Archives de Tag: rationalité

Economie, psychologie et "multiple selves" : un programme de Nash intra-personnel ?

En théorie des jeux, le Nash program renvoie à l’ensemble de la littérature de ces 40 dernières années visant à reformuler les solutions axiomatiques dans les jeux coopératifs (en particulier, dans le bargaining game) en termes de solutions dans le cadre de jeux non-coopératifs. La caractéristique des jeux coopératifs est qu’il est supposé que les joueurs peuvent former des coalitions au travers d’accords contraignants. Cette possibilité n’existe pas dans les jeux non-coopératifs. Plus exactement, l’ensemble de la négociation qui précède tacitement le jeu coopératif doit être explicitement modélisé dans un jeu non-coopératif en forme extensive. L’objectif est de s’assurer que la solution axiomatique du jeu coopératif peut être « implémentée » dans le cadre d’un jeu non-coopératif en tant qu’équilibre parfait en sous-jeux (ou équilibre séquentiel si l’information est incomplète/imparfaite). En particulier, cela suppose que les promesses ou les menaces des joueurs soient crédibles. Une bonne illustration de ce programme est fournie par le modèle de Rubinstein qui montre que, dans le cadre d’un jeu séquentiel à chaque joueur fait une offre à l’autre à tour de rôle, les joueurs implémenterons la solution de Nash sous certaines conditions concernant leurs préférences et la procédure de négociation.

Dans un jeu, les joueurs sont des agents. Ces derniers sont identifiés par le fait qu’ils peuvent choisir la stratégie à adopter (un agent est une unité de décision) et par leurs préférences, lesquelles sont représentées par une fonction d’utilité associant à chaque profil stratégique (un vecteur de stratégies jouées, une par joueur) un nombre réel. Un point essentiel est que cette approche présuppose que les joueurs sont rationnels dans un sens bien précis : leurs préférences sont cohérentes, c’est-à-dire notamment qu’elles satisfont l’axiome de transitivité. Cela est vrai pour les jeux statiques, mais aussi pour les jeux répétés où il est généralement supposé que les joueurs actualisent leurs gains futurs de manière exponentielle. Cette dernière hypothèse revient à supposer que les préférences temporelles des agents sont stables et cohérentes. Autrement dit, dans la cadre d’un jeu, on fait toujours l’hypothèse que les joueurs sont des entités bien identifiées et unifiées, dans le sens où on peut les modéliser comme des centres de décision indépendants les uns des autres et dont la structure est stable à travers le temps. Cela est vrai quelque soit l’identité des agents : individus, ménages, entreprises ou Etats.

L’économie comportementale contribue évidemment à remettre en cause la conception de l’individu comme un agent, dans le sens évoqué au-dessus. Les individus auraient ainsi tendance à révéler des préférences incohérentes, notamment dans le cadre de problèmes de décision intertemporelle. Dans ce dernier cas, les individus actualiseraient leurs gains futurs non pas de manière exponentielle, mais de manière hyperbolique, ce qui peut engendrer des inversions de préférences. L’identification des individus à des agents dotés de préférences stables et cohérentes dans le cadre d’un jeu peut donc s’avérer discutable. En parallèle, les économistes ont développé depuis plusieurs années maintenant des modèles « multiple selves » visant à rendre compte des biais comportementaux des individus (un exemple, un autre). L’idée basique est la suivante : les individus peuvent en fait s’appréhender comme une communauté d’agents interagissant d’une manière spécifique. L’interaction de ces agents produit alors, au niveau individuel, un comportement individuel observable et plus ou moins cohérent. Dans ces modèles, les agents sont des « selves », c’est-à-dire des personnalités qui peuvent être identifiées sur le plan diachronique (la personnalité d’aujourd’hui, celle de demain, etc.) ou sur le plan synchronique (la personnalité consumériste, la personnalité éthique, etc.). En tant qu’agents, ces personnalités sont dotés de préférences cohérentes et stables, et peuvent donc s’appréhender comme des centres de décision. Sur le plan philosophique, à la fois ontologique et éthique, l’ouvrage Reasons and Persons de Derek Parfit fournit un ensemble d’arguments pouvant permettre de justifier ce type de modélisation.

