Archives de Tag: institutions

Une analogie entre prix et règles

Dans mon billet précédent, j’ai poursuivi la  critique de ce que j’appelle la conception éliminativiste des règles et des institutions en économie, et en particulier en théorie des jeux, laquelle ne conçoit les institutions que comme le simple reflet d’un pattern comportemental. On peut trouver dans récent ouvrage de Kartik Athreya, Big Ideas in Macroeconomics, une discussion sur la notion de prix dans la théorie économique qui est parfaitement analogue à l’idée que j’essaye de développer concernant les institutions. Il est donc intéressant de revenir un instant sur la manière dont les économistes conçoivent les prix. Je profite au passage pour recommander chaudement l’ouvrage d’Athreya qui, comme son titre l’indique, présente les idées majeures développées dans la macroéconomie contemporaine. Athreya présente la démarche méthodologique suivie par les macroéconomistes standards ainsi que le contenu des fameux modèles DSGE si décriés aujourd’hui, et ceci sans la moindre équation. Le tout es trait clair et globalement intéressant, même si la tentative de l’auteur de démontrer que le monde walrassien des agents preneurs de prix et des marchés complets est pertinent pour étudier le fonctionnement des économies modernes semble de toute façon vouée à l’échec. Lire la suite

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Searle vs l’analyse économique, le retour

Les économistes J.P. Smit, Filip Buekens et Stan du Plessis viennent de publier dans la revue de philosophie Synthese un article intitulé "Developing the incentivized action view of institutional reality" (article dispo sur demande). Cet article prolonge la réflexion concernant la nature des faits institutionnels que les auteurs avaient amorcé  dans un article dans Economics and Philosophy dont j’avais parlé ici. Le point de départ de Smit et al. est la théorie des faits institutionnels de Searle dont ils critiquent la dimension "non-réductible" qu’elle conférerait aux institutions dans l’explication. Ils proposent comme alternative une approche en termes d’incitation qui est en fait ni plus ni moins qu’une explication des institutions via la théorie des jeux. Lire la suite

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Le « mariage pour tous » est-il un mariage ? Sur la notion de règle constitutive en sciences sociales

Contrairement à ce que le titre semble indiquer, ce billet ne va pas discuter à proprement parler de ce sujet hautement délicat du « mariage pour tous ». Mais si je pars de cette actualité brûlante, c’est parce qu’elle illustre à merveille un concept central en philosophie des sciences sociales (et en sciences sociales tout court), celui de règle constitutive. Je vais présenter rapidement le concept et en discuter la pertinence. Dans un prochain billet, je donnerai quelques éléments sur la manière dont on peut rendre compte des règles constitutives, à l’aide notamment de la théorie des jeux. Lire la suite

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Physicalisme, exclusion causale et institutions

La question de la relation entre le corps (body), ou plus exactement le cerveau, et l’esprit (mind), est centrale dans le champ de la philosophie de l’esprit (pour un aperçu du champ, voir cet ouvrage et celui-ci). Depuis Descartes, un débat fait rage entre les partisans du dualisme (dont Descartes est le premier à l’avoir formulé) selon lequel corps et esprit renvoient à deux ensembles d’évènements et de propriétés bien distincts, et les partisans d’une forme ou une autre de matérialisme, selon lequel les propriétés de l’esprit (la conscience notamment) sont d’une manière ou d’une autre reliées aux propriétés de la matière, donc le cerveau. Lire la suite

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Lecture & Analyse : John Searle, "Making the Social World"

Searle

Dans les jours qui viennent, je vais expérimenter une nouvelle manière de discuter des ouvrages que j’ai pu lire, que je nomme "Lecture & Analyse". Plutôt que de proposer en bloc une longue note de lecture, je vais plutôt procéder par le biais de courts billets, traitant soit d’un chapitre, soit d’un thème bien précis. L’intérêt est double : d’abord faire des textes plus courts et donc plus facile à lire (et à écrire !), et ensuite pouvoir faire ressortir plus facilement la discussion et l’analyse de certains points bien précis. L’idée est d’espacer les billets d’environ une semaine, de manière à pouvoir permettre à ceux qui seraient intéressés de lire en parallèle l’ouvrage étudié et, pourquoi pas, de me faire part de leurs commentaires.

