Archives de Tag: Note de lecture

L’économie et l’unification des sciences sociales : quelques réflexions sur l’ouvrage "Philosophy of Economics" de Don Ross

Je viens enfin d’achever la lecture de l’ouvrage Philosophy of Economics (Palgrave Philosophy Today, 2014) de Don Ross. L’auteur fait partie d’un des contributeurs majeurs au champ de la philosophie de l’économie sur les vingt dernières années. Il s’était déjà signalé il y a moins de dix ans par un ouvrage proposant une réflexion difficile mais très stimulante sur les relations entre la science économique et les sciences cognitives. Il est également le co-éditeur avec Harold Kincaid du Oxford Handbook fof Philosophy of Economics, qui de mon point de vue est la meilleure synthèse du champ aujourd’hui disponible sur le marché. Sans surprise, cette dernière contribution s’avère de nouveau être une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la nature de science économique en tant que discipline scientifique, sur la manière dont elle produit des connaissances (et quel type de connaissance) et sur son positionnement par rapport aux autres sciences sociales. Lire la suite

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Note de lecture : "Rational Ritual. Culture, Coordination, and Common Knowledge", de Michael S-Y. Chwe

C.H.

Rational Ritual est un petit ouvrage (99 pages sans la bibliographie et les annexes) paru en 2001 qui, dans un style extrêmement accessible et débarrassé de concepts techniques et de formalisation, aborde un sujet au cœur des sciences sociales : comment les individus parviennent-ils à se coordonner ? La thèse de Michael Chwe (professeur de sciences politiques à l’Université de Californie) est que dans bien des cas, les individus parviennent à se coordonner sans forcément communiquer parce qu’ils parviennent à former une connaissance commune (common knowledge) de leurs intentions. Cet ouvrage offre une collection de petits exemples illustrant les mécanismes rendant cette connaissance commune possible. L’idée sous-jacente est que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la connaissance commune n’est pas quelque chose d’exceptionnel mais est au contraire atteinte de manière très fréquente. Chwe insiste notamment sur l’importance des cérémonies et des rituels publics : lorsque je participe à une cérémonie, je sais que ce que j’ai vu ou entendu a également été vu ou étendu par les autres participants. Plus important encore, je sais qu’ils savent que j’ai vu ou entendu la même chose qu’eux. Et je sais qu’ils savent cela, etc. Lire la suite

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Auto-promo : à paraître dans Oeconomia

C.H.

Dans la rubrique "un peu d’auto-promotion ne fait jamais de mal", ma recension de l’ouvrage de J.M. Alexander, The Structural Evolution of Morality, paraîtra prochainement dans  la nouvelle revue d’histoire de la pensée et de philosophie économique Oeconomia. En attendant, elle est accessible en ligne.

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Mes lectures du moment (10)

C.H.

Voici une liste de lectures en cours ou qui attendent patiemment de l’être :

* Evolution and the Levels of Selection, de Samir Okasha. J’ai eu l’occasion récemment de lire un certain nombre d’articles de ce philosophe de la biologie et cet ouvrage s’annonce très intéressant. Okasha s’attaque à une question fondamentale en biologie mais qui a aussi une certaine pertinence pour les sciences sociales, celle du niveau auquel opère la sélection. Okasha fait le lien avec les travaux sur les grandes transitions évolutionnaires (apparition des organismes multicellulaires, apparition des colonies d’insectes, etc.).

*Adapt, de Tim Harford. Le dernier ouvrage de Tim Harford va puiser dans la littérature relative à la biologie évolutionnaire, à la théorie des systèmes complexes, à la psychologie et à l’économie pour montrer que le succès ne se planifie pas. Pas commencé, mais si c’est du niveau de ses précédents ouvrages, ce devrait être intéressant.

* Supercooperators, de Martin Nowak. Mathématicien, Nowak est l’auteur de contributions théoriques fondamentales en biologie évolutionnaire. Cet ouvrage est une présentation accessible de ses principales idées sur l’évolution de la coopération au travers de différents mécanismes (réciprocité indirecte, sélection de group, sélection de parentèle, etc.).