Il y a un aspect intéressant concernant cette stratégie de modélisation que je mettrai de côté ici, mais qui est significatif sur la nature de l’économie comme science distincte de la psychologie : même si ces modèles permettent de modéliser des mécanismes au moins partiellement psychologiques, ils sont surtout pour les économistes un moyen de réaffirmer la spécificité méthodologique et théorique de leur discipline : l’économie, c’est d’abord la science qui étudie les interactions entre des agents dans un cadre « institutionnel » donné. Loin de rapprocher l’économie et la psychologie, il me semble que ces modèles sont au contraire un moyen de réaffirmer l’autonomie de l’économie (et même sa domination). L’autre aspect qui m’intéresse plus dans ce billet est que l’on peut voir ces modèles comme les prémices d’une sorte de Nash program au niveau intra-individuel. Finalement, en supposant que l’individu est un agent, la théorie des jeux non-coopératifs présuppose que les différents selves d’un individu se sont d’ores et déjà entendus pour se coordonner et coopérer. Un jeu non-coopératif modélise ainsi les interactions entre des communautés de selves en faisant l’hypothèse que chaque communauté poursuit un objectif stable et identifié et agit de manière cohérente. Mais, de la même manière que le Nash program a consisté à ouvrir la boîte noire des coalitions d’individus et de leur formation, on peut imaginer à terme un programme en théorie des jeux visant à ouvrir la boîte noire qu’est l’individu et à insérer les interactions entre selves d’un même individu dans les interactions plus larges entre individus.

Cela peut paraître être tiré par les cheveux mais à la réflexion ça ne l’est pas tant que ça. D’une part, c’est le prolongement logique des modèles multiple selves à partir du moment où l’on prend ces derniers au sérieux. Comme je l’ai dit plus haut, il y a des arguments métaphysiques et éthiques qui soutiennent l’idée qu’il n’est pas aberrant de considérer que l’individu est réellement une telle communauté de personnalités. D’autre part, certaines approches récentes en théorie des jeux poursuivent déjà implicitement ce programme. Considérons l’approche en termes de team reasoning développée Michael Bacharach, Robert Sugden et d’autres. Dans le cadre de cette approche, les individus sont des agents qui ont la possibilité d’agir soit sur la base de leurs préférences individuelles, soit sur la base de préférences associées à un collectif. Dans cette optique, on peut alors plutôt considérer que les individus sont plutôt composés de deux agents distincts (l’un avec les préférences individuelles, l’autre avec les préférences collectives). Qu’est ce qui va déterminer que l’individu agit sur la base d’un ordre de préférences plutôt qu’un autre ? Probablement, les interactions entre les selves d’un même individu mais aussi, pourquoi pas, entre les selves des différents individus. On peut ainsi considérer que les selves sont autant de dispositions comportementales qui sont activées en fonction du contexte interpersonnel et institutionnel. Ce qui en jeu ici c’est la question de la formation de l’individualité et de la personnalité des individus au travers de leurs interactions sociales. Tel pourrait être l’objet de ce futur Nash program intra-personnel.

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Economie comportementale, économie normative et le « problème de la réconciliation » : un faux problème ?

Dans un article de 2012, R. Sugden et B. McQuillin s’intéressent aux tensions qui se développent entre économie positive et économie normative en raison des résultats de l’économie comportementale. Cette dernière tend à indiquer que les individus sont « irrationnels », dans le sens où leurs choix ne sont conforment pas aux prédictions de la théorie de l’utilité standard. Notamment, les choix des individus manifestent des incohérences temporelles (en révélant en particulier une inversion des préférences). Par ailleurs, les attitudes des individus à l’égard du risque et de l’incertitude ne semblent pas se conformer aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Ici encore, il semble tout simplement que les préférences des agents sur des loteries ne répondent pas à un critère de cohérence minimum.* Lire la suite

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Gary Becker, l’impérialisme économique et la philosophie de l’économie

Le décès de Gary Becker (1930-2014) la semaine dernière a été abondamment commenté sur la blogosphère économique américaine. Considéré comme l’instigateur de « l’impérialisme économique », Becker est à la fois le symbole de la puissance analytique de la théorie (micro)économique et l’épouvantail absolu pour tous les adversaires de l’analyse économique standard et/ou du libéralisme. A ma connaissance, son décès a été assez peu commenté en France. On peut quand même lire ce très bon billet d’Alexandre Delaigue qui résume à grands traits les apports principaux de Becker pour lesquels ce dernier a eu « un prix Nobel d’économie ». Lire la suite

