Archives de Tag: Question de rationalité

Common knowledge et problème de l’attaque coordonnée

C.H.

Imaginez deux généraux byzantins situés chacun avec leur armée respective sur deux collines adjacentes. L’armée ennemie est située dans la vallée en bas des deux collines. La configuration stratégique est telle que si les armées des deux généraux attaquent simultanément l’ennemi, elles l’emporteront aisément. En revanche, si l’une attaque alors que l’autre ne bouge pas, c’est l’armée ennemie qui l’emportera. Sachant cela, les deux généraux mettent en place un système pour se coordonner en tenant compte du fait qu’il existe une probabilité e infime mais strictement positive que la transmission d’un message d’un général à l’autre échoue : le général 1 envoi un messager annonçant au général 2 son intention d’attaquer ; le général 2 envoi à son tour un messager au général 1 pour confirmer qu’il a bien reçu le premier message ; le général 1 envoi alors un messager pour confirmer qu’il a bien reçu le deuxième message ; le général 2 envoi alors un messager pour confirmer qu’il a bien reçu le troisième message, etc. Si le processus se poursuit à l’infini, alors l’intention d’attaquer est connaissance commune (common knowledge) parmi les généraux et la coordination est possible. Lire la suite

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La (non) rationalité des sportifs

C.H.

Article très intéressant mais aussi particulièrement édifiant sur le site d’ESPN sur les résultats d’une enquête conduite par la ligue américaine de football US (NFL) auprès d’un échantillon de joueurs concernant les commotions cérébrales. Les joueurs de foot US sont en effet particulièrement sujets à ce type de traumatisme et, depuis quelques années, la NFL a fait évoluer les règlements pour limiter au maximum leur apparition. Un point intéressant que montre l’enquête et que, en dépit de la prévention faite par la NFL depuis plusieurs années, une majorité des joueurs interrogés affirment être prêts à cacher à leur staff les troubles liés à une commotion qui pourraient les affecter afin de pouvoir continuer à jouer.

Ce qui est intéressant, c’est la manière dont certains joueurs expliquent cette attitude. Par exemple,

"I’ll probably pay for it later in my life," Mikell said, "but at the same time, I’ll probably pay for the alcohol that I drank or driving fast cars. It’s one of those things that it just comes with the territory."

Les joueurs connaissent les risques potentiels associés à une commotion cérébrale mais, comme pour la consommation d’alcool, donne une importance moindre aux risques futurs relativement aux "gains" présents. On peut interpréter les choses de deux manières. D’un certain point de vue, il s’agit d’une attitude tout à fait rationnelle au sens de l’économiste : les joueurs de foot US démontrent juste qu’ils actualisent les gains (ou les pertes) futurs à un taux très élevés, autrement dit qu’ils accordent beaucoup d’importance au présent par rapport au futur. En soi, cela n’a rien d’irrationnel à partir du moment où le taux d’actualisation est constant dans le temps. Cependant, certains éléments indiquent que les choses ne sont peut être pas si simples. Par exemple, la même enquête indique qu’une large majorité de joueurs interrogés souhaite la présente de neurologues indépendants au bord des terrains :

Players also said they should be better protected from their own instincts: More than two-thirds of the group the AP talked to wants independent neurologists on sidelines during games.

Cela peut s’expliquer par le fait que les joueurs ont conscience que leurs choix peuvent manifester une incohérence inter-temporelle. Techniquement, les joueurs n’actualisent pas leurs gains futurs de manière exponentielle (ex : de mon point de vue, 1 euro aujourd’hui vaut 0,50 dans un an et 0,5² = 0,25 dans deux ans, etc.) mais de manière hyperbolique : 1 euro vaut 0,50 dans un an et 0,25 dans deux ans mais, l’année prochaine 1 euro dans un an ne vaudra plus (par exemple) que 0,40 centimes. Il y a incohérence dans la mesure où le taux d’actualisation change en fonction de la période de référence, ce qui peut conduire à des choix contradictoires dans le temps et à des phénomènes de regret.

