Archives de Tag: rationalité

Rosenberg sur la « philosophie de l’économie » de Krugman et sur la réflexivité des systèmes économiques

Le philosophe des sciences Alex Rosenberg propose un article plutôt intéressant sur la « philosophie de l’économie » de Paul Krugman et sur ses contradictions internes. Les trois premières sections de l’article sont limpides et plutôt convaincantes. C’est moins le cas de la quatrième, qui porte sur la nature radicalement incertaine et réflexive des systèmes économiques. Lire la suite

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Economie, psychologie et "multiple selves" : un programme de Nash intra-personnel ?

En théorie des jeux, le Nash program renvoie à l’ensemble de la littérature de ces 40 dernières années visant à reformuler les solutions axiomatiques dans les jeux coopératifs (en particulier, dans le bargaining game) en termes de solutions dans le cadre de jeux non-coopératifs. La caractéristique des jeux coopératifs est qu’il est supposé que les joueurs peuvent former des coalitions au travers d’accords contraignants. Cette possibilité n’existe pas dans les jeux non-coopératifs. Plus exactement, l’ensemble de la négociation qui précède tacitement le jeu coopératif doit être explicitement modélisé dans un jeu non-coopératif en forme extensive. L’objectif est de s’assurer que la solution axiomatique du jeu coopératif peut être « implémentée » dans le cadre d’un jeu non-coopératif en tant qu’équilibre parfait en sous-jeux (ou équilibre séquentiel si l’information est incomplète/imparfaite). En particulier, cela suppose que les promesses ou les menaces des joueurs soient crédibles. Une bonne illustration de ce programme est fournie par le modèle de Rubinstein qui montre que, dans le cadre d’un jeu séquentiel à chaque joueur fait une offre à l’autre à tour de rôle, les joueurs implémenterons la solution de Nash sous certaines conditions concernant leurs préférences et la procédure de négociation.

Dans un jeu, les joueurs sont des agents. Ces derniers sont identifiés par le fait qu’ils peuvent choisir la stratégie à adopter (un agent est une unité de décision) et par leurs préférences, lesquelles sont représentées par une fonction d’utilité associant à chaque profil stratégique (un vecteur de stratégies jouées, une par joueur) un nombre réel. Un point essentiel est que cette approche présuppose que les joueurs sont rationnels dans un sens bien précis : leurs préférences sont cohérentes, c’est-à-dire notamment qu’elles satisfont l’axiome de transitivité. Cela est vrai pour les jeux statiques, mais aussi pour les jeux répétés où il est généralement supposé que les joueurs actualisent leurs gains futurs de manière exponentielle. Cette dernière hypothèse revient à supposer que les préférences temporelles des agents sont stables et cohérentes. Autrement dit, dans la cadre d’un jeu, on fait toujours l’hypothèse que les joueurs sont des entités bien identifiées et unifiées, dans le sens où on peut les modéliser comme des centres de décision indépendants les uns des autres et dont la structure est stable à travers le temps. Cela est vrai quelque soit l’identité des agents : individus, ménages, entreprises ou Etats.

L’économie comportementale contribue évidemment à remettre en cause la conception de l’individu comme un agent, dans le sens évoqué au-dessus. Les individus auraient ainsi tendance à révéler des préférences incohérentes, notamment dans le cadre de problèmes de décision intertemporelle. Dans ce dernier cas, les individus actualiseraient leurs gains futurs non pas de manière exponentielle, mais de manière hyperbolique, ce qui peut engendrer des inversions de préférences. L’identification des individus à des agents dotés de préférences stables et cohérentes dans le cadre d’un jeu peut donc s’avérer discutable. En parallèle, les économistes ont développé depuis plusieurs années maintenant des modèles « multiple selves » visant à rendre compte des biais comportementaux des individus (un exemple, un autre). L’idée basique est la suivante : les individus peuvent en fait s’appréhender comme une communauté d’agents interagissant d’une manière spécifique. L’interaction de ces agents produit alors, au niveau individuel, un comportement individuel observable et plus ou moins cohérent. Dans ces modèles, les agents sont des « selves », c’est-à-dire des personnalités qui peuvent être identifiées sur le plan diachronique (la personnalité d’aujourd’hui, celle de demain, etc.) ou sur le plan synchronique (la personnalité consumériste, la personnalité éthique, etc.). En tant qu’agents, ces personnalités sont dotés de préférences cohérentes et stables, et peuvent donc s’appréhender comme des centres de décision. Sur le plan philosophique, à la fois ontologique et éthique, l’ouvrage Reasons and Persons de Derek Parfit fournit un ensemble d’arguments pouvant permettre de justifier ce type de modélisation.