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Instabilité des préférences en économie positive et normative

Il est bien connu que le concept de préférence est absolument central dans l’analyse économique moderne, c’est-à-dire depuis au moins Pareto. Tous les modèles micro- et macroéconomiques reposent sur une spécification des préférences des agents (le plus souvent représentées par une fonction d’utilité) à partir de laquelle les économistes dérivent des conclusions sur le problème qui les intéressent. La plupart du temps, l’économiste ne prend pas la peine de justifier la spécification particulière qu’il utilise et, surtout, fait l’hypothèse implicite ou explicite que ces préférences sont stables. On dit ainsi souvent qu’en économie, les préférences sont « données », c’est-à-dire exogènes. Dans un récent billet, Noah Smith s’inquiète : que se passe-t-il si, comme semblent l’indiquer tout un ensemble de travaux expérimentaux, les préférences des agents sont en réalité instables et changent à travers le temps de manière a priori plus ou moins aléatoire ? La conclusion de Smith est assez radicale (dans bien des cas, cela rend l’analyse économique non pertinente), et je voudrais la tempérer un peu, notamment en distinguant les conséquences de l’instabilité des préférences en économie positive d’une part, en économie normative d’autre part. Lire la suite

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Pourquoi les économistes ont parfois raison (ou pas toujours tort)

L’économiste Steve Keen explique dans un article pourquoi… les économistes se trompent presque tout le temps. Ce genre de propos est à la mode (et Keen est depuis longtemps à la pointe de l’économiste-bashing) et peut parfois s’avérer pertinent. Malheureusement, Keen se concentre dans son article sur un aspect de la théorie économique qui me semble loin d’être le plus approprié pour ce genre de critique : la théorie du choix rationnel. Plus précisément, Keen affirme que la théorie des préférences révélées élaborées par Samuelson vers le milieu du siècle précédent est un parfait exemple de théorie démentie par les faits mais à laquelle les économistes s’accrochent quoiqu’il en coûte. Lire la suite

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Economie des bonnes résolutions

Tout d’abord, bonne année à tous. Comme de coutume, nous sommes nombreux à avoir formulé pour cette nouvelle année quelques bonnes résolutions. Et, très probablement, il n’y a pas grand monde qui s’attende àce que nous les respections. Vous trouverez néanmoins ci-dessous quelques conseils pur faie mieux que les années précédentes.

Première chose à noter, notre incapacité à respecter les résolutions prises en début d’année relève d’un phénomène que les économistes qualifient d’incohérence temporelle : notre comportement à travers le temps (nos choix et notre attitude de manière générale) révèle des préférences et des intentions qui sont contradictoires. L’incohérence temporelle ne relève pas nécessairement de l’irrationalité ou de la faiblesse d’esprit (akrasia chez les grecs). Il faut en effet distinguer deux formes d’incohérences temporelles en fonction du type de mécanisme sur lequel elles reposent :

* L’incohérence stratégique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a (selon ses préférences), et ceci était vrai en t0.

* L’incohérence psychologique : l’individu i annonce un plan P en temps t0 selon lequel il doit adopter l’action a(t+n, k) en temps t+n dans un scénario k mais ne respecte pas P et adopte a’(t+n, k) parce que a’ est meilleur pour lui que a en t+n (selon ses préférences), alors que a était meilleur que a’ en t0 (toujours selon ses préférences).

L’incohérence stratégique relève du phénomène des engagements non crédibles bien connus des théoriciens des jeux. L’exemple typique est celui de la menace non crédible : un gouvernement qui annonce aux banques qu’il ne fera rien pour les sauver si ces dernières sont en difficulté ne sera généralement pas crédible ex ante dans la mesure où, dans l’éventualité où les banques se retrouvaient effectivement en difficulté, il serait dans l’intérêt du gouvernement de faire quelque chose. L’incohérence stratégique n’est pas nécessairement irrationnelle toutefois lorsque l’information est incomplète (i.e. les préférences des joueurs ne sont pas connues avec certitude) car dans ce cas faire une annonce objectivement non crédible peut relever d’une stratégie de signalement optimale. Un exemple classique est donné par le modèle de la chaine de magasins de Selten dans un cadre d’information incomplète : un monopole qui combat l’entrée d’un concurrent sur un marché signale un comportement agressif aux futurs conurrents potentiels ce qui peut être dissuasif si les caractéristiques du monopole ne sont pas connues.