* Rational Ritual: Culture, Coordination, and Common Knowledge, de Michael Chwe. Cet ouvrage aborde une question fondamentale qui a été très largement négligé par les théoriciens des jeux : la formation du common knowledge (connaissance commune) au sein de la population. L’hypothèse de common knowledge est généralement considérée comme une donnée primitive par les théoriciens des jeux, à partir de laquelle ils réfléchissent sur les différents concepts de solution et sur leur pertinence. Cela dit, c’est oublier que le fondateur du concept, David Lewis, faisait du common knowledge un évènement, quelque chose qui pour se produire requiert certaines conditions bien précises. L’ouvrage de Chwe offre un grand nombre d’exemples montrant comment le common knowledge peut se former au sein d’une population et quel rôle il joue.

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Mes lectures du moment (9)

C.H.

Voici quelques une de mes lectures en cours ou à venir :

* Micromotives and Macrobehavior, Thomas Schelling. J’avais survolé cet ouvrage il y a quelques années sans en apprécier le véritable intérêt. A sa relecture, je m’apperçoit qu’il s’agit d’une étude pionnière en sciences sociales pour tout ce qui concerne les effets émergents et les phénomènes complexes. Schelling fait partie de cette petite poignée d’auteurs capables, en quelques pages, de dévélopper une idée profonde en l’exprimant de manière simple. Je trouve que Schelling ressemble beaucoup à Coase de ce point de vue : un souci de partir des comportements et phénomènes réels et une capacité à expliquer ces comportements et phénomènes d’une manière qui peut paraitre "évidente" mais à laquelle personne n’avait pensé avant. A noter qu’il existe une traduction française de l’ouvrage.

* Prelude to Political Economy: A study of the Social and Political Foundations of Economics, et Beyond the Invisible Hand: Groundwork for a New Economics de Kaushik Basu. Basu est également un auteur intéressant à lire car il a la même capacité à exprimer les choses clairement. Le premier ouvrage est un véritable travail d’économie institutionnelle où Basu s’intéresse au rôle du droit et à l’évolution des normes et des conventions. Le second que je n’ai fait que feuilleter, semble développer une analyse assez critique de la théorie économique standard.

* Fact and Fiction in Economics: Models, Realism and Social Construction, coordonné par Uskali Mäki. Cet ouvrage collectif traite de la question plusieurs fois abordée ici du statut épistémologique des modèles.

* The Biology of Moral Systems, de Richard Alexander. Un ouvrage qui rentre dans le cadre de ce que l’on appelle "l’éthique évolutionnaire", approche qui consiste à expliquer nos règles morales à partir de l’évolution biologique. Bref, c’est de la sociobiologie.

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Une nouvelle note de lecture : "Les théories économiques évolutionnistes", de Nathalie Lazaric

C.H.

Je signale la parution sur La vie des idées d’un compte rendu réalisé par mes soins de l’ouvrage de Nathalie Lazaric, Les théories économiques évolutionnistes. Il s’agit d’une très bonne introduction pour quiconque voulant comprendre ce qui se cache derrière le terme barbare "d’économie évolutionniste" (personnellement, je préfère "économie évolutionnaire", mais bon c’est un détail…).

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Note de lecture : "Beyond Individual Choice. Teams and Frames in Game Theory", de M. Bacharach

C.H.

Voici une note de lecture de l’ouvrage Beyond Individual Choice de l’économiste britannique Michael Bacharach, publié en 2006 chez Princeton University Press. Les travaux de Bacharach portent essentiellement sur les problèmes de coordination et de coopération dans un cadre d’interaction stratégique et se distinguent par leur caractère innovant. L’ouvrage devait normalement proposer une synthèse des travaux de Bacharach mais l’auteur est décédé en 2002 alors qu’il était en plein dans sa rédaction. Robert Sugden et Nathalie Gold ont pris l’initiative de collecter les morceaux de manuscrit rédigés par Bacharach et, à l’aide de ses notes et de ses articles, de compléter l’ouvrage pour lui donner un aspect ressemblant à ce qu’avait imaginé l’auteur lui-même. Lire la suite

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Mes lectures du moment (8)

C.H.

Petite liste de mes lectures en cours ou à venir :

* Les théories économiques évolutionnistes, de Nathalie Lazaric. En fait, je viens juste de l’achever. Une note de lecture est en préparation.

* Reciprocity, Altruism and the Civil Society, de Luigino Bruni. Une étude des différentes formes de réciprocité et de coopération sociale. L’ouvrage offre une réflexion à la fois historique, économique et philosophique et étudie les dynamiques d’évolution des différentes formes de réciprocité à l’aide d’une pincée de théorie des jeux.