Il y a un aspect intéressant concernant cette stratégie de modélisation que je mettrai de côté ici, mais qui est significatif sur la nature de l’économie comme science distincte de la psychologie : même si ces modèles permettent de modéliser des mécanismes au moins partiellement psychologiques, ils sont surtout pour les économistes un moyen de réaffirmer la spécificité méthodologique et théorique de leur discipline : l’économie, c’est d’abord la science qui étudie les interactions entre des agents dans un cadre « institutionnel » donné. Loin de rapprocher l’économie et la psychologie, il me semble que ces modèles sont au contraire un moyen de réaffirmer l’autonomie de l’économie (et même sa domination). L’autre aspect qui m’intéresse plus dans ce billet est que l’on peut voir ces modèles comme les prémices d’une sorte de Nash program au niveau intra-individuel. Finalement, en supposant que l’individu est un agent, la théorie des jeux non-coopératifs présuppose que les différents selves d’un individu se sont d’ores et déjà entendus pour se coordonner et coopérer. Un jeu non-coopératif modélise ainsi les interactions entre des communautés de selves en faisant l’hypothèse que chaque communauté poursuit un objectif stable et identifié et agit de manière cohérente. Mais, de la même manière que le Nash program a consisté à ouvrir la boîte noire des coalitions d’individus et de leur formation, on peut imaginer à terme un programme en théorie des jeux visant à ouvrir la boîte noire qu’est l’individu et à insérer les interactions entre selves d’un même individu dans les interactions plus larges entre individus.

Cela peut paraître être tiré par les cheveux mais à la réflexion ça ne l’est pas tant que ça. D’une part, c’est le prolongement logique des modèles multiple selves à partir du moment où l’on prend ces derniers au sérieux. Comme je l’ai dit plus haut, il y a des arguments métaphysiques et éthiques qui soutiennent l’idée qu’il n’est pas aberrant de considérer que l’individu est réellement une telle communauté de personnalités. D’autre part, certaines approches récentes en théorie des jeux poursuivent déjà implicitement ce programme. Considérons l’approche en termes de team reasoning développée Michael Bacharach, Robert Sugden et d’autres. Dans le cadre de cette approche, les individus sont des agents qui ont la possibilité d’agir soit sur la base de leurs préférences individuelles, soit sur la base de préférences associées à un collectif. Dans cette optique, on peut alors plutôt considérer que les individus sont plutôt composés de deux agents distincts (l’un avec les préférences individuelles, l’autre avec les préférences collectives). Qu’est ce qui va déterminer que l’individu agit sur la base d’un ordre de préférences plutôt qu’un autre ? Probablement, les interactions entre les selves d’un même individu mais aussi, pourquoi pas, entre les selves des différents individus. On peut ainsi considérer que les selves sont autant de dispositions comportementales qui sont activées en fonction du contexte interpersonnel et institutionnel. Ce qui en jeu ici c’est la question de la formation de l’individualité et de la personnalité des individus au travers de leurs interactions sociales. Tel pourrait être l’objet de ce futur Nash program intra-personnel.

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Economie comportementale, économie normative et le « problème de la réconciliation » : un faux problème ?