L’incohérence psychologique est en revanche généralement associée à un comportement irrationnel par les économistes. La plupart du temps, elle est générée par le fait que les individus escomptent leurs gains futurs de manière (quasi-) hyperbolique. La conséquence est une inversion des préférences : en t0, je peux préférer avoir l’option A en t+2 plutôt que l’option B en t+1, mais arrivé en t+1, ma préférence peut s’inverser. Les phénomènes comme la procrastination ou l’acrasie sont généralement modélisés par les économistes sur la base de l’hypothèse que les agents escomptent leurs gains de manière hyperbolique. On peut toutefois appréhender l’incohérence psychologique comme une incohérence stratégique où un même individu est composé de "personnalités multiples" impliquées dans une interaction stratégique de type dilemme du prisonnier. Il est clair que notre incapacité à respecter nos résolutions relève le plus souvent de ce deuxième type d’incohérence.

Quelles sont les stratégiques à disposition pour remédier aux incohérences temporelles ? Voici quelques éléments :

* Une stratégie bien connues, notamment dans le cadre de l’incohérence stratégique, est celle consistant à "brûler le pont", autrement dit à restreindre volontairement l’ensemble d’alternatives à sa disposition : vous voulez convaincre votre ennemi de la crédibilité de votre menance nucléaire ? Vous construisez une "doomsday machine" qui réplique automatiquement en cas d’attaque adverse. Le problème de ce type de stratégie est double : 1) la mise en place du pré-engagement peut en elle-même être non-crédible si l’incohérence est stratégique, 2) pour ce qui concerne nos bonnes résolutions, une telle stratégie extrême est rarement disponible.

* Une variante de la stratégie précédente est toutefois possible sur la base de notre propension à succomber au biais psychologique connu sous le nom de "sunk cost fallacy" : engager des dépenses dès aujourd’hui qui vont vous contraindre psychologiquement pour le futur. Exemple : si votre bonne résolution est de courir régulièrement, achetez dès aujourd’hui un couteux cardio-fréquencemètre ou tout autre objet permettant de mesurer vos performances. Si vous étiez rationnel, cela ne changerait rien à votre comportement futur, lequel doit uniquement se baser sur la comparaison de l’utilité marginale et du coût marginal d’une action (aller courir en l’occurrence). Mais si vous êtes victimes du biais des coûts irrécupérables, le fait d’avoir dépensé au préalable des ressources pour cette activité peut suffir pour vous motiver.

* Annoncer publiquement votre résolution. Comme je l’avais expliqué dans un billet, l’incohérence temporelle peut signaler aux autres votre incapacité à tenir vos engagements dans le cadre de problème de coopération. Les conséquences négatives que cela peut engendrer en termes de pertes d’opportunités de coopération peuvent être suffisants pour vous inciter à tenir vos résolutions. Attention, cette stratégie est potentiellement très risquée !

* Lisez Derek Parfit est concevez l’incohérence temporelle non comme un problème (personnel) de rationalité mais comme un problème de moralité : après tout, en ne respectant pas vos résolutions, vous faites du mal à vos "moi futurs". En vous représentant le problème de décision de cette manière, vous pouvez stimuler les préférences altruistes ou morales de vos différents "moi" et transformer ce qui est un dilemme du prisonnier en un jeu de coordination. Une autre possibilité, qui est liée, est d’amener vos moi multiples à raisonner collectivement (voir aussi cette vidéo).

Voilà, vous n’aurez maintenant plus d’excuse pour ne pas respecter vos résolutions !

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Choix social et justification des préférences

Excellent billet de Raphäelle Chappe sur le site de l’Institute for New Economic Thinking sur la théorie du choix social. L’auteur discute de manière critique le cadre d’analyse à partir duquel Arrow a développé son théorème d’impossibilité. Une idée forte du billet est que la théorie du choix social repose sur une approche « computationnelle » ou algorithmique où les préférences sociales sont réduites au statut de produit d’une procédure d’agrégation mécanique des préférences individuelles. Cette idée est particulièrement intéressante si on la met en perspective avec la question du statut analytique des préférences dans la théorie du choix (rationnel et social) et de la manière dont celles-ci peuvent-être justifiées. Lire la suite

