Archives de Tag: rationalité

Instabilité des préférences en économie positive et normative

Il est bien connu que le concept de préférence est absolument central dans l’analyse économique moderne, c’est-à-dire depuis au moins Pareto. Tous les modèles micro- et macroéconomiques reposent sur une spécification des préférences des agents (le plus souvent représentées par une fonction d’utilité) à partir de laquelle les économistes dérivent des conclusions sur le problème qui les intéressent. La plupart du temps, l’économiste ne prend pas la peine de justifier la spécification particulière qu’il utilise et, surtout, fait l’hypothèse implicite ou explicite que ces préférences sont stables. On dit ainsi souvent qu’en économie, les préférences sont « données », c’est-à-dire exogènes. Dans un récent billet, Noah Smith s’inquiète : que se passe-t-il si, comme semblent l’indiquer tout un ensemble de travaux expérimentaux, les préférences des agents sont en réalité instables et changent à travers le temps de manière a priori plus ou moins aléatoire ? La conclusion de Smith est assez radicale (dans bien des cas, cela rend l’analyse économique non pertinente), et je voudrais la tempérer un peu, notamment en distinguant les conséquences de l’instabilité des préférences en économie positive d’une part, en économie normative d’autre part. Lire la suite

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Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

L’économiste Steve Keen explique dans un article pourquoi… les économistes se trompent presque tout le temps. Ce genre de propos est à la mode (et Keen est depuis longtemps à la pointe de l’économiste-bashing) et peut parfois s’avérer pertinent. Malheureusement, Keen se concentre dans son article sur un aspect de la théorie économique qui me semble loin d’être le plus approprié pour ce genre de critique : la théorie du choix rationnel. Plus précisément, Keen affirme que la théorie des préférences révélées élaborées par Samuelson vers le milieu du siècle précédent est un parfait exemple de théorie démentie par les faits mais à laquelle les économistes s’accrochent quoiqu’il en coûte. Lire la suite

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Economie des bonnes résolutions

Tout d’abord, bonne année à tous. Comme de coutume, nous sommes nombreux à avoir formulé pour cette nouvelle année quelques bonnes résolutions. Et, très probablement, il n’y a pas grand monde qui s’attende àce que nous les respections. Vous trouverez néanmoins ci-dessous quelques conseils pur faie mieux que les années précédentes.

Première chose à noter, notre incapacité à respecter les résolutions prises en début d’année relève d’un phénomène que les économistes qualifient d’incohérence temporelle : notre comportement à travers le temps (nos choix et notre attitude de manière générale) révèle des préférences et des intentions qui sont contradictoires. L’incohérence temporelle ne relève pas nécessairement de l’irrationalité ou de la faiblesse d’esprit (akrasia chez les grecs). Il faut en effet distinguer deux formes d’incohérences temporelles en fonction du type de mécanisme sur lequel elles reposent :

* L’incohérence stratégique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a (selon ses préférences), et ceci était vrai en t0.

* L’incohérence psychologique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a en t+n (selon ses préférences), alors que a était meilleur que a’ en t0 (toujours selon ses préférences).

L’incohérence stratégique relève du phénomène des engagements non crédibles bien connus des théoriciens des jeux. L’exemple typique est celui de la menace non crédible : un gouvernement qui annonce aux banques qu’il ne fera rien pour les sauver si ces dernières sont en difficulté ne sera généralement pas crédible ex ante dans la mesure où, dans l’éventualité où les banques se retrouvaient effectivement en difficulté, il serait dans l’intérêt du gouvernement de faire quelque chose. L’incohérence stratégique n’est pas nécessairement irrationnelle toutefois lorsque l’information est incomplète (i.e. les préférences des joueurs ne sont pas connues avec certitude) car dans ce cas faire une annonce objectivement non crédible peut relever d’une stratégie de signalement optimale. Un exemple classique est donné par le modèle de la chaine de magasins de Selten dans un cadre d’information incomplète : un monopole qui combat l’entrée d’un concurrent sur un marché signale un comportement agressif aux futurs conurrents potentiels ce qui peut être dissuasif si les caractéristiques du monopole ne sont pas connues.