On peut interpréter l’actualisation hyperbolique en termes de personnalités multiples (mutiple selves) : l’idée est que l’on ne peut plus définir l’individu comme un agent doté d’une fonction d’utilité unique mais comme une collection de personnalités distinctes, chacune dotée de ses propres préférences et donc de sa propre fonction d’utilité. Notamment, chaque personnalité tend à sur-valoriser les gains qui sont présents de son point de vue. Le souhait des joueurs de foot US d’avoir aux abords des terrains des neurologues indépendants peut s’interpréter comme une volonté d’instaurer un "mécanisme" permettant "d’enforcer" les contrats conclus entre les différentes personnalités d’un même joueur : en clair, les joueurs à ce moment présent accordent une relative importance à leurs gains très lointains (leur santé après la fin de leur carrière) et, sachant que leur futur eux-mêmes, lorsqu’il sera sur le terrain, donnera moins d’importance à ces gains très lointains, souhaitent contraindre les choix de ces futures personnalités. Une version moderne du mythe d’Ulysse et des sirènes en quelque sorte…

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Décès de Kim Jong-Il et hystérie collective : un cas d’ignorance pluraliste ?

C.H.

Pour beaucoup d’entre nous, les images montrant des scènes d’hystérie collective en Corée du Nord suite au décès de Kim Jong-Il ont quelque chose d’étrange, voire d’incompréhensible.

Quand on sait dans quelle misère vit la population nord-coréenne par la faute d’un Etat totalitaire mené par une poignée de fous-furieux, on peut se demander pourquoi les nord-coréens pleurent la perte de leur leader. Il y a bien sûr plusieurs explications envisageables. On peut faire l’hypothèse que les images de la télévision nord-coréenne sont un pur montage ; on peut penser que l’hystérie collective est le produit d’un endoctrinement de masse qui fait que les gens sont sincèrement malheureux ; on peut enfin conjecturer que la surveillance de la population est à un niveau tel que les gens préfèrent feindre d’être tristes, plutôt que de prendre le risque d’être arrêtés. Cette dernière explication aurait plutôt ma préférence, mais j’ai un doute sur le fait que la tristesse affichée des nord-coréens soit d’abord motivée par la peur de représailles.

Je me demande si la tristesse générale des nord-coréens n’est pas plutôt le résultat d’une forme d’ignorance pluraliste. L’ignorance pluraliste est une forme particulière de cascade informationnelle où l’absence d’information ne porte pas (comme dans une cascade informationnelle classique) sur les conséquences liées aux différents choix à disposition mais sur les préférences des membres d’une population. Prenons un exemple : vous êtes un jeune étudiant dans une soirée étudiante et, donc, bien alcoolisée. Vous avez le choix entre boire des boissons alcoolisées (A) et des boissons non-alcoolisées (B). Supposons qu’intrinsèquement vous préfériez B mais qu’en même temps vous êtes soucieux de vous conformer à ce que vous pensez être les goûts (et donc les préférences) du groupe auquel vous appartenez. Vous regardez autour de vous et vous constatez qu’une très large majorité de la population consomme des produits A. En bon économiste élevé depuis tout jeune au grain du principe des préférences révélées, vous inférez logiquement que si tout le monde consomme des produits A, c’est qu’au sein de la population A est préféré à B. Vous êtes donc persuadé que vos préférences intrinsèques sont différentes de celle de la population et, parce que vous souhaitez vous conformer aux préférences de la population, vous décidez de consommer des boissons alcoolisés, « révélant » ainsi votre préférence pour les produits A.

Il n’est pas très difficile de voir qu’un tel mécanisme peut facilement conduire à une situation où, dans une population, quasiment tout le monde agit de manière à se conformer à ce qui est perçu comme la norme dominante, alors même que cette norme ne correspond pas aux préférences des membres de la population. L’ignorance pluraliste est basée sur le fait que les individus font une interprétation erronée des comportements observés, en inférant que ces comportements reflètent les préférences intrinsèques de ceux qui les adoptent, alors qu’en fait ils sont uniquement motivés par une préférence pour la conformité*. La conséquence notable est que ce mécanisme peut permettre à une norme impopulaire (i.e. contraire aux préférences des membres de la population) de survivre. L’exemple que j’ai pris n’est pas fortuit, puisque quelques études suggèrent que les pratiques de consommation d’alcool au sein des populations étudiantes sont au moins partiellement le résultat d’un mécanisme d’ignorance pluraliste.