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Anticipations rationnelles et rationalité stratégique

Le site Bruegel synthétise le récent débat sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles qui s’est développé dans la blogosphère économique anglo-saxonne. Un point me semble manquer dans toute cette discussion, par ailleurs très intéressante, et je vais brièvement le rappeler ici (j’en avais déjà parlé sur ce blog). Lire la suite

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Cynisme du consommateur et "personnalités multiples"

Hier, un de nos nouveaux collègues professeur de gestion et spécialiste du comportement du consommateur nous présentait ses travaux. Parmi ces derniers, figuraient une réflexion théorique sur le cynisme et la résistance du consommateur au marketing. L’intervenant nous a ainsi présenté une typologie des différentes formes de cynisme mobilisées par le consommateur, certaines d’entre elles s’inscrivant dans un rejet par le consommateur des pratiques de consommation de la société marchande. L’économiste que je suis ne pouvais alors s’empêcher de se demander si on ne pouvait modéliser le cynisme comme un moyen d’engagement (« commitment device ») permettant au consommateur de contraindre son comportement de consommation futur. En voici une ébauche.

Par cynisme, j’entends un discours et plus généralement une attitude manifestant un regard critique vis-à-vis des intentions d’autrui, en l’occurrence ici les entreprises vendant des produits sur le marché. Soit un consommateur i constitué de deux personnalités multiples (« multiple selves ») : une personnalité court-termiste c qui raisonne de manière impulsive et hédoniste et une personnalité long-termiste l qui raisonne de manière posée, critique voire éthique. On suppose que les choix du consommateur dépendent d’un arbitrage entre deux types de consommations : consommer des biens marchands standards BM ou consommer des biens « éthiques » (socialement et écologiquement responsables). On suppose (je ne prétends pas que cela est toujours vérifié en pratique) que le rapport qualité/prix des seconds est inférieur à celui des premiers. Le comportement du consommateur est déterminé par la fonction d’utilité suivante :

Ui = Ui (BM, BE ; α)

avec BM et BE la quantité de biens marchands et éthiques consommés. Le paramètre α détermine l’importance relative que le consommateur attache à chaque type de bien dans sa pratique de consommation. Il n’est pas nécessaire de préciser la forme de la fonction d’utilité au-delà du fait qu’elle est strictement croissante dans ses deux arguments et que α n’est pas un objet de préférence (la variation d’utilité qui accompagne une variation de α ne doit pas s’interpréter comme un changement de satisfaction ou de bien-être) mais une cause des préférences.

On distingue les préférences de la personnalité court-termiste du consommateur de celles de sa personnalité long-termiste. Nous avons donc

Uic = Ui (BM, BE ; αc)

Uil = Ui (BM, BE ; αl)

avec αc ≠ αl. On peut alors supposer qu’un consommateur raisonnant de manière posée et critique va avoir des préférences qui vont l’amener à consommer relativement plus de biens éthiques que lorsqu’il raisonne de manière impulsive. Graphiquement, on peut ainsi obtenir

Cynisme

La variation du paramètre α implique que les deux personnalités n’ont pas les mêmes préférences, ce qui graphiquement se traduit par le fait que le taux marginal de substitution (la pente des courbes d’indifférence) change lorsque le consommateur endosse une autre personnalité. On a ainsi un phénomène d’inversion des préférences (ou en tout cas de modification) qui n’est pas lié au simple passage du temps comme dans le cas de l’escompte hyperbolique mais au fait que ce n’est pas la même personnalité qui prend les décisions. Le consommateur de long terme n’en est d’ailleurs pas vraiment un, car il se contente de planifier la consommation mais ce n’est jamais lui qui effectue l’acte de consommation. C’est à ce point qu’intervient le cynisme. Le principe consiste dans le fait que la personnalité de long terme du consommateur peut anticiper ce changement de préférences. Développer un discours et une attitude cynique peut être un moyen de prévenir ce changement, et ce ceci de deux manières : le cynisme peut tout d’abord s’interpréter comme une « philosophie personnelle » ou tout simplement une règle de conduite qui introduit une contrainte supplémentaire pesant sur le choix du consommateur. Dans le graphique ci-dessus, la contrainte est uniquement budgétaire mais le cynisme peut générer une contrainte psychologique augmentant artificiellement le « prix » des biens marchands, et entrainer ainsi un effet de substitution entre les biens marchands et les biens éthiques.