* Small Worlds. The Dynamics of Networks between Orders and Randomness, de Duncan Watts. Reçu aujourd’hui. C’est de l’analyse des réseaux appliqués à tout un tas de problèmes socioéconomiques et au-delà (évolution de la coopération, diffusion de maladies infectieuses, etc.).

* Convention. A Philosophical Study, de David Lewis. Un classique qui date de 1969. C’est l’ouvrage pionnier dans l’utilisation de la théorie des jeux dans l’étude des conventions et a depuis initié une vaste littérature.

* Game Theory Evolving, de Herbert Gintis. C’étaient mes "homeworks" des vacances. C’est un manuel un peu particulier car consistant essentiellement en des exercices. En fait, la valeur ajoutée de ce bouquin réside surtout dans ses chapitres sur les systèmes dynamiques (y compris stochastiques) et la dynamique évolutionnaire, qui sont excellents (j’ai compris plein de choses qui n’étaient pas si claires pour moi) et qui abordent des thèmes rarement traités dans les manuels de théorie des jeux.

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Note de lecture : "Identity Economics" de George Akerlof et Rachel Kranton

C.H.

Comme annoncé, voici une note de lecture sur le récent ouvrage de George Akerlof et Rachel Kranton, Identity Economics. Cette note de lecture doit me servir de base pour élaborer une réflexion un peu plus dense sur les difficiles relations entre l’économie et les autres sciences sociales. La note étant très longue (près de 10 pages), je la met directement en format PDF, ce qui rendra la lecture plus confortable.

Note de lecture Identity Economics

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Mes lectures du moment (7)

C.H.

Petite liste des ouvrages dont je viens de commencer ou d’achever la lecture, ou que j’envisage de lire pendant les vacances :

* Identity Economics de George Akerlof et Rachel Kranton. Je viens de le terminer, j’en ai déjà parlé ici, et j’en dirai encore plus prochainement. 

* Machine Dreams. Economics Becomes a Cyborg Science, de Philip Mirowski. Lire Mirowski est toujours une expérience particulière. L’ouvrage est long, difficile mais Mirowski raconte une histoire passionnante et je dois dire relativement convaincante. Il montre comment les développements de la science économique post seconde guerre mondiale sont étroitement liés à ceux de la recherche opérationnelle et plus largement à l’émergence de la cybernétique.

* Nos phobies économiques, d’Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia. Le second ouvrage  des blogueurs d’Econoclaste. J’avoue que je n’ai pas encore eu le temps de le commencer, mais mon emploi du temps commence enfin à s’aérer donc…

* The New Evolutionary Microeconomics, de Jason Potts. Je suis tombé un peu par hasard sur cet ouvrage qui se propose de développer une "microéconomie hétérodoxe" à base de théorie des graphes et de théorie des systèmes complexes. Pas encore commencé mais ça a l’air assez original.

* Models as Mediators. Perspective on Natural and Social Science, coordonné par Mary S. Morgan et Margaret Morrison. Un ouvrage collectif qu’il me faut à tout prix lire puisqu’il aborde la question du statut épistémologique des modèles dans les sciences de la nature et les sciences sociales. Les lecteurs réguliers auront compris que c’est une question qui m’intéresse…

* Economie des politiques publiques, coordonné par Antoine Bozzio et Julien Grenet. L’ouvrage collectif des blogueurs d’Ecopublix que j’ai reçu il y a quelques jours. Attend son tour pour être lu, mais cela viendra vite.

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Oui à la Micro…

La Miss des Villes

Une fois n’est pas coutume, la Miss des villes a eu envie de se plonger dans un bouquin de micro : « Principes de microéconomie » de E. Wasmer. Si ce sont surtout les développements récents qui intéressent la Miss des villes, l’introduction (la miss des villes n’a lu que le chapitre 1 pour le moment) laisse une forte envie de dire « mais pourquoi mes cours de micro ne ressemblaient pas à cela ? ». Voilà pourquoi la miss des villes se pose de telles questions :

Le chapitre introductif aborde d’emblée l’intérêt pour le quotidien et les grands enjeux de société de la science économique. E. Wasmer « attaque » avec la grâce présidentielle du 14 juillet, il passe rapidement du débat de journaleux à une analyse économétrique de l’amnistie et averti directement son lectorat (le manuel est destiné à des 1ere années) que « corrélation n’est pas causalité », ce qui n’est pas toujours évident même pour des économistes plus confirmés (la Miss des Villes ne citera pas de nom). La micro est ici concrète et  E. Wasmer s’appuie largement sur l’actualité, tant générale (la grâce présidentielle) que l’actualité de la science économique en se référant notamment à Freakonomics et proposant une référence à G. Becker dans les exercices de la fin du chapitre.