Le mécanisme de l’ignorance pluraliste a d’autant plus de chances d’apparaitre quand certaines conditions sont remplies : les membres de la population doivent d’une manière ou d’une autre s’engager dans une comparaison sociale et accorder une certaine importance à la conformité sociale ; les comportements des individus doivent être, sinon totalement public, au moins facilement observables par une fraction de la population ; la communication entre les membres de la population doit être réduite afin d’éviter qu’ils révèlent leurs préférences réelles. Nul doute que ce sont des conditions qui sont largement réunies dans le cas de la Corée du Nord. Il est ainsi tout à fait possible qu’en privé les nord-coréens détestent leur régime et soient heureux de la disparition de Kim Jong-Il, mais que chacun d’entre eux pense sincèrement être le seul à avoir cette opinion et que par conséquent il est parfaitement rationnel pour tous d’apparaitre attristé en public.

On peut conjecturer que la plupart des régimes totalitaires fondent leur stabilité (relative) sur ce type de mécanisme. Il faut notamment bien voir la différence avec un cas plus standard d’équilibre « sous-optimal » où tout le monde se conforme à une norme tout en sachant que tout le monde préfèrerait adopter une autre norme. Ce dernier pose un problème classique de coordination et d’action collective : il faut qu’une fraction suffisante de la population agisse simultanément afin de modifier la norme. C’est un problème de coordination difficile mais pas insurmontable. Dans le cas de l’ignorance pluraliste, les choses sont un peu plus compliquées car les préférences des agents ne sont pas connaissance commune. Par conséquent, chaque individu ne se représente pas la situation comme un « jeu » de coordination et donc l’idée même d’amorcer une action collective pour changer la norme n’a pas de sens. Encore une fois, cela permet de comprendre pourquoi la maitrise de l’information est cruciale dans un régime totalitaire : en bloquant l’information, on supprime les conditions épistémiques nécessaires à la mise en place d’un véritable raisonnement collectif où les membres d’un groupe s’accordent (tacitement ou explicitement) sur le problème qu’ils ont à résoudre. A partir du moment où les préférences réelles des agents deviennent connaissance commune, ce n’est généralement plus qu’une question de temps avant que les choses ne basculent…

*Ma distinction entre « préférences intrinsèques » et préférence pour la conformité n’est pas très rigoureuse puisque techniquement, elles figurent toutes dans la fonction d’utilité de l’individu. Par conséquent, il n’est pas vrai de dire que l’individu agit contrairement à ses préférences, mais seulement à une partie d’entre elles.

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Schelling revisited

C.H.

Thomas Schelling est notamment connu pour ses travaux sur la dynamique sociale et sur les phénomènes de masse critique (tipping point). Son article "Hockey Helmets, Concealed Weapons, and Daylight Saving: A Study of Binary Choice with Externalities" est un modèle du genre. La référence au casque des joueurs de hockey s’explique par l’anecdote avec laquelle Schelling commence son article :

Shortly after Teddy Green of the Bruins took a hockey stick in his
brain, Newsweek (1969) commented:

"Players will not adopt helmets by individual choice for several reasons. Chicago star Bobby Hull cites the simplest factor: "Vanity." But many players honestly believe that helmets will cut their efficiency and put them at a disadvantage, and others fear the ridicule of opponents. The use of helmets will spread only through fear caused by injuries like Green’s-or through a rule making them mandatory… One player summed up the feelings of many: "It’s foolish not to wear a helmet. But I don’t-because the other guys don’t. I know that’ silly, but most of the players feel the same way. If the league made us do it, though, we’d all wear them and nobody would mind."
The most telling part of the Newsweek story is in the declaration attributed to Don Awrey. "When I saw the way Teddy looked, it was an awful feeling . .. I’m going to start wearing a helmet now, and I don’t care what anybody says." Viewers of Channel 38 (Boston) know that Awrey does not wear a helmet.

Ce que cette anecdote illustre est un phénomène classique lorsqu’il y a des équilibres multiples : bien qu’il soit dans l’intérêt de tous les joueurs de hockey de porter un casque, le désir de chaque joueur de faire "comme les autres" enferme la population des joueurs dans un équilibre sous-optimal où personne ne porte de casque.

L’anecdote est encore d’actualité comme le révèle ce très intéressant article écrit par un joueur de la ligue nord-américaine de hockey (NHL). Le problème ne porte plus sur le port du casque (lequel est maintenant obligatoire) mais sur le port d’une visière ayant pour fonction de protéger une partie du visage. On y retrouve le raisonnement à la Schelling : a priori, les joueurs gagneraient collectivement à porter une visière mais individuellement, son port est désavantageux (essentiellement pour des raisons de visibilité comme expliqué dans l’article). Une règle contraignante imposant le port de la visière pourrait régler le problème. Mais l’auteur met en avant un autre aspect qui est souvent ignoré, relatif au fait qu’une règle peut modifier les comportements de manière non anticipée :

Sometimes there are unintended consequences to rule changes as well. At the beginning of the 2010-11 season all players were required to switch to shoulder pads with thicker, softer foam on the shoulder caps.

