Archives de Tag: science économique

Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

L’économiste Steve Keen explique dans un article pourquoi… les économistes se trompent presque tout le temps. Ce genre de propos est à la mode (et Keen est depuis longtemps à la pointe de l’économiste-bashing) et peut parfois s’avérer pertinent. Malheureusement, Keen se concentre dans son article sur un aspect de la théorie économique qui me semble loin d’être le plus approprié pour ce genre de critique : la théorie du choix rationnel. Plus précisément, Keen affirme que la théorie des préférences révélées élaborées par Samuelson vers le milieu du siècle précédent est un parfait exemple de théorie démentie par les faits mais à laquelle les économistes s’accrochent quoiqu’il en coûte. Lire la suite

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The older, the better ?

Daniel Hamermesh met en avant dans cet article une tendance de fond dans la science économique particulièrement intrigante : les économistes publiant dans les revues considérées comme majeures dans la profession sont de plus en plus âgés, ou plus exactement de moins en moins jeunes. Je reproduis le tableau que présente Hamermesh :

Hammermesh

Depuis une quinzaine d’année, une tendance fore se dégage puisque là où la moitié (!!) des articles publiés dans l’AER, le JPE et le QJE était le fait d’économistes de 35 ans et moins (!!) en 1993, ces derniers ne représentent "plus que" un tiers des publications aujourd’hui. A l’inverse, la part de publications émanant d’économistes âgés entre 51 et 60 ans a plus que doublée durant la même période. Quels les mécanismes pouvant expliquer cette évolution ?

Hamermesh suggère un mécanisme d’origine "technologique" : la "frontière technologique" de la discipline avance moins vite aujourd’hui que durant la période de "haute théorie" des années 50-60 ou même qu’il y a 20 ou 30 ans. L’essentiel du capital humain de l’économiste notamment en termes de compétences techniques (mathématiques) s’acquiert durant ses études et les années qui suivent immédiatement la thèse. Au fur et à mesure que l’économiste vieillit, l’investissement en capital humain est de moins en moins rentable : d’abord, le coût d’opportunité de l’investissement s’accroît au fur et à mesure que la carrière avance dans la mesure où le temps et les ressources consacrées à la "formation continue" peuvent être alloués de manière de plus en plus rentable à d’autres activités (et notamment publier) ; par ailleurs, les facultés d’apprentissage connaissent probablement un pic entre 25 et 35 ans pour décroître par la suite, rendant ainsi l’investissement de plus en plus coûteux. Si le rythme de l’innovation technique dans une discipline scientifique est élevé, se traduisant par une évolution rapide des techniques mathématiques et des théories utilisées, cela implique que les plus jeunes ont un avantage conséquent sur les plus vieux. Cela était probablement le cas en économie jusque récemment. Hamermesh suggère que cela n’est plus vrai aujourd’hui.

Cette idée que la frontière technologique en économique avance de moins en moins vite fait écho à un billet de Tyler Cowen il y a quelques années et dont j’avais parlé ici. Cowen y prédisait la "fin de la théorie", version académique de la thèse de la "grande stagnation" qu’il défend par ailleurs. L’idée est que le rythme de l’innovation théorique en économie est marginalement décroissant, avec pour conséquence que le coeur de la discipline a beaucoup moins évolué sur les trente dernières années qu’entre 1930 et 1970. Mark Thoma suggère une explication alternative en termes relations de pouvoir (les meilleures revues sont contrôlées par des économistes relativement âgés qui privilégient leurs sujets de recherche et les méthodes qu’ils connaissent) et fait la distinction entre la situation de la microéconomie et celle de la macroéconomie.