Mais il faut bien critiquer un peu l’ouvrage le chapitre. La Miss des Villes n’est pas convaincue par la définition donnée  de l’économie. L’auteur définit l’économie comme une « science du comportement humain », comme une « science des méthodes empiriques » et de la « causalité » ainsi que comme « science de l’équilibre et de l’échange ». C’est ce dernier point qui fait tiquer la miss, en effet pour elle, il s’agit plutôt de la science des déséquilibres, si on était  à l’équilibre, les économistes n’auraient pas lieu d’être (de la même manière qu’ils n’ont pas lieu d’être dans les « perspectives économiques pour nos petits enfants » de JM Keynes). Mais après un  rapide tour de table à la pause café, la Miss des villes est arrivée à la conclusion que chaque économiste avait sa définition de l’économie (et ce y compris au sein d’un même labo). Alors, ne discutons pas des définitions…

Car il faut l’avouer, les arbitrages poire/pomme c’est bien sympa, mais c’est vite lassant… et dans le triste paysage des manuels de micro, un manuel comme celui de Wasmer est bienvenu  : clair et pédagogique, de quoi susciter des vocations… et de quoi donner envie de lire la suite du manuel.

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Note de lecture : "Natural Justice" de Ken Binmore (2/2)

C.H.

Seconde partie de la note de lecture sur l’ouvrage de Ken Binmore :

Discussion

Il est peu de dire que la thèse tant que le style de Binmore sont de nature à susciter la discussion. La manière dont l’auteur a de disqualifier certaines thèses ou certains auteurs peut être assez irritante à la longue (plus dans les deux gros volumes de 1994 et 1998 où les répétitions s’enchaînent que dans cet ouvrage du reste). L’argument d’ensemble est très intéressant mais il y a de très nombreux points de la démonstration qui peuvent être contestés tant ils reposent sur des fondements fragiles. Je résumerai mon point de vue sur la thèse de Binmore ainsi : j’étais déjà largement convaincu par la conception « naturaliste » de la justice que l’on trouve chez Hume et selon laquelle l’éthique et la morale sont des conventions produites par un processus d’évolution et sont relatives dans le temps. Si l’on veut comprendre les standards de justice qui régulent une société, il faut s’intéresser aux processus qui font émerger une certaine conception du juste et du bien à un moment donné dans une société donnée. Cette appréhension « scientifique » de la justice est bien plus pertinente que le point de vue rationaliste consistant à vouloir déduire d’axiomes certains critères. De ce point de vue, j’adhère à l’argument global de Binmore, sauf peut être à son égalitarisme rawlsien.

Je suis également largement en phase avec l’idée selon laquelle les standards de justice trouvent leur origine dans l’évolution culturelle mais aussi génétique. Les lecteurs du blog savent que ce n’est pas moi qui serait gêné par le fait que l’auteur s’appui sur la sociobiologie, dès lors que ce recours est « éclairé », ce qui est largement le cas ici. Pour résumer, appréhender la justice comme un accord contingent autour de certains principes qui découlent de facteurs biologiques et culturels est pertinent ; définir le juste comme ce que les individus d’une société donnée considèrent comme juste à un moment donné me parait être une (la seule ?) définition fertile. Cependant, le diable est dans le détail : certains arguments et outils utilisés par Binmore me semblent, si ce n’est faibles, en tout cas bien trop spéculatifs pour véritablement être convaincant. D’ailleurs, même si cela apparait davantage à la lecture de Game Theory and the Social Contract que de Natural Justice, l’auteur en est bien conscient dans la mesure où il ne cesse d’user de la rhétorique de l’auto-critique et du « mais on n’a actuellement pas mieux sous la main ». Je vais me concentrer sur deux points que deux commentateurs plutôt fiables ont par ailleurs largement développé : le fait que le folk theorem serve de base à la thèse de Binmore, aspect que Herbert Gintis critique dans cet article ; l’étrange mélange que propose Binmore entre une conception « naturaliste » de la justice et une méthodologie largement axiomatique, ce que souligne quant à lui Robert Sugden dans cet article. Lire la suite

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Note de lecture : "Natural Justice" de Ken Binmore (1/2)

C.H.