The idea was that the softer padding would reduce injuries in the event of shoulder to head contact. These new shoulder pads are universally unpopular with the players. They are huge, and I know many of teammates feel that they are so protective that they actually encourage players to hit even more recklessly. As a result, the new shoulder pads could produce the opposite effect for which they were originally intended.

I am told the League is now considering going to the opposite end of the spectrum and reducing the size of the shoulder caps. If they make them small enough, the hitter might be more conscious of the chances of injuring himself, and therefore are likely to play under control.

I do believe that in some cases the widespread use of visors has contributed to more reckless play — whether it’s how players handle their sticks, or how fearless they are leaning into a bodycheck.

Does this recklessness outweigh the obvious safety benefits of wearing a visor? I don’t know, but I would say probably not.

Les autres considérations (spectacle vs sécurité des joueurs) sont tout aussi intéressantes. A lire.

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L’éthique du paternalisme libéral

C.H.

William Easterly semble avoir beaucoup aimé le dernier ouvrage de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow. Kahneman utilise les apports de l’économie comportementale pour défendre une forme de "paternalisme libéral" dont l’idée centrale pourrait se résumer par "les pouvoirs publics doivent aider les individus à faire les bons choix". A la fin de son article, Easterly relève un des problèmes de cette approche :

Kahneman’s endorsement of “libertarian paternalism” contains many good ideas for nudging people in the right direction, such as default savings plans or organ donations. But his case here is much too sweeping, because it overlooks everything the rest of the book says about how the experts are as prone to cognitive biases as the rest of us. Those at the top will be overly confident in their ability to predict the system-wide effects of paternalistic policy-making – and the combination of democratic politics and market economics is precisely the kind of complex and spontaneous order that does not lend itself to expert intuition.

Les "experts" et les pouvoirs publics ne sont effectivement après tout pas plus immunisés contre les biais mis en avant par l’économie comportementale. Je ne suis pas certain toutefois que ce soit la critique la plus forte que l’on puisse faire contre le paternalisme libéral. Ce billet de Leigh Caldwell fait un certain nombre d’objections à cet argument :

First, we are not comparing like with like. There is no claim that a regulator, when placed in the same situation and making the same decision as a citizen, will come up with a better answer. Instead, we are looking at times when citizens make snap decisions without thinking them through – or, often, make no overt decision at all because they do not notice that there is a decision to be made. In these cases, the regulator’s goal is either to say "what would the citizen decide if they did think about it carefully?", or even better, to encourage the citizen to make the effort of thinking it through themselves. If the answer to "what would the citizen decide?" is controversial or ambiguous, the regulator is unlikely to try to intervene.

Second, everyone specialises in something. A lawyer specialises in the law – I wouldn’t expect them to be better at making business decisions than me, but where my business decisions have legal ramifications I’d like to have their input. A doctor does not know better than me what I should choose to eat for dinner, but they can give me useful information to help me pick the foods that are right for me. And similarly, somebody who spends their professional life thinking about decision-making and examining the extensive research in this field is likely to be able to help me make decisions that I’ll be happier with.

Third, even if regulators are not perfect, a best-effort regulation may well be better than none at all. The absence of regulation does not mean the absence of nudging. As Thaler and Sunstein point out in Nudge, our decisions are going to be influenced by context, framing and defaults no matter what. If the government takes no part, then the influences will be random, or chosen by private companies (whose interests are sometimes opposed to mine, though not always). If a democratically accountable government can help to move from one default frame to another that is more likely to be in my interest, then why would I not prefer that one?