L’incohérence psychologique est en revanche généralement associée à un comportement irrationnel par les économistes. La plupart du temps, elle est générée par le fait que les individus escomptent leurs gains futurs de manière (quasi-) hyperbolique. La conséquence est une inversion des préférences : en t0, je peux préférer avoir l’option A en t+2 plutôt que l’option B en t+1, mais arrivé en t+1, ma préférence peut s’inverser. Les phénomènes comme la procrastination ou l’acrasie sont généralement modélisés par les économistes sur la base de l’hypothèse que les agents escomptent leurs gains de manière hyperbolique. On peut toutefois appréhender l’incohérence psychologique comme une incohérence stratégique où un même individu est composé de "personnalités multiples" impliquées dans une interaction stratégique de type dilemme du prisonnier. Il est clair que notre incapacité à respecter nos résolutions relève le plus souvent de ce deuxième type d’incohérence.

Quelles sont les stratégiques à disposition pour remédier aux incohérences temporelles ? Voici quelques éléments :

* Une stratégie bien connues, notamment dans le cadre de l’incohérence stratégique, est celle consistant à "brûler le pont", autrement dit à restreindre volontairement l’ensemble d’alternatives à sa disposition : vous voulez convaincre votre ennemi de la crédibilité de votre menance nucléaire ? Vous construisez une "doomsday machine" qui réplique automatiquement en cas d’attaque adverse. Le problème de ce type de stratégie est double : 1) la mise en place du pré-engagement peut en elle-même être non-crédible si l’incohérence est stratégique, 2) pour ce qui concerne nos bonnes résolutions, une telle stratégie extrême est rarement disponible.

* Une variante de la stratégie précédente est toutefois possible sur la base de notre propension à succomber au biais psychologique connu sous le nom de "sunk cost fallacy" : engager des dépenses dès aujourd’hui qui vont vous contraindre psychologiquement pour le futur. Exemple : si votre bonne résolution est de courir régulièrement, achetez dès aujourd’hui un couteux cardio-fréquencemètre ou tout autre objet permettant de mesurer vos performances. Si vous étiez rationnel, cela ne changerait rien à votre comportement futur, lequel doit uniquement se baser sur la comparaison de l’utilité marginale et du coût marginal d’une action (aller courir en l’occurrence). Mais si vous êtes victimes du biais des coûts irrécupérables, le fait d’avoir dépensé au préalable des ressources pour cette activité peut suffir pour vous motiver.

* Annoncer publiquement votre résolution. Comme je l’avais expliqué dans un billet, l’incohérence temporelle peut signaler aux autres votre incapacité à tenir vos engagements dans le cadre de problème de coopération. Les conséquences négatives que cela peut engendrer en termes de pertes d’opportunités de coopération peuvent être suffisants pour vous inciter à tenir vos résolutions. Attention, cette stratégie est potentiellement très risquée !

* Lisez Derek Parfit est concevez l’incohérence temporelle non comme un problème (personnel) de rationalité mais comme un problème de moralité : après tout, en ne respectant pas vos résolutions, vous faites du mal à vos "moi futurs". En vous représentant le problème de décision de cette manière, vous pouvez stimuler les préférences altruistes ou morales de vos différents "moi" et transformer ce qui est un dilemme du prisonnier en un jeu de coordination. Une autre possibilité, qui est liée, est d’amener vos moi multiples à raisonner collectivement (voir aussi cette vidéo).

Voilà, vous n’aurez maintenant plus d’excuse pour ne pas respecter vos résolutions !

