement en NBA, où l’équipe mythique des Los Angeles Lakers, en dépit d’un recrutement spectaculaire, se traîne dans les bas fonds du classement alors que l’on est déjà au milieu de la saison. Les Lakers ont notamment recruté le pivot Dwight Howard, dont le niveau de jeu est jusqu’à présent très décevant en dépit du fait qu’il est supposé être le meilleur à son poste. Des rumeurs évoquent un futur transfert ce qui, si cela se produisait, indiquerait que les Lakers ont su éviter l’erreur des coûts irrécupérables. Il faut toutefois mentionner un facteur important dans le cas d’espèce : le contrat d’Howard s’achève à la fin de saison, et il pourrait alors tout à fait décider de signer pour une autre équipe sans que les Lakers puissent avoir une quelconque contrepartie.

Cet exemple indique qu’un moyen de combattre la sunk cost fallacy est de rendre saillantes les implications futures de la décision présente. L’erreur de raisonnement dans la sunk cost fallacy consiste à accorder une importance à des coûts passés. Cette erreur peut être compensée si les coûts présents et futurs sont suffisamment pris en compte. Il faut d’ailleurs noter, comme l’explique Surowiecki, que la prise en compte des coûts irrécupérables n’est pas complétement « irrationnelle ». Des considérations telles que la réputation peuvent expliquer qu’un agent qui a pris une mauvaise décision dans le passé ne veuille pas « perdre la face ». De plus, si la sunk cost fallacy relève réellement d’un trait psychologique plus ou moins universel chez les êtres humains, c’est probablement que d’une manière ou d’une autre il a été évolutionnairement avantageux. C’est notamment le cas s’il y a une corrélation positive (et suffisamment forte) entre l’investissement passé dans un projet et la probabilité de succès de ce projet à une échéance indéterminée (même lointaine). La sunk cost fallacy serait alors comparable à une forme de persévérance rentable sur le long terme. Ainsi, en l’absence d’information suffisante sur les coûts et bénéfices futurs d’une décision D(t) relative à un projet particulier, les coûts consentis lors de décisions passées D(t-1)D(t-2), …, pourraient parfois servir de signal relativement fiable quant aux chances de succès du projet dans l’avenir. Dans ce cas, les coûts irrécupérables ne doivent pas être considérés comme une information non pertinente dans la prise de décision.

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En vrac

* Nick Rowe à propos d’un article de Steve Keen, ou pourquoi la théorie du producteur n’est pas si stupide qu’elle en a l’air.

* Des chercheurs tentent de simuler les fonctions du cerveau humain. L’article met en avant les limites de l’exercice, et cela n’étonnera pas quiconque a entendu parler de l’expérience de pensée de la chambre chinoise de John Searle.

* David Stern, le dirigeant de la NBA (ligue professionnelle nord-américaine de basketball), prouve encore une fois que les ligues professionnelles des grands sports américains sont décidément très interventionnistes en sanctionnant les San Antonio Spurs pour avoir mis au repos leurs meilleurs joueurs à l’occasion d’un match diffusé sur une grande chaîne nationale. Steve Postrel y voit la manifestation d’un syndrome qui veut que les grands dirigeants vieillissants cherchent à tout contrôler pour affirmer leur autorité. En même temps, si l’on considère que Stern a pour objectif la maximisation des revenus générés par la ligue, sa décision est totalement justifiée : la décision des Spurs génère des externalités négatives sur les autres équipes en risquant de réduire les droits TV pour les prochaines années ; l’amende de 250 000 $ infligée à la franchise est un moyen d’internaliser ce « coût social »…

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