Ce qui est intéressant dans le paternalisme libéral, c’est qu’il justifie l’intervention de l’Etat d’une manière qui n’est pas traditionnelle en économie. Pour un économiste, l’intervention de l’Etat va notamment pouvoir se justifier en cas de défaillance de marché. Or, les biais comportementaux des individus (et notamment leur propension à avoir des préférences non stables et non cohérentes) ne remettent pas nécessairement en cause le bon fonctionnement du marché, comme l’a montré Robert Sugden. Autrement dit, "l’irrationalité" des individus (Kahneman n’aime pas parler d’irrationalité, d’où les guillemets) ne remet pas en cause la "rationalité écologique" du marché. Derrière la justification de l’intervention de l’Etat dans le cadre du paternalisme libéral se cache donc un argument sur les préférences des individus : les individus n’ont pas les "bonnes" préférences eu égard à certains critères d’évaluation. Ces critères ne sont pas économiques en tant que tels mais plutôt éthiques. A mon sens, la plus grande objection que l’on peut faire au paternalisme libéral n’est donc pas une objection "technique" (ou économique) mais plutôt une objection philosophique sur la nature des présupposés éthiques qui sous-tendent cette approche, présupposés au demeurant rarement explicités.

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To blog or Not to Blog

C.H.

Comme l’a rappelé récemment Stéphane Ménia sur Econoclaste, "la blogosphère économique [française] est très indigente". Ce qui surtout fait cruellement défaut (et ceci sans manquer de respect aux blogs d’une qualité indéniable tenus par des doctorants/enseignants/universitaires-pas-superstars) c’est la quasi-absence de grands économistes français développant de véritables discussions académiques mobilisant les éléments les plus à la pointe de la théorie économique (ou pas – cf. les sempiternels débats autour de ISLM aux EU) pour proposer des réflexions sur l’actualité économique. Aux Etats-Unis, la densité et la qualité des blogs sont telles qu’aujourd’hui la blogosphère est le théâtre de véritables débats quasi-académiques de très hautes tenues.

Cet article de Paolo Manasse sur Vox indique que les blogs économiques am&ricains ont de plus un véritable impact académique : un papier cité par Marginal Revolution ou Freakonomics voit immédiatement son nombre de téléchargements augmenter et tenir un blog reconnu est un gage de notoriété au sein même du monde académique. L’auteur compare cette situation avec celle de l’Italie, où comme en France le nombre de blogs tenus par des économistes universitaires est faible. Il suggère plusieurs hypothèses pour expliquer ce fait :

  • Italy’s ‘economic literacy’ is far below that of the US, and this implies lower benefits from blogging;
  • Italy’s concentration of media ownership is far larger in Italy, which leaves less room for individual initiatives;
  • Italian (European) economists share a Catholic/post-Marxist culture which places much less confidence on individual, as opposed to collective, achievement;
  • The ‘market size’ is much lower in Italy, also due to language barriers, and this limits the gains from blogging;1
  • The benefits of personal (nonmarket) networks in Italy are far larger than the benefits of market-oriented activities such as blogging.

Je suppose qu’une partie de ces hypothèses est transposable à la France, en particulier la 1 et la 4 (et éventuellement la 5). Ce qui est certain, c’est que l’obsession bibliométrique croissante qui touche la recherche académique française en économie ne devrait pas arranger les choses dans l’avenir. Pourquoi dépenser son temps "gratuitement" à écrire sur un blog alors qu’il pourrait être utilisé pour jouer à la "guerre des étoiles" en écrivant une énième version d’un papier qui a déjà été publié 3 fois (je caricature un peu) ? Les coûts d’opportunité liés au fait de bloguer sont quand même très importants. La fonction d’utilité des économistes blogueurs français doit avoir une drôle de tête…

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Une courte note sur les anticipations rationnelles (encore)

C.H.

Deux billets de Rajiv Sethi sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles (un récent, un plus ancien) m’amènent à revenir brièvement sur le sujet. Suite à la citation d’un passage d’un article de Robert Solow dans lequel ce dernier résume (de manière lumineuse selon Sethi) l’essence de la pensée de Keynes, Sethi note :

This is as clear and concise a description of the fundamental contribution of the General Theory that I have ever read. And it reveals just how far from the original vision of Keynes the so-called Keynesian economics of our textbooks has come. The downward inflexibility of wages and prices is viewed in many quarters today to be the hallmark of the Keynesian theory, and yet the opposite is closer to the truth. The key problem for Keynes is the mutual inconsistency of individual plans: the inability of those who defer consumption to communicate their demand for future goods and services to those who would invest in the means to produce them.

The place where this idea gets buried in modern models is in the hypothesis of "rational expectations." A generation of graduate students has come to equate this hypothesis with the much more innocent claim that individual behavior is "forward looking." But the rational expectations hypothesis is considerably more stringent than that: it requires that the subjective probability distributions on the basis of which individual decisions are made correspond to the objective distributions that these decisions then give rise to. It is an equilibrium hypothesis, and not a behavioral one. And it amounts to assuming that the plans made by millions of individuals in a decentralized economy are mutually consistent. As Duncan Foley recognized a long time ago, this is nothing more than "a disguised form of the assumption of the existence of complete futures and contingencies markets."