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Choix social et justification des préférences

Excellent billet de Raphäelle Chappe sur le site de l’Institute for New Economic Thinking sur la théorie du choix social. L’auteur discute de manière critique le cadre d’analyse à partir duquel Arrow a développé son théorème d’impossibilité. Une idée forte du billet est que la théorie du choix social repose sur une approche « computationnelle » ou algorithmique où les préférences sociales sont réduites au statut de produit d’une procédure d’agrégation mécanique des préférences individuelles. Cette idée est particulièrement intéressante si on la met en perspective avec la question du statut analytique des préférences dans la théorie du choix (rationnel et social) et de la manière dont celles-ci peuvent-être justifiées. Lire la suite

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Anticipations rationnelles et rationalité stratégique

Le site Bruegel synthétise le récent débat sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles qui s’est développé dans la blogosphère économique anglo-saxonne. Un point me semble manquer dans toute cette discussion, par ailleurs très intéressante, et je vais brièvement le rappeler ici (j’en avais déjà parlé sur ce blog). Lire la suite

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Cynisme du consommateur et "personnalités multiples"

Hier, un de nos nouveaux collègues professeur de gestion et spécialiste du comportement du consommateur nous présentait ses travaux. Parmi ces derniers, figuraient une réflexion théorique sur le cynisme et la résistance du consommateur au marketing. L’intervenant nous a ainsi présenté une typologie des différentes formes de cynisme mobilisées par le consommateur, certaines d’entre elles s’inscrivant dans un rejet par le consommateur des pratiques de consommation de la société marchande. L’économiste que je suis ne pouvais alors s’empêcher de se demander si on ne pouvait modéliser le cynisme comme un moyen d’engagement (« commitment device ») permettant au consommateur de contraindre son comportement de consommation futur. En voici une ébauche.

Par cynisme, j’entends un discours et plus généralement une attitude manifestant un regard critique vis-à-vis des intentions d’autrui, en l’occurrence ici les entreprises vendant des produits sur le marché. Soit un consommateur i constitué de deux personnalités multiples (« multiple selves ») : une personnalité court-termiste c qui raisonne de manière impulsive et hédoniste et une personnalité long-termiste l qui raisonne de manière posée, critique voire éthique. On suppose que les choix du consommateur dépendent d’un arbitrage entre deux types de consommations : consommer des biens marchands standards BM ou consommer des biens « éthiques » (socialement et écologiquement responsables). On suppose (je ne prétends pas que cela est toujours vérifié en pratique) que le rapport qualité/prix des seconds est inférieur à celui des premiers. Le comportement du consommateur est déterminé par la fonction d’utilité suivante :

Ui = Ui (BM, BE ; α)

avec BM et BE la quantité de biens marchands et éthiques consommés. Le paramètre α détermine l’importance relative que le consommateur attache à chaque type de bien dans sa pratique de consommation. Il n’est pas nécessaire de préciser la forme de la fonction d’utilité au-delà du fait qu’elle est strictement croissante dans ses deux arguments et que α n’est pas un objet de préférence (la variation d’utilité qui accompagne une variation de α ne doit pas s’interpréter comme un changement de satisfaction ou de bien-être) mais une cause des préférences.

On distingue les préférences de la personnalité court-termiste du consommateur de celles de sa personnalité long-termiste. Nous avons donc

Uic = Ui (BM, BE ; αc)

Uil = Ui (BM, BE ; αl)

avec αc ≠ αl. On peut alors supposer qu’un consommateur raisonnant de manière posée et critique va avoir des préférences qui vont l’amener à consommer relativement plus de biens éthiques que lorsqu’il raisonne de manière impulsive. Graphiquement, on peut ainsi obtenir

Cynisme

La variation du paramètre α implique que les deux personnalités n’ont pas les mêmes préférences, ce qui graphiquement se traduit par le fait que le taux marginal de substitution (la pente des courbes d’indifférence) change lorsque le consommateur endosse une autre personnalité. On a ainsi un phénomène d’inversion des préférences (ou en tout cas de modification) qui n’est pas lié au simple passage du temps comme dans le cas de l’escompte hyperbolique mais au fait que ce n’est pas la même personnalité qui prend les décisions. Le consommateur de long terme n’en est d’ailleurs pas vraiment un, car il se contente de planifier la consommation mais ce n’est jamais lui qui effectue l’acte de consommation. C’est à ce point qu’intervient le cynisme. Le principe consiste dans le fait que la personnalité de long terme du consommateur peut anticiper ce changement de préférences. Développer un discours et une attitude cynique peut être un moyen de prévenir ce changement, et ce ceci de deux manières : le cynisme peut tout d’abord s’interpréter comme une « philosophie personnelle » ou tout simplement une règle de conduite qui introduit une contrainte supplémentaire pesant sur le choix du consommateur. Dans le graphique ci-dessus, la contrainte est uniquement budgétaire mais le cynisme peut générer une contrainte psychologique augmentant artificiellement le « prix » des biens marchands, et entrainer ainsi un effet de substitution entre les biens marchands et les biens éthiques.

