J’ai eu l’occasion d’écrire sur ce blog un certain nombre de billets sur l’économie comportementale et le paternalisme, avec comme idée générale la thèse selon laquelle les conclusions normatives et morales des économistes comportementaux ne pouvaient être déduites logiquement de leurs résultats empiriques. J’ai (enfin) pris le temps de rassembler mes idées dans un document de travail intitulé "From Utilitarianism to Paternalism: When Behavioral Economics Meets Moral Philosophy". Je dois présenter ce papier au prochain colloque de l’AFEP en juillet. Tous les commentaires sont les bienvenus !
Archives de Tag: économie comportementale
Le paternalisme est-il réellement inévitable ?
Dans leur article pionnier sur le « paternalisme libéral » (libertarian paternalism), Cass Sunstein et Richard Thaler défendent l’idée que le paternalisme est inévitable, que ce soit de la part d’organisations privées telles que les entreprises, ou de l’Etat. En conséquence, puisqu’on ne peut éviter toutes les formes de paternalisme, autant mettre en place celui qui préserve au mieux la liberté de choix et la souveraineté du consommateur, en l’occurrence le paternalisme libéral. Lire la suite
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Economie comportementale et bien-être
Soit un produit S, dont la consommation par une partie N des membres d’une population P diminue le bien-être de l’ensemble des autres membres M de P. Autrement dit, la consommation de S par N génère des externalités négatives. Dans l’hypothèse où les coûts de transaction ne sont pas trop élevés, et si l’on suppose que N et M peuvent choisir collectivement de manière rationnelle et optimale (i.e. pas de problème d’action collective et d’agrégation des préférences), alors on peut imaginer une négociation entre N et M débouchant sur une transaction où M payent N pour que ces derniers réduisent leur consommation de S. Plus exactement, si l’utilité totale que N tirent de leur consommation de S dans une quantité q est UN(q) = u et que le désagrément lié à cette même consommation génère une perte d’utilité chez M de VM(q) = v, alors les membres de M proposeront un paiement x tel que VM(x) ≤ v aux membres de N pour que ces derniers cessent de consommer S. Si UN(x) ≥ u, ils accepteront. Le même raisonnement est applicable dans le cas où il s’agit non pas de supprimer la consommation de S, mais de la réduire d’un montant ∂q (dans ce cas, il faut que la diminution de la consommation ∂q satisfasse les inégalités suivantes : VM(x) ≤ VM(∂q) = v’ et UN(x) ≥ UN(∂q) = u’).
Supposons maintenant que M et N sont les mêmes personnes mais à deux moments différents dans le temps. Pour clarifier, on notera Nt et Nt+1 les deux mêmes populations se succédant dans le temps. Au temps t, les membres de N ne souhaitent pas consommer S. Au temps t+1, les membres de N souhaitent consommer S. Mais comme Nt et Nt+1 sont les mêmes personnes, la consommation de S par Nt+1 a un impact (négatif) sur Nt. On a donc un nouveau problème d’externalité négative. Peut-on imaginer le même mécanisme de négociation et de marchandage que ci-dessus pour régler le problème ? La réponse est non car l’éventuel « contrat » qui pourrait être conclu ne pourrait être mis en application : quand bien même Nt et Nt+1 pourraient contracter en t pour réduire la consommation de S en t+1, Nt+1 n’auraient aucun intérêt à respecter l’accord. Il en va de même pour les vendeurs du produit S. La solution « coasienne » n’étant pas disponible, la taxation voire l’interdiction pure et simple de S semble être la seule solution pour remédier au problème de l’externalité.
