Archives de Tag: préférences

Economie comportementale, économie normative et le « problème de la réconciliation » : un faux problème ?

Dans un article de 2012, R. Sugden et B. McQuillin s’intéressent aux tensions qui se développent entre économie positive et économie normative en raison des résultats de l’économie comportementale. Cette dernière tend à indiquer que les individus sont « irrationnels », dans le sens où leurs choix ne sont conforment pas aux prédictions de la théorie de l’utilité standard. Notamment, les choix des individus manifestent des incohérences temporelles (en révélant en particulier une inversion des préférences). Par ailleurs, les attitudes des individus à l’égard du risque et de l’incertitude ne semblent pas se conformer aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Ici encore, il semble tout simplement que les préférences des agents sur des loteries ne répondent pas à un critère de cohérence minimum.* Lire la suite

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Instabilité des préférences en économie positive et normative

Il est bien connu que le concept de préférence est absolument central dans l’analyse économique moderne, c’est-à-dire depuis au moins Pareto. Tous les modèles micro- et macroéconomiques reposent sur une spécification des préférences des agents (le plus souvent représentées par une fonction d’utilité) à partir de laquelle les économistes dérivent des conclusions sur le problème qui les intéressent. La plupart du temps, l’économiste ne prend pas la peine de justifier la spécification particulière qu’il utilise et, surtout, fait l’hypothèse implicite ou explicite que ces préférences sont stables. On dit ainsi souvent qu’en économie, les préférences sont « données », c’est-à-dire exogènes. Dans un récent billet, Noah Smith s’inquiète : que se passe-t-il si, comme semblent l’indiquer tout un ensemble de travaux expérimentaux, les préférences des agents sont en réalité instables et changent à travers le temps de manière a priori plus ou moins aléatoire ? La conclusion de Smith est assez radicale (dans bien des cas, cela rend l’analyse économique non pertinente), et je voudrais la tempérer un peu, notamment en distinguant les conséquences de l’instabilité des préférences en économie positive d’une part, en économie normative d’autre part. Lire la suite

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Nouveau working paper : "Sen on Rationality, Commitment and Preferences"

Pour ceux qui sont intéressés, vous trouverez ci-dessous un document de travail que j’ai récemment achevé abordant la critique développée par Amartya Sen à l’encontre de la théorie des préférences révélées. C’est une version très largement remaniée d’un ancien working paper qui intégrait en plus une discussion concernant la formation des préférences collectives (et qui fera l’objet, un jour, d’un autre working paper). Comme d’habitude, tous les commentaires sont les bienvenus !

"Sen on Rationality, Commitment and Preferences"

 

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Survenance et agrégation (des préférences, des jugements)

En philosophie de l’esprit, le principe de survenance indique qu’un évènement (ou un ensemble de propriétés) mental M (un désir, une intention, une douleur) est entièrement déterminé par un évènement (ou un ensemble de propriétés) physique P localisé dans le cerveau. Formellement, le principe peut s’exprimer de la manière suivante : un ensemble A survient d’un ensemble B si toute différence entre deux ensembles A et A’ provient nécessairement d’une différence entre B et B’. Le principe de survenance est un des principaux arguments en faveur du physicalisme réductionniste en philosophie de l’esprit, et il est souvent étendue à d’autres domaines pour défendre une forme ou une autre d’individualisme ou de « naturalisme ». J’ai déjà essayé de montrer à de nombreuses reprises ici que même si l’on accepte le principe de survenance dans les sciences sociales, celui-ci ne constitue pas un argument en faveur du réductionnisme pour autant.

Dans un récent billet, Daniel Little revient sur le principe de survenance appliqué au domaine social et souligne les difficultés auxquelles il conduit, en particulier si on l’associe à d’autres concepts tels que celui de dépendance au sentier. Si je le comprend bien, l’argument de Little est épistémologique, dans le sens où la meilleur explication de l’existence de l’état macro-social X n’est pas forcément l’ensemble Y d’actions individuelles à partir duquel X survient, mais la dépendance de X à un ensemble d’actions passées Y = [Yt-1, Yt-2, ...] généré par un ou plusieurs mécanismes sociaux. Sans reprendre l’argument de Little, je voudrais développer une idée similaire en partant des problématiques liées à l’agrégation des préférences et des jugements bien connues des économistes. En fait, je vais suggérer trois manières par lesquelles les mécanismes d’agrégation affaiblissent le principe de survenance, sans pour autant le réfuter en tant que tel (ce qui semble impossible). Le cadre général de réflexion est le suivant : prenez un profil de préférences ou de jugements individuels [B1, B2, ..., Bn] dans un groupe G composé de n agents et notez B le profil de jugements collectifs ou de préférences collectives (dans ce dernier cas, B est un ordre de préférences). On définit une fonction d’agrégation f tel que B = f ([Bi]iεG). Les profils de jugements/préférences individuels et collectifs ainsi que la fonction f doivent satisfaire un certain nombre de propriétés que j’ignore pour l’instant. La fonction f formalise un mécanisme d’agrégation par lequel un ensemble de profils individuels est transformé en profil collectif. Lire la suite