Dans un article de 2012, R. Sugden et B. McQuillin s’intéressent aux tensions qui se développent entre économie positive et économie normative en raison des résultats de l’économie comportementale. Cette dernière tend à indiquer que les individus sont « irrationnels », dans le sens où leurs choix ne sont conforment pas aux prédictions de la théorie de l’utilité standard. Notamment, les choix des individus manifestent des incohérences temporelles (en révélant en particulier une inversion des préférences). Par ailleurs, les attitudes des individus à l’égard du risque et de l’incertitude ne semblent pas se conformer aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Ici encore, il semble tout simplement que les préférences des agents sur des loteries ne répondent pas à un critère de cohérence minimum.* Lire la suite

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Gary Becker, l’impérialisme économique et la philosophie de l’économie

Le décès de Gary Becker (1930-2014) la semaine dernière a été abondamment commenté sur la blogosphère économique américaine. Considéré comme l’instigateur de « l’impérialisme économique », Becker est à la fois le symbole de la puissance analytique de la théorie (micro)économique et l’épouvantail absolu pour tous les adversaires de l’analyse économique standard et/ou du libéralisme. A ma connaissance, son décès a été assez peu commenté en France. On peut quand même lire ce très bon billet d’Alexandre Delaigue qui résume à grands traits les apports principaux de Becker pour lesquels ce dernier a eu « un prix Nobel d’économie ». Lire la suite

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Instabilité des préférences en économie positive et normative

Il est bien connu que le concept de préférence est absolument central dans l’analyse économique moderne, c’est-à-dire depuis au moins Pareto. Tous les modèles micro- et macroéconomiques reposent sur une spécification des préférences des agents (le plus souvent représentées par une fonction d’utilité) à partir de laquelle les économistes dérivent des conclusions sur le problème qui les intéressent. La plupart du temps, l’économiste ne prend pas la peine de justifier la spécification particulière qu’il utilise et, surtout, fait l’hypothèse implicite ou explicite que ces préférences sont stables. On dit ainsi souvent qu’en économie, les préférences sont « données », c’est-à-dire exogènes. Dans un récent billet, Noah Smith s’inquiète : que se passe-t-il si, comme semblent l’indiquer tout un ensemble de travaux expérimentaux, les préférences des agents sont en réalité instables et changent à travers le temps de manière a priori plus ou moins aléatoire ? La conclusion de Smith est assez radicale (dans bien des cas, cela rend l’analyse économique non pertinente), et je voudrais la tempérer un peu, notamment en distinguant les conséquences de l’instabilité des préférences en économie positive d’une part, en économie normative d’autre part. Lire la suite

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Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

L’économiste Steve Keen explique dans un article pourquoi… les économistes se trompent presque tout le temps. Ce genre de propos est à la mode (et Keen est depuis longtemps à la pointe de l’économiste-bashing) et peut parfois s’avérer pertinent. Malheureusement, Keen se concentre dans son article sur un aspect de la théorie économique qui me semble loin d’être le plus approprié pour ce genre de critique : la théorie du choix rationnel. Plus précisément, Keen affirme que la théorie des préférences révélées élaborées par Samuelson vers le milieu du siècle précédent est un parfait exemple de théorie démentie par les faits mais à laquelle les économistes s’accrochent quoiqu’il en coûte. Lire la suite

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Economie des bonnes résolutions

Tout d’abord, bonne année à tous. Comme de coutume, nous sommes nombreux à avoir formulé pour cette nouvelle année quelques bonnes résolutions. Et, très probablement, il n’y a pas grand monde qui s’attende àce que nous les respections. Vous trouverez néanmoins ci-dessous quelques conseils pur faie mieux que les années précédentes.

Première chose à noter, notre incapacité à respecter les résolutions prises en début d’année relève d’un phénomène que les économistes qualifient d’incohérence temporelle : notre comportement à travers le temps (nos choix et notre attitude de manière générale) révèle des préférences et des intentions qui sont contradictoires. L’incohérence temporelle ne relève pas nécessairement de l’irrationalité ou de la faiblesse d’esprit (akrasia chez les grecs). Il faut en effet distinguer deux formes d’incohérences temporelles en fonction du type de mécanisme sur lequel elles reposent :

* L’incohérence stratégique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a (selon ses préférences), et ceci était vrai en t0.

* L’incohérence psychologique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a en t+n (selon ses préférences), alors que a était meilleur que a’ en t0 (toujours selon ses préférences).