L’autre mécanisme consiste dans le fait que le discours cynique de la personnalité long-termiste sera souvent public. Si le consommateur (plus exactement, sa personnalité court-termiste) attache une certaine importance à sa crédibilité et à sa réputation, le fait qu’il affiche par ailleurs un cynisme à l’égard des pratiques de consommation marchande peut l’inciter à restreindre sa consommation de biens marchands. Notez que de ce point de vue, il est probablement optimal du point de vue du consommateur dans son ensemble que la personnalité long-termiste exagère son niveau de cynisme, autrement dit qu’elle affiche un niveau de cynisme supérieur à ce qu’elle pense réellement (cela dépend de la manière dont on pondère le poids des préférences des deux personnalités). Cela est d’autant plus vrai que le cynisme n’est généralement guère couteux.

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Incomplétude et théorie de l’utilité espérée : un "théorème d’impossibilité"

J’ai commencé la lecture dernièrement de Rethinking the Good, du philosophe Larry Temkin. L’ouvrage, paru en 2012, reprend et développe 25 ans de réflexion de l’auteur sur la nature du raisonnement moral et sur un certain nombre de paradoxes qui émergent dès lors que l’on s’interroge sur la manière appropriée d’agréger le bien-être des membres d’une population. On peut voir cet ouvrage comme une longue réponse à la partie 4 de Reasons and Persons de Derek Parfit, paru lui en 1984. L’article de Temkin « Intransitivity and the Mere Addition Paradox », publié en 1987, est une excellente introduction aux thèmes développés dans son livre. Je reviendrai dessus dans un prochain billet. Ici, je vais revenir sur la discussion que Temkin propose dans son chapitre 8 de la théorie de l’utilité espérée, et plus particulièrement sur la manière dont celle-ci peut s’accommoder de l’incomplétude des préférences (ou de toute autre relation qui ordonne les états du monde). Lire la suite

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Est-il rationnel d’être cohérent ?

Dans un article qui date de 1985, « Why be Consistent » (Economica), Robert Sugden s’intéresse à la question de savoir si un comportement rationnel est forcément cohérent au sens où l’entend la théorie économique. La cohérence peut évidemment renvoyer à l’axiome de transitivité des choix et des préférences dont j’ai parlé ici plusieurs fois, mais aussi à des conditions plus faibles s’appliquant aux préférences et/ou aux patterns de choix. Une des conditions les plus souvent citées dans la littérature est la condition de Chernoff qui pose une contrainte sur les choix des agents lorsque l’espace des alternatives faisables se restreint. Formellement,

pour toute alternative x et pour tout ensemble d’alternatives faisables S1, S2 avec x ε S1 et S1 (sous-ensemble strict de) S2, la proposition suivante doit être vérifiée : si x ε C(S2), alors x ε C(S1).

En français, la condition de Chernoff impose que si un individu opte pour l’alternative x lorsqu’un ensemble d’alternatives S2 est disponible, alors il doit également opter pour x si l’ensemble d’alternatives à sa disposition est un strict sous-ensemble de S2. Cette condition semble raisonnable en apparence et Amartya Sen par exemple la considère comme une contrainte basique pour tout choix rationnel dans son classique Collective Choice and Social Welfare. Dans son article, Sugden prend cependant pour base de la discussion une condition encore plus faible qu’il nomme « condition de cohérence minimale » :

Si x = C(x, y), alors pour tous les ensembles possibles S = (x, y, …), y ≠ C(S).

En mots, si x est choisi lorsque y est disponible, alors y ne doit jamais être choisi lorsque x est disponible. Sugden s’emploie à montrer que cette condition pourtant très faible rentre en contradiction avec une conception intuitive et raisonnable de la rationalité, aussi bien au niveau du choix individuel qu’au niveau du choix social. Dans ce billet, je vais uniquement m’intéresser à l’argument de Sugden pour ce qui concerne les choix individuels. Sa discussion concernant le choix social est cependant très intéressante et mériterait également un billet.  Lire la suite

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Transitivité, rationalité et éthique : suite (mais pas forcément fin)

Dans un récent billet, je suis revenu sur le principe de transitivité et sur son statut axiologique dans le domaine de l’éthique. Il y a eu plusieurs commentaires intéressants et comme je pense que l’argument du billet était un peu confus, j’aimerais revenir dessus et le compléter, ce qui pourrait permettre de répondre (en partie) aux commentaires. Lire la suite