Comme le laisse entendre Jeff Ely, taxer les sodas, ou interdire leur vente dans un volume supérieur à une certaine limite comme a voulu le faire le maire de New York, pourrait se justifier par ce raisonnement. Sauf qu’en réalité les circonstances sont un peu différentes. Est-on sûr que les personnes qui consomment les sodas et que celles qui demandent la régulation de leur consommation sont les mêmes personnes ? Dans le cas d’espèce, on peut fortement en douter. Supposons que ce ne soit pas le cas. Nous nous retrouvons alors dans la configuration du premier paragraphe, avec deux populations N et M bien distinctes. Il y a toutefois une différence notable : il est très difficile de considérer que la consommation de S par N génère des externalités négatives sur M. Autrement dit, puisqu’il n’y a pas d’externalité, la situation actuelle (caractérisée par un certain niveau q de consommation par N) est d’ores et déjà optimale au sens de Pareto. L’intervention du législateur ou du politique ne peut alors se justifier que de deux manières :
* on parvient à démontrer que les conséquences de la consommation de S par N a des effets sur la santé de N (obésité, diabète, etc.) et que ces effets entraînent à leur tour un coût économique pour les membres de M. C’est possible, en particulier dans un système où la santé serait socialisée. Mais ce n’est pas certain : la consommation de certains produits peut réduire l’espérance de vie de telle sorte que in fine des économies seront faites par une diminution des dépenses pour traiter des maladies liées à la vieillesse ;
* on invoque un critère éthique ou normatif particulier autre que le critère de Pareto pour justifier malgré tout la régulation de la consommation de S. C’est une possibilité, mais il faut alors expliciter ce critère et le justifier. L’argument se déplace alors du terrain de l’analyse économique vers celui de la philosophie morale. C’est le problème du versant normatif de l’économie comportementale : il existe peu ou proue de tentatives de justification d’un tel critère alternatif. Le plus souvent, celui-ci reste implicite et mal identifié.
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Pourquoi l’économie comportementale ne conduit pas logiquement au paternalisme
La montée en puissance d’une nouvelle forme de paternalisme, parfois appelé « paternalisme libéral », est l’une des conséquences du développement de l’économie comportementale. A l’image de Gille Saint-Paul, pourtant un farouche opposant à toute forme de politique paternaliste, beaucoup d’économistes considèrent que les résultats de l’économie comportementale, combinés à « l’utilitarisme » constitutif de la science économique standard, conduisent logiquement à la préconisation de mesures paternalistes afin de maximiser l’utilité sociale. Dans ce billet, je vais néanmoins essayer de montrer que l’utilitarisme de la science économique, même associé aux résultats de l’économie comportementale, ne conduit pas nécessairement au paternalisme. Lire la suite
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La rationalité du concept de rationalité
J’ai évoqué l’autre jour l’ouvrage de David Levine, Is Behavioral Economics Doomed?, qui développe une critique sans concession des travaux relevant de l’économie comportementale. Levine montre globalement que nombre de résultats de l’économie comportementale (framing effect, aversion pour les pertes,…) sont le produit du contexte particulier dans lequel sont placés les individus participant aux expériences. Soit les phénomènes en question disparaissent si les individus ont le temps d’apprendre, soit ils ne sont pas nécessairement économiquement significatifs. Surtout, dans la plupart des cas, il s’avère qu’il n’y a pas grand chose que la théorie standard (la théorie du choix rationnel) ne puisse expliquer et que finalement, les résultats expérimentaux tendent plutôt à confirmer la théorie économique. Lire la suite
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L’économie comportementale, c’est sérieux ?
Que penser des résultats de l’économie comportementale ? Pas que du bien (c’est un euphémisme), si l’on en croit ce petit livre de David Levine, Is Behavioral Economics Doomed?. En gros, pour Levine, la validité externe des résultats expérimentaux de l’économie comportementale (i.e. dans quelle mesure ces résultats sont-ils valables en dehors du laboratoire) est douteuse car les biais constatés disparaissent si le jeu est répété suffisamment de fois et, de manière plus générale, l’hypothèse de rationalité et la théorie du choix rationnel sont à la fois plus pertinentes et plus parcimonieuses qu’une explication à base de "biais et d’heuristiques" pour rendre compte de la plupart des phénomènes économiques. Levine n’a d’ailleurs pas trop aimé le dernier livre de Daniel Kahneman, Thinking Fast and Slow (Système 1/Système 2 en français).