Pour cette première expérience, j’ai choisi l’ouvrage Making the Social World. The Structure of Human Civilization, du philosophe John Searle (Oxford University Press, 2010). Dans la continuité de son The Construction of Social Reality (Free Press, 1995), Searle y développe une ontologie sociale qui s’inscrit plus largement dans ce qu’il appelle une "philosophie de la société". Searle cherche notamment à clarifier la nature des faits institutionnels. De ce point de vue, ce qu’écrit Searle est susceptible d’intéresser, au-delà des philosophes, les chercheurs en sciences sociales dont les économistes. Je procéderai à une analyse chapitre par chapitre (il y en a 8 en tout), en commençant probablement d’ici la fin de semaine.

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Réductionnisme et individualisme méthodologique

Daniel Little propose un nouveau billet sur l’individualisme méthodologique. J’ajouterai trois points qui complètent le propos de Little :

* Le principe – ontologique – selon lequel tous les phénomènes sociaux (institutions, relations entre agrégats, etc.) trouvent leur origine dans les croyances, préférences et actions des individus n’implique pas logiquement que l’explication en sciences sociales doivent nécessairement se réduire à ces croyances, préférences et actions. On a en effet à faire à un cas particulier de la thèse "survenance-implique-explication-réductionniste" dont j’ai noté l’autre jour qu’elle est fausse.

* La plupart des explications en sciences sociales sont des explications causales. Quand on regarde les théories de la causalité, une grande partie d’entre-elles repose sur une variante ou une autre de l’approche contrefactuelle. C’est par exemple le cas de la théorie de la causalité comme intervention développé depuis quelques années par James Woodward et qui tend de plus en plus à faire consensus. Dans ce cadre, les explications causales "macro" sont totalement légitimes dès lors qu’elles satisfont à un certain nombre de critères. En quelques mots, on dira que la variable X cause la variable Y si, et seulement si, pour au moins certaines valeurs de X = x, suite à une intervention I (répondant à certains critères) modifiant X tel que X = x’, la valeur de Y change de y à y’. Cette définition de la causalité (qui correspond largement à la pratique scientifique effective, en particulier dans les sciences de la nature) rend ainsi tout à fait légitime de parler de relations causales entre agrégats. Bien entendu, la critique de Lucas et la nécessité de prendre en compte les anticipations (rationnelles) des agents sont toujours valables, et doivent être pris en compte lorsque l’on définit le bon niveau d’explication à adopter.

* Comme j’ai essayé de le montrer ailleurs (auto-promo), les explications des phénomènes institutionnels qui reposent sur une approche en termes de théorie des jeux ne peuvent, ni en pratique ni en principe, réduire l’explication aux propriétés des agents. Non seulement, les institutions (conventions, normes, règles juridiques) sont nécessaires comme input dans l’explication pour surmonter le problème de la multiplicité des équilibres, et de plus il faut prendre en compte le fait qu’une institution est interprétée par les agents en fonction du contexte institutionnel plus large dans lequel elle s’insère. On ne peut faire abstraction des "macro-structures" dans lesquelles s’insère l’action des agents. On retrouve une idée similaire chez John Searle, avec son concept de Background.

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L’agent dans les agent-based models

Court billet de Daniel Little sur la relation entre la sociologie basée sur le concept d’acteur et les agent-based models (ABM).  Little note que ces deux ensembles d’approches, bien qu’ils semblent avoir un objet commun, divergent en fait sensiblement. La raison tient à la conception de l’acteur (ou de l’agent) qui, dans les ABM, est particulièrement frustre : la plupart du temps, un automate qui suit une poignée de règles de comportements basiques. Selon Little, les résultats limités des ABM en sciences sociales trouveraient leur origine dans cette conception limitée de l’agent. D’où la recommandation que les modélisateurs auraient intérêt à intégrer dans leurs équipes des anthropologues pour alimenter leurs travaux.

Je n’ai pas trop le temps d’argumenter mais je pense que s’il y a des limites actuelles aux ABM dans les sciences sociales (et il y en a), elles ne viennent pas en tant que telle d’une conception réductrice de l’agent social. Au contraire. Il faut comprendre que l’objectif des ABM n’est pas de construire une théorie de l’agent, mais d’abord une théorie des mécanismes d’agrégation des actions individuelles débouchant sur des régularités macro-sociales. L’intérêt est d’observer et d’expliquer comment la complexité sociale se créée, émerge, de comportements basiques. Modéliser des comportements trop complexes risquerait de rendre difficile ce type d’analyse puisqu’il serait alors difficile de déterminer si la complexité sociale est le produit des agents et de leurs caractéristiques, où bien des interactions entre agents. A mon avis, la plus grosse limite des ABM en sciences sociales est qu’ils ne peuvent que très difficilement rendre compte d’un type de mécanisme essentiel impliquant des facteurs institutionnels (c’est ce que je défend dans ce papier).

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