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Transitivité, rationalité et éthique

Chers lecteurs, en ce chaud mois de juillet, je voudrais vous soumettre ma réflexion sur le problème philosophico-logique suivant :

Peut-on de manière cohérente considérer comme vraies les deux propositions suivantes

a)      Le fait que les préférences (révélées par les choix) des individus ne soient pas transitives ne justifie pas des interventions (paternalisme) visant à corriger le comportement de ces individus.

b)    Toute théorie éthique téléologique (i.e. conséquentialiste), pour comparer deux états, doit utiliser une relation C satisfaisant le principe de transitivité.

De prime abord, les propositions (a) et (b) semblent contradictoires car la même propriété de transitivité est dans un cas imposée comme une contrainte à une doctrine éthique conséquentialiste, alors dans l’autre on lui refuse le pouvoir de fonder une doctrine paternaliste et donc également conséquentialiste. J’apporte ci-dessous quelques éléments de réflexion afin de suggérer que ces deux propositions ne sont pas contradictoires. Lire la suite

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Rationalité et théorie de l’utilité espérée

Le concept de rationalité en économie a toujours eu un statut ambigu. La rationalité peut ainsi s’entendre comme un concept descriptif, l’énoncé « X est rationnel » étant alors un jugement de fait ; ou alors peut s’entendre comme un concept prescriptif, la rationalité définissant alors un certain de nombre de propriétés auquel un comportement doit se conformer. En économie, la rationalité est plus particulièrement associée à la théorie de l’utilité ordinale, et pour les décisions en situation de risque et d’incertitude, à la théorie de l’utilité espérée (TUE). Telle que formalisée par von Neumann et Morgenstern ainsi que par Leonard Savage (il existe d’autres formalisations qui ne reposent pas sur le même ensemble d’axiomes), la TUE repose sur cinq axiomes : la réflexivité, la complétude, la transitivité, la continuité, l’indépendance. Les trois premiers axiomes permettent de s’assurer que l’ensemble de préférences associé à un agent forme un ordre. L’axiome de continuité est une condition technique qui permet de représenter cet ordre de préférences par une fonction d’utilité. Enfin, l’axiome d’indépendance (parfois appelé « sure-thing principle » à la suite de Savage) est une propriété fondamentale qui garantie que l’on peut représenter les préférences de l’agent par une fonction d’utilité correspondant à la somme pondérée des utilités associées à chaque état du monde. C’est cet axiome en particulier qui va m’intéresser dans ce billet. Lire la suite

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De la rationalité de l’auto-satisfaction

Supposons, en accord avec l’approche en termes de "multiple selves", qu’un agent soit constitué d’un ensemble de personnalités (des "selves"), chacune définit par des préférences bien ordonnées ainsi que des croyances sur les états du monde. Supposons qu’a chaque point dans le temps, un "self" différent est activé. En t0, vous devez effectuer une activité A quelconque. Vous choisissez l’action a qui maximise votre utilité espérée dans un contexte d’incertitude, EU(a, w; t0) avec w l’état du monde effectif. Après avoir choisi a vous n’observez pas ou qu’imparfaitement la réalisation de l’état du monde w, de sorte que vous ne pouvez être certain d’avoir choisit l’action optimale.

Arrive la période t1. Vous revenez sur l’activité A effectuée lors de la période précédente.  Plus exactement, vous réalisez une activité A’ consistant à évaluer l’activité effectuée par votre "self" précédent. L’évaluation prend la forme d’une croyance p sur la réalisation de l’état du monde w, p(w; t1). Cette évaluation ex post est en partie déterminée par la croyance ex ante du "self" actuel dans la fiabilité du jugement du "self" précédent concernant w, q. Plus q est élevé, plus le "self" en t1 fait confiance au self en t0. Par conséquent, l’auto-satisfaction – qui se traduit par une croyance ex post  p(w; t1) élevée – est corrélée avec la confiance en soi (c’est à dire dans ses "selves" précédents). L’auto-satisfaction est donc justifiée si la confiance en soi est justifiée. Si l’on accepte l’hypothèse que la confiance en soi a des effets bénéfiques sur la motivation, il doit en aller de même, dans une certaine mesure, pour l’auto-satisfaction.

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