L’idée selon laquelle l’hypothèse d’anticipations rationnelles est une hypothèse d’équilibre est très intéressante. Cela renvoi effectivement au fait qu’il s’agit d’une contrainte structurelle qui est imposée au modèle dans le sens où il est posé comme condition qu’à l’équilibre les anticipations des agents doivent avoir certaines propriétés. L’une des implications est très bien soulignée par Sethi dans le second billet :

[The rational expectations hypothesis] therefore requires not only that agents have "incredible cognitive abilities" but also that this fact is common knowledge among them, and that they are able to coordinate their behavior in order to jointly traverse an equilibrium path.

Cette clause de la connaissance commune est effectivement essentielle et correspond à ce qu’a par ailleurs écrit Roger Guesnerie (voir mon récent billet), à savoir qu’avoir des anticipations rationnelles n’est rationnel que si les autres ont les mêmes anticipations. Cela s’explique aisément par le fait que les anticipations des agents, qui portent sur les relations entre agrégats macroéconomiques, portent par extension sur les anticipations des autres agents (puisque les relations entre agrégats macroéconomiques sont le produit des actions et des croyances des individus). Comme je l’ai déjà écrit ici à plusieurs reprises, la clause de la connaissance commune est acceptable si elle appréhendée comme un évènement plutôt que comme une hypothèse. Autrement dit, il est intéressant d’essayer d’endogénéiser la réalisation de la connaissance commune au sein d’une population en intégrant explicitement les mécanismes épistémiques sous-jacents.

Comme l’indique Michael Chwe, la réalisation de la connaissance commune (d’un évènement ou d’une proposition) dans une population n’a rien d’exceptionnel et est tout à fait possible. Mais elle n’est possible qu’à des conditions bien particulières. Un évènement (quelque chose d’observable) ne peut être connaissance commune que s’il est public, c’est à dire que son occurrence se  produit dans des conditions telles que l’on peut être certain (ou au moins raisonnablement penser) que tout le monde l’a observé. Mais ce n’est souvent pas suffisant : pour qu’un évènement permette une coordination des anticipations des agents, il faut qu’il soit en mesure de générer une connaissance commune de ces anticipations. Bref, cela implique que tous les membres d’une population infèrent la même chose du même évènement. Cela renvoi à la doctrine d’Harsanyi et à son extension développée par Robert Aumann qui débouche sur la conclusion selon laquelle "it is impossible to agree to disagree"‘. Le postulat clé derrière cette doctrine est l’hypothèse de common priors : tous les agents ont les mêmes croyances ex ante sur la distribution des différents états du monde et sur les croyances (et actions) de chacun selon l’état du monde. Bref, cela revient à supposer que le monde socioéconomique est un gigantesque équilibre corrélé dans lequel la "Nature" indiquerait comme par magie à chacun ce qu’il doit faire à n’importe quel moment. Comme le défend de manière convaincante Ken Binmore dans ce récent ouvrage, c’est le genre d’hypothèses épistémiques qui ne peut tenir que dans un "small world" au sens de Savage, mais nullement dans la réalité socioéconomique.

Il n’empêche qu’il existe des équilibres corrélés dans le monde socioéconomique, ou autrement dit il arrive parfois que les individus aient les mêmes croyances ex ante. Dans ses cas, la réussite de la coordination des plans de multiples individus est une tautologie. Mais il faut expliquer (plutôt que postuler) comment cette corrélation des croyances est possible. La culture et les institutions sont évidemment probablement une importante explication. Mais d’autres facteurs peuvent jouer. Par exemple, faire l’hypothèse d’anticipations rationnelles sur les marchés financiers est moins héroïque que la faire pour la macroéconomie dans son ensemble, parce que sur les marchés financiers la théorie économique financière sert en partie d’instrument de corrélation des croyances et des actions. C’est en tout une possibilité suggérée par les travaux empiriques sur la performativité de la théorie économique. Mais c’est une hypothèse empirique qui demande à être étayée et qui peut être falsifiée. En revanche, postuler des anticipations rationnelles à l’échelle macroéconomique sans indiquer comment la corrélation des anticipations est possible revient à poser des contraintes épistémiques qui rendent les modèles qui le font très peu crédibles.

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