J’aurais tendance à relativiser les explications de Thoma et de Hamermesh. Le rythme d’évolution de la théorie économique a peut être diminué, notamment parce que de plus en plus de ressources (techniques et humaines) sont consacrées aux travaux empiriques et au traitement quantitatif de grandes masses de données dont la disponibilité ne cesse de s’accroître. Il est clair que la plus grande partie des travaux empiriques en économie ne propose aucune innovation théorique : il s’agit de l’exploitation pure et simple d’outils et de méthodologies préexistantes appliquée à de nouveaux problèmes et/ou à de nouvelles données. Cependant, la théorie économique évolue malgré tout mais dans le sens d’une plus grande diversité. Dans les années 60, une très grande partie des contributions théoriques s’inscrivait dans le cadre de la théorie de l’équilibre générale. Aujourd’hui, la science économique mainstream est beaucoup moins unifiée sur le plan théorique : ces trente dernières années ont vu une profusion de nouveaux programmes de recherche (économie expérimentale, économie comportementale, économie évolutionnaire, économie de la complexité, nouvelle économie institutionnelle,…) plus ou moins innovants sur le plan théorique et/ou méthodologique. Ce qui est notable, c’est que les travaux relevant de ces programmes de recherche ne sont pas nécessairement ou principalement publiés dans les revues sur lesquelles s’appuient Hamermesh dans son étude.

Bien sûr, il est tout à fait possible que ces nouveaux programmes de recherche soient par ailleurs moins exigeants sur un plan théorique et méthodologique, et c’est d’ailleurs probablement le cas. Une question intéressante est de savoir ce qui peut expliquer le ralentissement du rythme de l’innovation théorique en économie. Au-delà d’une supposée "loi des rendements décroissants", c’est surtout qu’en deux occasions, les économistes ont pris conscience des impasses dans lequel mène le "tout théorique" : il y a d’abord eu la période post-équilibre général dans les années 1970 où les économistes ce sont aperçus que le cadre théorique de l’équilibre général posait d’importants problèmes d’indétermination (le meilleur exemple étant le théorème de Sonnenschein). Puis il y a eu à la fin des années 80/début des années 90 l’échec du programme de recherche dit du "raffinement" en théorie des jeux, où à nouveau des problèmes d’indétermination ce sont avérés insurmontables. Dans les deux cas, les impasses théoriques qui ont émergé ont certainement poussé les économistes à exploiter les outils théoriques développés dans des cadres plus appliqués. Le "mechanism design" est un très bon exemple : même s’il est basé sur des innovations théoriques importantes (qui pour la plupart datent des années 1970), c’est surtout l’application de la théorie à la construction de mécanismes d’échange et d’allocation des ressources qui a été fructueuse. La rationalité des économistes fait ensuite le reste : rationnellement, chacun va investir ses ressources aux endroits où le rendement marginal sera le plus important, d’où un investissement moindre dans l’innovation théorique.

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Sur Coase et la science économique, encore

Sur Orgtheory, Teppo Felin réagit aux récents articles de Ronald Coase critiquant l’état de la science économique. Je suis d’accord avec chaque mot du billet, et notamment ce passage :

Sure, there might be a hard core of economists to which Coase’s critique could be applied.  And yes, there might be conferences and departments that you would get laughed out of if you brought up institutions, embeddedness or some such concept. But on the whole, I just don’t buy it.  I think the mainstream economics stereotype is old and tired.  Let it die.

Rien d’autre à ajouter.

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L’économie utile, mais pour qui ?

Je suis plutôt fan des travaux de Ronald Coase, mais là, je dois dire que cet article est furieusement à côté de la plaque. Coase y regrette que la science économique ne soit pas utile pour les "vrais gens", en particulier pour les entrepreneurs et les managers, et qu’elle se borne à être une "théorie des prix", qui étudie le "problème statique de l’allocation des ressources", pour finalement se constituer en "science des choix ignorant les influences de la société, de la culture, de l’histoire et de la politique".

Comme c’est typiquement le genre de critique émit par des personnes ne connaissant pas bien la discipline (ce dont on ne peut pas bien sûr soupçonner Coase), il est bon de rappeler certains points :

* la discipline "scientifique" dont la production est sensée s’adresser en partie aux entrepreneurs et aux managers, elle existe mais ce n’est pas l’économie, plutôt les "sciences de gestion". Pour avoir mis le nez de manière extensive dans les revues scientifiques de gestion du temps où je préparais l’agrégation d’économie-gestion, eh bien, je ne suis pas sûr que les managers et entrepreneurs y trouvent grand chose d’intéressants. Je ne résiste pas à la tentation de remettre le lien vers cet ancien billet de Gizmo, toujours aussi pertinent.