Natural Justice by Ken Binmore

Comme promis il y a quelques jours, voici une note de lecture sur l’ouvrage de Ken Binmore, Natural Justice, paru en 2005. J’indique tout de suite qu’il s’agira d’une note de lecture un peu spéciale, dans le sens où je ne vais pas tant m’attacher à décrire précisément l’argument de Binmore que proposer une réflexion sur deux questions qui m’intéressent particulièrement et qui sont liées : la modélisation de l’évolution socioéconomique et l’émergence et le développement de la coopération. Ces deux questions sont évidemment centrales dans la réflexion de Binmore.

Add : étant donnée la longueur de la partie résumé, la partie critique sera développée dans un second billet qui suivra d’ici la fin du week-end. Lire la suite

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Mes lectures du moment (6)

C.H.

Voici une petite liste des lectures avec lesquelles je vais commencer l’année :

* Natural Justice de Ken Binmore : un ouvrage important qui est en fait une version allégée et non formalisée des deux sommes que Binmore a écrit dans les années 90 sur les théories de la justice et le contrat social. Je pense que j’en ferai une petite note ici dès que je l’aurai terminé car cet ouvrage aborde des questions essentielles sur le plan épistémologique, économique et philosophique. Pour résumer en deux mots la thèse de l’auteur, celui-ci reprend la perspective humienne selon laquelle la justice est un ensemble de conventions qui ont émergé au terme d’un processus évolutionnaire. Autrement dit, il n’existe pas de méta-critère définissant ce qu’est le juste ; les critères de justice qui constituent tout contrat social sont le fruit d’un processus d’évolution et sont donc relatifs à chaque société. Au-delà de la thèse défendue (avec laquelle je suis plutôt d’accord), ce qui est intéressant (et critiquable) sont les outils et les hypothèses que Binmore mobilisent (jeux répétés et principe de rationalité maximisatrice noamment). Plus sur le sujet très bientôt.

* The Evolution of the Social Contract et The Stag Hunt and the Evolution of the Social Structure de Brian Skyrms : on reste dans la même thématique avec ces deux petits ouvrages écrit par un philosophe. Skyrms mobilise la théorie des jeux évolutionnaires pour expliquer l’évolution de certaines conventions caractéristiques des sociétés humaines. Une idée fondamentale est sous-jacente aux analyses menées : la culture est soumise à un processus évolutionnaire similaire à celui qui affecte les espèces. Le premier chapitre de The Evolution of the Social Contract qui fait le parallèle entre l’explication du ratio 1 mâle/1 femelle et la convention du partage 50/50 que l’on retrouve dans la plupart des sociétés humaines est de ce point de vue très instructif. Les ouvrages sont peu formalisés et donc relativement accessibles même si un bon background en théorie des jeux est conseillé pour saisir tous les enjeux de ce qui est raconté (contrairement à ce qui est écrit sur le quatrième de couverture). Une question se pose toutefois à la lecture des ouvrages : jusqu’à quel point une analyse s’appuyant sur des jeux simplifiés formalisant des interactions de deux joueurs (dilemme du prisonnier, chasse au cerf) est-elle pertinente pour comprendre l’évolution des conventions sociales ?

The Structural Evolution of Morality de J. McKenzie Alexander. Toujous la même thématique, celle de l’évolution des normes et des conventions. Je n’ai pas encore reçu l’ouvrage, mais je sais que l’objectif de l’auteur est de mettre en avant l’intérêt de l’agent-based modeling pour étudier ces questions.

* The Theory of Learning in Games de Drew Fudenberg et David Levine. Un ouvrage de référence sur les questions d’apprentissage dans le cadre d’interactions avec individus à rationalité imparfaite. Très aride et complexe, évidemment.

* Leçons de microéconomie évolutionniste, de Jacques Lesourne, André Orléan et Bernard Walliser : un bon manuel qui permet de faire le point sur les dernières évolutions de la microéconomie. Son intérêt est qu’il aborde certaines thématiques assez spécifiques, comme par exemple le chapitre d’André Orléan (que j’ai eu l’honneur d’avoir comme rapporteur pour ma thèse) sur les modèles de mimétisme. Complémentaire avec le manuel de Samuel Bowles, qui est plus complet je pense.