L’autre mécanisme consiste dans le fait que le discours cynique de la personnalité long-termiste sera souvent public. Si le consommateur (plus exactement, sa personnalité court-termiste) attache une certaine importance à sa crédibilité et à sa réputation, le fait qu’il affiche par ailleurs un cynisme à l’égard des pratiques de consommation marchande peut l’inciter à restreindre sa consommation de biens marchands. Notez que de ce point de vue, il est probablement optimal du point de vue du consommateur dans son ensemble que la personnalité long-termiste exagère son niveau de cynisme, autrement dit qu’elle affiche un niveau de cynisme supérieur à ce qu’elle pense réellement (cela dépend de la manière dont on pondère le poids des préférences des deux personnalités). Cela est d’autant plus vrai que le cynisme n’est généralement guère couteux.

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Incomplétude et théorie de l’utilité espérée : un "théorème d’impossibilité"

J’ai commencé la lecture dernièrement de Rethinking the Good, du philosophe Larry Temkin. L’ouvrage, paru en 2012, reprend et développe 25 ans de réflexion de l’auteur sur la nature du raisonnement moral et sur un certain nombre de paradoxes qui émergent dès lors que l’on s’interroge sur la manière appropriée d’agréger le bien-être des membres d’une population. On peut voir cet ouvrage comme une longue réponse à la partie 4 de Reasons and Persons de Derek Parfit, paru lui en 1984. L’article de Temkin « Intransitivity and the Mere Addition Paradox », publié en 1987, est une excellente introduction aux thèmes développés dans son livre. Je reviendrai dessus dans un prochain billet. Ici, je vais revenir sur la discussion que Temkin propose dans son chapitre 8 de la théorie de l’utilité espérée, et plus particulièrement sur la manière dont celle-ci peut s’accommoder de l’incomplétude des préférences (ou de toute autre relation qui ordonne les états du monde). Lire la suite

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Est-il rationnel d’être cohérent ?

Dans un article qui date de 1985, « Why be Consistent » (Economica), Robert Sugden s’intéresse à la question de savoir si un comportement rationnel est forcément cohérent au sens où l’entend la théorie économique. La cohérence peut évidemment renvoyer à l’axiome de transitivité des choix et des préférences dont j’ai parlé ici plusieurs fois, mais aussi à des conditions plus faibles s’appliquant aux préférences et/ou aux patterns de choix. Une des conditions les plus souvent citées dans la littérature est la condition de Chernoff qui pose une contrainte sur les choix des agents lorsque l’espace des alternatives faisables se restreint. Formellement,

pour toute alternative x et pour tout ensemble d’alternatives faisables S1, S2 avec x ε S1 et S1 (sous-ensemble strict de) S2, la proposition suivante doit être vérifiée : si x ε C(S2), alors x ε C(S1).

En français, la condition de Chernoff impose que si un individu opte pour l’alternative x lorsqu’un ensemble d’alternatives S2 est disponible, alors il doit également opter pour x si l’ensemble d’alternatives à sa disposition est un strict sous-ensemble de S2. Cette condition semble raisonnable en apparence et Amartya Sen par exemple la considère comme une contrainte basique pour tout choix rationnel dans son classique Collective Choice and Social Welfare. Dans son article, Sugden prend cependant pour base de la discussion une condition encore plus faible qu’il nomme « condition de cohérence minimale » :

Si x = C(x, y), alors pour tous les ensembles possibles S = (x, y, …), y ≠ C(S).