L’incohérence stratégique relève du phénomène des engagements non crédibles bien connus des théoriciens des jeux. L’exemple typique est celui de la menace non crédible : un gouvernement qui annonce aux banques qu’il ne fera rien pour les sauver si ces dernières sont en difficulté ne sera généralement pas crédible ex ante dans la mesure où, dans l’éventualité où les banques se retrouvaient effectivement en difficulté, il serait dans l’intérêt du gouvernement de faire quelque chose. L’incohérence stratégique n’est pas nécessairement irrationnelle toutefois lorsque l’information est incomplète (i.e. les préférences des joueurs ne sont pas connues avec certitude) car dans ce cas faire une annonce objectivement non crédible peut relever d’une stratégie de signalement optimale. Un exemple classique est donné par le modèle de la chaine de magasins de Selten dans un cadre d’information incomplète : un monopole qui combat l’entrée d’un concurrent sur un marché signale un comportement agressif aux futurs conurrents potentiels ce qui peut être dissuasif si les caractéristiques du monopole ne sont pas connues.

L’incohérence psychologique est en revanche généralement associée à un comportement irrationnel par les économistes. La plupart du temps, elle est générée par le fait que les individus escomptent leurs gains futurs de manière (quasi-) hyperbolique. La conséquence est une inversion des préférences : en t0, je peux préférer avoir l’option A en t+2 plutôt que l’option B en t+1, mais arrivé en t+1, ma préférence peut s’inverser. Les phénomènes comme la procrastination ou l’acrasie sont généralement modélisés par les économistes sur la base de l’hypothèse que les agents escomptent leurs gains de manière hyperbolique. On peut toutefois appréhender l’incohérence psychologique comme une incohérence stratégique où un même individu est composé de "personnalités multiples" impliquées dans une interaction stratégique de type dilemme du prisonnier. Il est clair que notre incapacité à respecter nos résolutions relève le plus souvent de ce deuxième type d’incohérence.

Quelles sont les stratégiques à disposition pour remédier aux incohérences temporelles ? Voici quelques éléments :

* Une stratégie bien connues, notamment dans le cadre de l’incohérence stratégique, est celle consistant à "brûler le pont", autrement dit à restreindre volontairement l’ensemble d’alternatives à sa disposition : vous voulez convaincre votre ennemi de la crédibilité de votre menance nucléaire ? Vous construisez une "doomsday machine" qui réplique automatiquement en cas d’attaque adverse. Le problème de ce type de stratégie est double : 1) la mise en place du pré-engagement peut en elle-même être non-crédible si l’incohérence est stratégique, 2) pour ce qui concerne nos bonnes résolutions, une telle stratégie extrême est rarement disponible.

* Une variante de la stratégie précédente est toutefois possible sur la base de notre propension à succomber au biais psychologique connu sous le nom de "sunk cost fallacy" : engager des dépenses dès aujourd’hui qui vont vous contraindre psychologiquement pour le futur. Exemple : si votre bonne résolution est de courir régulièrement, achetez dès aujourd’hui un couteux cardio-fréquencemètre ou tout autre objet permettant de mesurer vos performances. Si vous étiez rationnel, cela ne changerait rien à votre comportement futur, lequel doit uniquement se baser sur la comparaison de l’utilité marginale et du coût marginal d’une action (aller courir en l’occurrence). Mais si vous êtes victimes du biais des coûts irrécupérables, le fait d’avoir dépensé au préalable des ressources pour cette activité peut suffir pour vous motiver.

* Annoncer publiquement votre résolution. Comme je l’avais expliqué dans un billet, l’incohérence temporelle peut signaler aux autres votre incapacité à tenir vos engagements dans le cadre de problème de coopération. Les conséquences négatives que cela peut engendrer en termes de pertes d’opportunités de coopération peuvent être suffisants pour vous inciter à tenir vos résolutions. Attention, cette stratégie est potentiellement très risquée !

* Lisez Derek Parfit est concevez l’incohérence temporelle non comme un problème (personnel) de rationalité mais comme un problème de moralité : après tout, en ne respectant pas vos résolutions, vous faites du mal à vos "moi futurs". En vous représentant le problème de décision de cette manière, vous pouvez stimuler les préférences altruistes ou morales de vos différents "moi" et transformer ce qui est un dilemme du prisonnier en un jeu de coordination. Une autre possibilité, qui est liée, est d’amener vos moi multiples à raisonner collectivement (voir aussi cette vidéo).

Voilà, vous n’aurez maintenant plus d’excuse pour ne pas respecter vos résolutions !

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