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The Great Stagnation
Paul Seabright évoque dans Le Monde une révolution technologique dans l’enseignement supérieur : la prolifération d’initiatives d’enseignements à distance interactifs et ludiques. La plus récente en date est celle de Tyler Cowen et Alex Tabarrok, qui ont lancé la Marginal Revolution University. La MRU proposera divers cours d’économie à partir d’un format consistant en de courtes vidéo librement accessibles. C’est loin d’être une initiative isolée. J’ai moi-même suivi il y a quelques mois un cours de Scott Page sur le "model thinking". Le cours de Page est l’un des nombreux pouvant être suivis via Coursera.
Seabright conclut son article en affirmant qu’il est "temps que la profession enseignante entreprenne une réflexion approfondie sur ce que la présence physique de l’enseignant apporte d’essentiel à un vrai apprentissage". La tonalité générale de l’article laisse entendre que finalement, peut-être, on pourrait se passer de l’enseignant dans le cadre de l’apprentissage universitaire, ou à tout le moins faire d’importantes économies d’échelle. Notez au passage que si cela est vrai, et que vous combinez cette idée avec la croyance de plus en plus forte qu’il vaut mieux une recherche dont les moyens sont concentrés sur quelques unités et individus, 90% des enseignants-chercheurs feraient bien de commencer à réfléchir à leur reconversion. Enfin, bref, passons…
Tout en étant à titre personnel plutôt favorable à ce genre d’initiatives, je reste très sceptique sur la substituabilité de l’enseignement à distance et de l’enseignement "classique". Ou, pour dire les choses plus clairement, je suis persuadé que la présence physique d’un enseignant apporte quelque chose. On peut déjà noter que l’enseignement universitaire à distance n’est pas quelque chose de nouveau. A ma connaissance, cela fait par exemple déjà pas mal de temps que les facs de médecine, qui ne savent plus où mettre leurs étudiants, utilisent ce type de dispositif : un enseignant donne son cours dans un amphi, ce cours est filmé et est retransmit en direct dans un ou plusieurs autres amphis où s’entassent les étudiants qui n’ont pas eu la chance de pouvoir rentrer dans celui où le prof est physiquement présent. Il m’a toujours semblé que les étudiants concernés n’appréciaient guère l’expérience. Il est vrai que les choses sont différentes en ce qui concerne les initiatives dont parle Seabright. On peut en effet suivre les cours chez soi et, surtout, quand on le souhaite, au moment où on est le mieux disposé intellectuellement. Mais c’est peut être précisément là qu’est le problème : dans un format d’enseignement standard, l’heure du cours est fixée ce qui incite les étudiants à venir ; s’ils ratent le cours, ils ne pourront plus le rattraper. Dans le nouveau format, on suit le cours quand on le souhaite. C’est très bien, mais quid de la procrastination et des autres biais comportementaux dont l’économie comportementale ne cesse de documenter l’existence ?
Je ne sais pas quelle est l’efficience pédagogique de ce type d’enseignement à distance en tant que tel, mais je suis à peu près certain que, du côté de la demande, il a pour inconvénient de ne pas créer une contrainte suffisante pour motiver les étudiants à le suivre de manière assidue. Il serait intéressant de ce point de vue d’avoir des données précises sur le nombre d’inscrits, le nombre de personnes ayant suivi les cours dans leur totalité, et les taux de réussite aux examens. Certes, on pourra toujours rétorquer que c’est un problème de responsabilité individuelle et que cela ne regarde que les étudiants. Mais il en va de même pour l’enseignement que pour n’importe quelle autre activité "économique" : les biais comportementaux peuvent remettre en cause l’efficience d’un dispositif institutionnel ou technologique. Bref, innovation technologique dans l’enseignement c’est sûr, révolution, c’est beaucoup trop tôt pour le dire.
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