En mots, si x est choisi lorsque y est disponible, alors y ne doit jamais être choisi lorsque x est disponible. Sugden s’emploie à montrer que cette condition pourtant très faible rentre en contradiction avec une conception intuitive et raisonnable de la rationalité, aussi bien au niveau du choix individuel qu’au niveau du choix social. Dans ce billet, je vais uniquement m’intéresser à l’argument de Sugden pour ce qui concerne les choix individuels. Sa discussion concernant le choix social est cependant très intéressante et mériterait également un billet.  Lire la suite

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Transitivité, rationalité et éthique : suite (mais pas forcément fin)

Dans un récent billet, je suis revenu sur le principe de transitivité et sur son statut axiologique dans le domaine de l’éthique. Il y a eu plusieurs commentaires intéressants et comme je pense que l’argument du billet était un peu confus, j’aimerais revenir dessus et le compléter, ce qui pourrait permettre de répondre (en partie) aux commentaires. Lire la suite

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Transitivité, rationalité et éthique

Chers lecteurs, en ce chaud mois de juillet, je voudrais vous soumettre ma réflexion sur le problème philosophico-logique suivant :

Peut-on de manière cohérente considérer comme vraies les deux propositions suivantes

a)      Le fait que les préférences (révélées par les choix) des individus ne soient pas transitives ne justifie pas des interventions (paternalisme) visant à corriger le comportement de ces individus.

b)    Toute théorie éthique téléologique (i.e. conséquentialiste), pour comparer deux états, doit utiliser une relation C satisfaisant le principe de transitivité.

De prime abord, les propositions (a) et (b) semblent contradictoires car la même propriété de transitivité est dans un cas imposée comme une contrainte à une doctrine éthique conséquentialiste, alors dans l’autre on lui refuse le pouvoir de fonder une doctrine paternaliste et donc également conséquentialiste. J’apporte ci-dessous quelques éléments de réflexion afin de suggérer que ces deux propositions ne sont pas contradictoires. Lire la suite

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Rationalité et théorie de l’utilité espérée

Le concept de rationalité en économie a toujours eu un statut ambigu. La rationalité peut ainsi s’entendre comme un concept descriptif, l’énoncé « X est rationnel » étant alors un jugement de fait ; ou alors peut s’entendre comme un concept prescriptif, la rationalité définissant alors un certain de nombre de propriétés auquel un comportement doit se conformer. En économie, la rationalité est plus particulièrement associée à la théorie de l’utilité ordinale, et pour les décisions en situation de risque et d’incertitude, à la théorie de l’utilité espérée (TUE). Telle que formalisée par von Neumann et Morgenstern ainsi que par Leonard Savage (il existe d’autres formalisations qui ne reposent pas sur le même ensemble d’axiomes), la TUE repose sur cinq axiomes : la réflexivité, la complétude, la transitivité, la continuité, l’indépendance. Les trois premiers axiomes permettent de s’assurer que l’ensemble de préférences associé à un agent forme un ordre. L’axiome de continuité est une condition technique qui permet de représenter cet ordre de préférences par une fonction d’utilité. Enfin, l’axiome d’indépendance (parfois appelé « sure-thing principle » à la suite de Savage) est une propriété fondamentale qui garantie que l’on peut représenter les préférences de l’agent par une fonction d’utilité correspondant à la somme pondérée des utilités associées à chaque état du monde. C’est cet axiome en particulier qui va m’intéresser dans ce billet. Lire la suite

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De la rationalité de l’auto-satisfaction

Supposons, en accord avec l’approche en termes de "multiple selves", qu’un agent soit constitué d’un ensemble de personnalités (des "selves"), chacune définit par des préférences bien ordonnées ainsi que des croyances sur les états du monde. Supposons qu’a chaque point dans le temps, un "self" différent est activé. En t0, vous devez effectuer une activité A quelconque. Vous choisissez l’action a qui maximise votre utilité espérée dans un contexte d’incertitude, EU(a, w; t0) avec w l’état du monde effectif. Après avoir choisi a vous n’observez pas ou qu’imparfaitement la réalisation de l’état du monde w, de sorte que vous ne pouvez être certain d’avoir choisit l’action optimale.