* Unto Others : The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior de David Sloan Wilson  et Elliot Sober. Pas encore reçu, cet ouvrage est une défense de l’hypothèse de la sélection par le groupe au niveau biologique comme au niveau socio-culturel.  

Darwinism and Economics de Geoffrey Hodgson : un recueil d’articles écrit par des économistes, des sociologues, des psychologues évolutionnaires, des anthropologues qui ont tous en commun de poser la question de la nature de l’évolution socioéconomique. 

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De la causalité en économie (2/3)

Isaac

Comme souligné dans le premier billet de cette série, le concept de causalité pose un certain nombre de problèmes que ce soit au niveau ontologique (quelle est la nature d’une cause ?) ou épistémologique (comment est-il possible d’inférer l’existence d’une cause à partir de l’observation ?). Partant de là, on se rend rapidement compte que le lien causal n’a pas le monopole de l’explication dans les sciences sociales, et plus particulièrement ici en économie. Dans son ouvrage, déjà cité lors du précédent billet, Bernard Paulré pointe du doigt au moins trois autres formes d’explications concurrentes à la causalité :

1) L’explication fonctionnaliste : Toute société humaine formant un tout composé d’éléments liés entre eux, l’interdépendance généralisée permet d’expliquer un fait ou un objet social par sa fonction dans le maintien du système. L’explication fonctionnelle est à la base (entre autre) du raisonnement en termes de coefficients de corrélation entre les différents éléments d’un système.On remarque ici que rien n’est dit sur les sens des relations car on évolue de fait dans un système fermé et figé, qu’il faut donc adapter à chaque cas particulier étudier (sur ce point, Geoffrey Hodgson, dont le maître des lieux est un fin spécialiste, fait figure de référence lorsqu’il nous explique que les différences institutionnelles entre les lieux et les époques « cannot be captured by differences in parameter values »).

Remarquons également qu’on se cantonne ici aux liens observables, la dépendance fonctionnelle n’est qu’une première étape vers la recherche de structures causales sous-jacentes (cette position est d’ailleurs celle du réalisme critique de Tony Lawson).

La théorie économique la plus célèbre utilisant, à mon sens, ce type d’argumentation est celle de l’équilibre général, initiée par Léon Walras. Ceci dans la mesure où les liens explicités sont des liens de dépendances et de co-détermination des taux d’échange et non de transformation des variables du système. Notons également, à la suite de Maurice Allais, que la notion de temps suspendu n’arrange pas les affaires de la causalité.

2) L’explication compréhensive : Ce type d’explication se base sur l’idée d’un privilège des sciences sociales, i.e que les faits sociaux sont immédiatement signifiants pour celui qui les observe. Cette position a été rendu célèbre par Max Weber et Wilhelm Dilthey avant lui. Notons que contrairement à Dilthey, qui semble rejeter de fait l’utilisation de la notion de causalité dans le cadre d’une étude de l’homme, Weber adopte une position plus nuancée, à l’instar d’Heinrich Rickert, en soulignant que l’explication compréhensive doit se laisser pénétrer par l’explication causale et que la compréhension peut être un moyen de rechercher les causes possibles d’un événement (nous sommes ici proches du principe d’abduction). L’éclairage est ici fait par les lois entre les différents objets et non par le lien de cause à effet.

3) L’explication par la raison : Il convient ici, pour expliquer l’agir humain, d’en revenir aux buts et aux motivations des agents intervenants dans tel ou tel phénomène. Il est possible de lier l’explication par la motivation et l’explication causale mais cela nécessite d’opérer un saut important en amalgamant volonté et action, la volonté n’étant pas ce qui est fait et la causalité n’étant effective qu’entre les faits.

(Il me semble que l’explication en termes d’axiome de l’action, ainsi que la praxéologie à laquelle elle donne naissance, que développe Mises participe d’une explication par la raison).

Ces trois types d’explications concurrentes ne le sont pourtant pas tant que cela, et Paulré de mettre en lumière le nécessaire enchevêtrement des explications. L’économiste comprendra aisément cela en ce qu’il est coutumier du fait : à une explication causale et mécanique (par exemple la théorie quantitative de la monnaie), il ne cesse d’accrocher des explications par la raison (les individus, pour une raison x ou y, agissent de telle manière lorsqu’ils sont confrontés à tel événement).

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