*Il est quand même fort que Coase, précurseur du renouveau institutionnaliste en économie, puisse écrire que "It is suicidal for the field to slide into a hard science of choice, ignoring the influences of society, history, culture, and politics on the working of the economy" alors même qu’il n’y a jamais eu autant de travaux, y compris "mainstream", s’intéressant à l’importance des institutions. Au hasard, on peut regarder du côté de chez Acemoglu et Robinson, qui ne sont pas les premiers venus.

* L’idée qu’une science doit être "utile" est toujours un peu ambiguë. Il est amusant de constater que si on exige souvent de la science économique qu’elle soit utile aux "vrais gens", on peut rarement lire les mêmes requêtes adressées à l’égard de la sociologie ou de l’histoire. La science économique, qui fait partie des sciences sociales, aurait-elle un statut particulier ? Par ailleurs, est-ce que l’on se pose la question de l’utilité pratique de 99% des travaux des physiciens, des biologistes ou des mathématiciens ?

* Enfin, admettons qu’une science se doive d’être utile. Pour qui ? Après tout, les intérêts des individus sont rarement totalement convergents. Dans ce cas, si la science économique peut s’avérer utile pour certains groupes d’agents, cela peut être au détriment d’autres groupes. Il faut alors pondérer les intérêt des uns et des autres, ce qui est typiquement une problématique éthique qui pose des difficultés pour un économiste. Certes, l’économie (le système économique) n’est pas un jeu à somme nulle. Il y a des configurations où la recherche de l’avantage mutuel est possible pour l’ensemble des agents. Dans ce cas, la science économique peut effectivement avoir une fonction prescriptive. Mais même dans ce type de configuration, il faut se méfier. Un bon exemple est donné par l’économie comportementale et le "paternalisme libéral" : comment doit-on définir les "vrais" intérêts des agents ? Les agents eux-mêmes ne sont-ils pas souverains ?

Coase termine son article en écrivant : "Market economies springing up in China, India, Africa, and elsewhere herald a new era of entrepreneurship, and with it unprecedented opportunities for economists to study how the market economy gains its resilience in societies with cultural, institutional, and organizational diversities". Tout à fait d’accord. Mais cela fait déjà un certain temps que des économistes, et non des moindres, se sont engagés dans cette voie. Une tendance à renforcer indiscutablement.

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A quoi sert l’économie ?

Le titre de ce billet est aussi celui de cet article d’Alan Kirman sur Vox. Il y a quelques très bonnes idées, comme par exemple dans cet extrait :

  • We should spend more time insisting on the importance of coordination as the main problem of modern economies rather than efficiency. Our insistence on the latter has diverted attention from the former.
  • We should cease to insist on the idea that the aggregation of the choices and actions of individuals who directly interact with each other can be captured by the idea of the aggregate acting as only one of these many individuals. The gap between micro- and macrobehaviour is worrying.
  • We should recognise that some of the characteristics of aggregates are caused by aggregation itself. The continuous reaction of the aggregate may be the result of individuals making simple, binary discontinuous choices. For many phenomena, it is much more realistic to think of individuals as having thresholds – which cause them to react – rather than reacting in a smooth, gradual fashion to changes in their environment. Cournot had this idea, it is a pity that we have lost sight of it. Indeed, the aggregate itself may also have thresholds which cause it to react. When enough individuals make a particular choice, the whole of society may then move. When the number of individuals is smaller, there is no such movement. One has only to think of the results of voting.
  • All students should be obliged to collect their own data about some economic phenomenon at least once in their career. They will then get a feeling for the importance of institutions and of the interaction between agents and its consequences. Perhaps, best of all, this will restore their enthusiasm for economics

La conclusion est également à méditer. J’en profite pour recommander chaudement le dernier ouvrage de Kirman, Complex Economics, qui développe une analyse des systèmes complexes qui est par ailleurs suggérée dans l’article.

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