Arrive la période t1. Vous revenez sur l’activité A effectuée lors de la période précédente.  Plus exactement, vous réalisez une activité A’ consistant à évaluer l’activité effectuée par votre "self" précédent. L’évaluation prend la forme d’une croyance p sur la réalisation de l’état du monde w, p(w; t1). Cette évaluation ex post est en partie déterminée par la croyance ex ante du "self" actuel dans la fiabilité du jugement du "self" précédent concernant w, q. Plus q est élevé, plus le "self" en t1 fait confiance au self en t0. Par conséquent, l’auto-satisfaction – qui se traduit par une croyance ex post  p(w; t1) élevée – est corrélée avec la confiance en soi (c’est à dire dans ses "selves" précédents). L’auto-satisfaction est donc justifiée si la confiance en soi est justifiée. Si l’on accepte l’hypothèse que la confiance en soi a des effets bénéfiques sur la motivation, il doit en aller de même, dans une certaine mesure, pour l’auto-satisfaction.

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"Darwin’s Conjecture"

Geoffrey Hodgson et Thorbjorn Knudsen, auteurs du livre Darwin’s Conjecture: The Search for General Principles of Social and Economic Evolution, ont ouvert un groupe de lecture sur cet ouvrage. Les personnes intéressées peuvent intervenir sur le site pour poser des questions ou développer des commentaires. Comme le sous-titre l’indique, l’objectif de l’ouvrage est d’identifier un ensemble de principes, ou plus exactement de mécanismes, régissant les processus d’évolution au niveau socioéconomique. Hodgson et Knudsen défendent ce qu’ils appellent le darwinisme généralisé (ou universel). Il s’agit d’une conception ontologique selon laquelle les principes darwiniens de la réplication, de la variation et de la sélection seraient communs à l’ensemble des processus d’évolution, que ces derniers portent sur l’évolution génétique, biologique culturelle ou socioéconomique.  Hodgson défend depuis un certain temps l’idée que l’on trouve l’idée du darwinisme généralisé dès les écrits de Thorstein Veblen. J’ai eu l’occasion d’écrire une ou deux choses sur le sujet il y a quelques temps.

A titre personnel, je reste plutôt convaincu par cette idée de darwinisme généralisé. Je pense qu’effectivement, sur un plan ontologique, il y a des mécanismes très généraux régissant l’ensemble des processus d’évolution. Il faut toutefois être attentif aux implications que l’on croit pouvoir tirer de cette thèse métaphysique. Il y a une tendance croissante dans les sciences sociales depuis environ 25 ans à substituer l’évolution (au sens large) à la rationalité,  en partie en raison des impasses logiques et empiriques auxquelles fait face un principe de rationalité trop fort (merci la théorie des jeux !). Le danger bien réel est de passer du tout au rien : de l’agent rationnel et épistémiquement sophistiqué (capable de former des croyances sur des croyances sur des croyances etc.), on est parfois passé à la modélisation d’automates de faible complexité et soumis à une dynamique mimant plus ou moins explicitement la sélection naturelle (cf. la très large utilisation de l’équation de dynamique de réplication dans les modèles évolutionnaires en sciences sociales). Le problème, c’est que cette modélisation s’est souvent faite en faisant fi de toute considération empirique sur la spécificité des mécanismes de transmission au niveau culturel et socioéconomique.

Les travaux (qui n’en restent pas moins intéressants) de Brian Skyrms ou de Peyton Young illustrent à la fois les intérêts et les limites de ce type d’approche : formellement, on obtient des résultats très intéressants, mais on peut fortement douter de leur pertinence pour expliquer la plupart des phénomènes socioéconomiques d’intérêt (comme l’existence de normes d’équité). Robert Sugden a développé ce qui reste à mon sens la critique la plus aboutie sur ce plan. Quoiqu’il en soit, cet ouvrage de Karl Sigmund propose un bon panorama des modèles de jeux évolutionnaires appliqués à l’étude des phénomènes socioéconomiques. De manière plus générale, cela fait un certain que l’évolution sociale est étudiée à l’aune des outils et modèles développés par les biologistes (cet ouvrage est une très bonne introduction à la question), l’approche la plus intéressante étant de mon point de vue celle visant à modéliser la coévolution ente gènes et culture. L’interaction entre l’évolution génétique et l’évolution culturelle est souvent la grande oubliée des modèles de jeux évolutionnaires développés par les économistes.

