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Saillance et évolution des normes : le cas du foot US

Le Superbowl, la finale du championnat nord-américain de foot US, m’a valu une nuit très très courte dimanche soir. A cette occasion, un certain nombre d’articles abordant la délicate question des blessures et plus particulièrement des dommages au cerveau occasionnés par la pratique de ce sport sont sortis dans la presse américaine et française (j’avais abordé aussi ce problème dans ce billet). Justin Fox propose sur ce sujet une intéressante réflexion. Il suggère que, en raison de la multiplication des mises en causes de la NFL et du foot US dans les graves dommages cérébraux subis par les joueurs, la tolérance des spectateurs envers la violence de ce sport pourrait diminuer. A terme, c’est ni plus ni moins que la popularité du foot US et la rentabilité de la NFL qui sont en péril.

Fox interprète ce phénomène comme une évolution au niveau de la norme régulant le niveau de tolérance du spectateur concernant la violence dans le foot US :

Clearly, the NFL is worried — and for good reason. The medical evidence that the game extracts a terrible toll on its players has been piling up. As Paul Barrett details in a cover story in the latest Bloomberg Businessweek, some of the same plaintiffs’ lawyers that successfully took on asbestos manufacturers and tobacco companies are now targeting the NFL, accusing it of long covering up the risk of severe brain injuries to players.

Barrett figures that, since these lawyers want the NFL to keep thriving so it can pay for a big ongoing settlement, the league isn’t in any real danger. But it’s not as simple as that. Norms for what is acceptable behavior (and acceptable entertainment) can shift quickly and unpredictably. Just in the past few decades we’ve seen rapid shifts in public attitudes on, for example, smoking, race, sexual orientation, and seatbelt-wearing. And in the narrower field of sports that pose a danger to noggins, boxing has gone in the U.S. from spectacle with near-universal appeal to somewhat unsavory fringe sport. Surely this could happen to football, too.

Legal scholar Cass Sunstein, in a fascinating 1996 examination of social norms (that link is to JSTOR; an earlier, free version is here), referred to such shifts as « norm cascades. » He said they were often set off by « norm entrepreneurs » — activists or politicians who by signaling commitment and building coalitions can induce « a ‘tipping point’ when norms start to push in new directions. » Sunstein’s very interesting (if also very 1996) list of norm entrepreneurs: civil rights leader Martin Luther King Jr., conservative thinker William Bennett, Nation of Islam leader Louis Farrakhan, feminist legal scholar Catharine McKinnon, President Ronald Reagan, and religious activist Jerry Falwell.

This is what has the NFL concerned. If football, in its current form and with its current health risks, were suddenly presented to the American people out of the blue, it’s pretty hard to imagine it catching on. Despite the NFL’s best efforts, it hasn’t really caught on in a big way anywhere outside of North America. In the U.S., the sport has history and ubiquity on its side. Here accepting its risks (at least as spectators; I’ve never played tackle football, and happily my kid has never showed the slightest interest) is the social norm.

Fox suggère ainsi un mécanisme bien particulier pouvant expliquer l’évolution des normes sociales : la modification de la manière dont les agents se représentent la situation régulée par la norme due au fait que des caractéristiques de celle-ci, bien qu’anciennes, deviennent soudainement saillantes. Un fait stylisé important concernant les normes sociales est que ces dernières peuvent parfois évoluer très vites : par exemple, notre tolérance à l’égard des fumeurs a radicalement changé en quelques années, et pas seulement en raison de l’intervention du législateur (qui, d’une certaine manière, a acté plutôt que provoqué un changement au niveau des attentes normatives des individus). Ce n’est pas quelque chose dont il est facile de rendre compte dans les modèles évolutionnaires classiques des comportements et des normes. Les mécanismes de masse critique et de tipping point par lesquels des comportements peuvent soudainement envahir une population sont aisés à modéliser. La difficulté est qu’il faut être capable d’expliquer comment et pourquoi soudainement, un nombre suffisant d’agents changent leur comportement.

Ce que suggère Fox, c’est que les spectateurs perçoivent de mieux en mieux la dangerosité du foot US, jusqu’au point où la norme actuelle considérant la violence dans ce sport comme « normale » va être perturbée. Ici, il faut bien distinguer deux mécanismes complémentaires qui peuvent entrer en action. Depuis quelques mois voire années, plusieurs cas de mort suspecte d’anciens joueurs ont été révélé dans les médias. Des autopsies de joueurs s’étant suicidés ont révélé que ces derniers avaient d’importantes lésions cérébrales dues aux multiples chocs reçus sur la tête durant leur carrière. Ces nouvelles informations conduisent les agents à actualiser leurs croyances concernant la réelle dangerosité du foot US.

Il y a un second mécanisme en termes de saillance et de représentation qui opère. Le fait que le foot US soit dangereux et violent n’est en lui-même pas nouveau. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que les équipements sont toujours plus résistants et que de nouvelles règles sont régulièrement édictées pour mieux protéger les joueurs. La dangerosité était peut être sous-estimée, mais pas ignorée en tant que telle. Néanmoins, au-delà du contenu informationnel des discussions actuelles, c’est la saillance de la dimension violente de ce sport qui s’est accrue. On peut faire un parallèle avec les politiques de santé publique, par exemple concernant le tabac. Le fait de faire afficher sur les paquets que « fumer tue » accompagné de photos peu agréables n’apporte pas de nouvelles informations au fumeur. En revanche, il contribue (on peut penser) à rendre plus évidents les dangers du tabac. Les psychologues et économistes comportementaux soulignent depuis longtemps l’importance du framing, c’est à dire de la manière dont les agents se représentent la situation à laquelle ils prennent part. Il en va de même avec les normes sociales : la stabilité d’une norme dépend des caractéristiques saillantes de la situation qu’elle régule. Si ces caractéristiques saillantes changent, alors la norme peut changer, et probablement très rapidement.

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