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L’indécision et sa résolution : une analogie entre choix individuel et choix social

L’indécision est un problème auquel la plupart des individus sont souvent confrontés, notamment lorsqu’il s’agit de prendre des décisions importantes dans le cadre d’un problème complexe, mais pas uniquement. Au restaurant, vous pouvez par exemple avoir le choix sur la carte des desserts entre une tarte aux pommes, une glace et une crème brulée et, en sachant que la tarte est l’alternative que vous préférez la moins, avoir des difficultés à vous prononcer entre les deux autres alternatives. De même, et de manière moins anecdotique, il peut être difficile de trancher entre un travail bien rémunéré mais à l’autre bout du pays et un travail moins bien rémunéré mais sur place. Les deux exemples que je viens de donner relève d’une forme d’indécision « préférentielle » qu’il ne faut pas confondre avec deux autres phénomènes proches mais néanmoins différents.

Tout d’abord, on peut avoir des difficultés à prendre une décision parce que l’on fait face à une situation d’incertitude. Dans ce cas, on pourrait parler « d’indécision épistémique » : on ne connait pas précisément les conséquences de nos choix potentiels, et c’est notre difficulté à former des probabilités subjectives concernant ces conséquences qui nous fait hésiter. Par ailleurs, on confond souvent indécision et indifférence. Ce sont pourtant deux choses bien différentes : l’indécision bloque la prise de décision, pas l’indifférence : si je suis réellement indifférent, je serai enclin à utiliser n’importe quel mécanisme aléatoire me permettant de faire un choix. Ce n’est pas le cas avec l’indécision. Lire la suite

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Peut-on avoir des raisons d’agir contradictoires et être "rationnel" ?

Est-il incohérent/irrationnel/irraisonnable de défendre simultanément des points de vue partiellement incompatibles ou de faire des choix aux effets partiellement contradictoires ? Par exemple, un individu « rationnel » peut-il simultanément militer pour la suppression de l’agrégation du supérieur en économie et passer par ailleurs cette même agrégation ? Ou, dans un registre proche, est-il « irrationnel » de condamner le système de publication et d’évaluation des travaux académiques, tout en participant en même temps à ce système en soumettant ses propres productions scientifiques à des revues ou en acceptant de rapporter les travaux de ses pairs pour le compte de ses mêmes revues ? Lire la suite

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Echange volontaire et avantage mutuel

Un échange volontaire est-il toujours mutuellement avantageux ? Oui, d’après la vulgate libérale (voire libertarienne). L’analyse économique ne semble pas dire autre chose : la boîte d’Edgeworth, le théorème de Coase ou encore le premier théorème de l’économie du bien-être sont autant de théories ou de modèles qui indiquent que, si certaines conditions sont vérifiées, un ensemble d’échanges volontaires doit conduire à un résultat Pareto-optimal. Cependant, Noah Smith  affirme que l’analyse économique ne montre pas que l’échange volontaire est toujours avantageux pour tous les participants :

Basic Econ 101 does not imply that voluntary contracts are mutually beneficial to the people who enter into them.

The misconception springs from some solid intuition. In general, people who are free to do what they want, do do what they want. Maybe sometimes they don’t realize what they want, or are subject to compulsions like addiction, but in general, free people only make deals that they want to make.

BUT, it doesn’t follow that contracts are mutually beneficial. The reason is that there is uncertainty in the world.

Prenons un exemple suggéré par Smith. Supposons qu’il ne soit pas obligatoire de contracter une assurance automobile. Malgré tout, considérant la probabilité que je sois impliqué dans un accident, je décide malgré tout de m’assurer et donc de payer régulièrement une certaine somme à mon assureur. Supposons que le jour où je décide de me séparer de ma voiture, je n’ai été impliqué dans aucun accident. Pendant plusieurs années, j’ai donc payé une prime d’assurance sans percevoir en retour le moindre versement de mon assureur. D’après Smith, ex post, on ne peut pas considérer que l’échange entre mon assureur et moi a été mutuellement avantageux puisque le risque ne s’étant pas réalisé, j’aurais préféré ne pas contracter d’assurance si j’avais eu une connaissance complète du futur au moment où j’ai pris l’assurance.