Enfin, il reste ce qui pour moi est l’un des grands challenges pour les sciences sociales dans les 10 ou 20 prochaines années : intégrer les approches en termes d’évolution et celles en termes de rationalité. Plus spécifiquement, imaginez des agents capables de se coordonner sur la base d’un ensemble  de croyances communes itératives sur les intentions et la rationalité de chacun. Comment ce système de croyances a-t-il pu voir le jour ? Comment l’aptitude cognitive à former de telles croyances a-t-elle pu évoluer ? La formation d’un tel système est-elle nécessaire en théorie ou en pratique pour permettre la coordination ? C’est le genre de questions qui devraient intéresser pas mal de chercheurs dans l’avenir.  

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Gauthier, Parfit, et la rationalité des dispositions à agir

Dans son difficile mais important livre On What Matters, le philosophe Derek Parfit revient brièvement sur un débat entre lui et David Gauthier relatif à la question de la rationalité des engagements non-crédibles. Dans son ouvrage Morals by Agreement ainsi que dans une série d’articles, Gauthier défend en effet la thèse que s’il est rationnel pour un agent d’acquérir une certaine disposition D en termes de comportement, que selon D l’agent doive entreprendre une action A dans une situation S, mais qu’il existe une action alternative A’ qui est objectivement et de manière transparente meilleure pour l’agent, il est malgré tout rationnel pour ce dernier de suivre A. Sans suivre spécifiquement la critique que développe Parfit contre cette idée, je vais revenir brièvement sur les difficultés soulevées par la thèse de Gauthier. Lire la suite

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Mensonge et politique

Soit un homme politique i qui peut définir un certain niveau de mensonge mi de manière à maximiser son utilité ui(., mi) avec ui’ > 0. L’homme politique maximise son utilité pour un niveau de mensonge mi*. En n’étant pas sincère, l’homme politique i pénalise toutefois tous les autres hommes politiques j en affectant leur crédibilité auprès des électeurs. Formellement, l’utilité uj de ces derniers est négativement fonction du niveau de mensonge de i, soit uj(., mi) avec u’ < 0. Autrement dit, le mensonge de i est générateur d’externalités négatives sur le reste de la population des hommes politiques. En conséquence, le niveau de mensonge mi* est socialement sous-optimal.

 Comment les hommes politiques peuvent-ils remédier à cette défaillance du « marché politique » ? Une possibilité consiste à jouer une stratégie de « boycott politique » : tout homme politique dont le niveau de mensonge est supérieur au niveau socialement optimal mi est exclu de son parti politique et, pour faire simple, de l’ensemble de la vie politique. Est-ce une stratégie crédible ? Notons Vit la somme des flux des gains futurs actualisés découlant d’une carrière politique pour n’importe quel agent i (en incluant les gains issus d’un niveau de mensonge socialement optimal) et notons vit les gains d’une carrière non-politique. Pour simplifier, supposons vit = 0. De ce fait, si Vit > ui(mi*) + 0 avec mi* > mi, un homme politique n’a pas intérêt à mentir au-delà du niveau socialement optimal. Les autres hommes politiques ont par définition intérêt à pratiquer le boycott à partir du moment où cela permet de maintenir le mensonge de la classe politique à un niveau socialement optimal et où il n’est pas trop couteux d’exclure un de leurs collègues.

Une difficulté provient du problème d’information : le niveau de mensonge précis d’un homme politique n’est pas directement observable et est donc difficile à déterminer. Un homme politique peut choisir un niveau de mensonge supérieur au niveau socialement optimal mi mais inférieur à son niveau individuellement optimal mi* en prenant en compte la probabilité d’être découvert. De ce point de vue, le rôle des médias de type Mediapart ou Le canard enchaîné est socialement très utile car il permet de remédier (partiellement) au problème d’information. Plutôt que de les vilipender comme ils le font souvent, les hommes politiques feraient mieux de les louer : pour un mensonge révélé, combien ne voient jamais le jour du seul fait de la désincitation au mensonge créée par les médias ?

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