Il me semble que ce raisonnement est discutable, selon les termes de l’analyse économique. Il y a bien sûr la possibilité que le fait d’être assuré soit source de satisfaction, indépendamment de la réalisation du risque, par exemple parce que les individus sont averses au risque, mais je ne la discuterai car elle est spécifique à l’exemple de  l’assurance*. L’erreur dans le raisonnement de Smith est de confondre préférences fondamentales et préférences finales (la distinction est faite par Daniel Hausman). Les préférences fondamentales correspondent au pré-ordre de préférences dont la théorie économique considère que tout agent est doté, pré-ordre ayant de préférence certaines caractéristiques (complétude, transitivité). Les préférences finales sont révélées par les choix des individus tels que l’on peut les observer. Même si l’on a souvent tendance à confondre les deux, il est important de bien les distinguer notamment en raison de l’incertitude qui fait que le résultat d’un choix n’est pas toujours connu d’avance.

La différence entre les préférences fondamentales et les préférences finales est que ces dernières sont déterminées après que l’agent ait pris en compte tous les facteurs pertinents dans le cadre de sa décision, y compris ses croyances sur la réalisation des différents états du monde. Par exemple, imaginons quatre alternatives pures a, b, c, d avec l’ordre de préférence suivant : a > b > c > d. Je vous propose de choisir entre deux loteries A = [a, p ; d, 1-p] et B = [b, q ; c, 1-q] avec p et q des probabilités objectivement déterminées. Votre choix entre A et B dépendra non seulement de l’intensité avec laquelle vous préférez a et d à b et c mais aussi des valeurs de p et q. Dans cette approche "conséquentialiste", vos préférences finales telles que révélées par votre choix sont la conséquence de 1) vos préférences fondamentales sur les alternatives pures et 2) de vos croyances sur les états du monde (qui ici sont objectivement déterminées).

De ce point de vue, tout échange volontaire doit être mutuellement avantageux si l’on raisonne en termes de préférences finales, car votre choix de participer à l’échange ne fait que refléter la prise en compte de l’ensemble des facteurs qui, de votre point de vue, étaient pertinents au moment de prendre votre décision. L’erreur de Smith est de ne prendre en compte, ex post, que les préférences fondamentales. Pour reprendre l’exemple de l’assurance, notez respectivement par et y respectivement l’état du monde où vous avez un accident et celui où vous n’en avez pas et par 1 et 2 l’état du monde où vous êtes assuré et celui où vous ne l’êtes pas. Cela donne 4 états du monde (ou résultats) sur lesquels vous pouvez former vos préférences fondamentales, dont on peut penser qu’elles correspondent à l’ordre suivant : y2 > y1 > x1 > x2. Si vous vous êtes assurés mais que vous n’avez pas d’accident, effectivement rétrospectivement vous auriez préféré ne pas vous assurer (y2 > y1). Mais un choix reflète vos préférences finales, lesquelles prennent en compte le fait que vous ne pouvez pas (totalement) choisir d’avoir un accident ou non et que vous ne pouvez donc que former des croyances sur la probabilité de la réalisation de cet évènement. Vos préférences finales ne portent donc que sur l’alternative [1 ; 2]. Prétendre que l’échange n’a pas été avantageux parce que le risque ne s’est pas réalisé est donc de ce point de vue fallacieux puisque l’échange (et donc le choix) dépend précisément de cette possibilité. L’échange satisfait vos préférences finales, et du point de vue de l’analyse économique, c’est tout ce qui importe.

Notez cependant que, sur un plan éthique, le raisonnement développé ci-dessus n’est pas un argument pour le libertarianisme. Par exemple, la présence d’asymétrie d’information peut mener l’une des parties à l’échange à former de fausses probabilités sur la réalisation des états du monde. Entendez par là que la partie ayant l’avantage informationnel peut manipuler l’information pour conduire l’autre à prendre une décision qu’il ne prendrait pas s’il était pleinement informé sur les caractéristiques objectives du problème de décision. Ensuite, les préférences fondamentales elles-mêmes peuvent faire l’objet de manipulation (c’est l’un des arguments de Thaler et Sunstein dans le cadre de leur paternalisme libéral). Un argument peut ainsi être développé pour distinguer satisfaction des préférences et bien-être. Même si un échange volontaire satisfait toujours les préférences (finales) de l’agent, on peut contester que cela soit toujours dans son intérêt ultime. Enfin, se pose la question de la détermination du point de départ de la négociation dans le cadre d’un échange. Outre le fait qu’un échange soit mutuellement avantageux ne signifie pas pas qu’il socialement bénéfique (problème classique des externalités), il peut surtout concrétiser (et renforcer) une situation inéquitable.

* Un exemple symétrique est le cas du joueur de loto qui tire une satisfaction du simple plaisir de jouer.

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