D’où viennent les préférences des individus ? (2/4)

25 octobre, 2009

C.H.

Suite de ma série consacrée à présenter les différentes approches en économie et en sciences sociales qui visent à expliquer d’où viennent certaines préférences individuelles. Lors du premier épisode, j’avais présenté l’explication sociobiologique de l’altruisme, fondée sur l’idée d’altruisme réciproque. Ici, je vais m’attarder sur l’explication purement “économique” de l’altruisme en me concentrant sur la théorie proposée par Gary Becker et connue sous le nom de “rotten kid theorem” (théorème de l’enfant gâté). Becker a notamment développé cette théorie dans un article datant de 1974. Je fais ici une présentation très simplifiée du propos de Becker (ma présentation est inspirée de celle proposée par Ulrich Witt dans cet ouvrage). Lisez la suite de cette entrée »


Esprit de contradiction

22 octobre, 2009

C.H.

Ceux qui me connaissent s’accorderont pour dire que j’ai l’esprit de contradiction. A dire vrai, j’aime bien des fois défendre des thèses dans lesquelles je ne crois pas trop juste par plaisir de contredire mon interlocuteur (oui, c’est pas bien je sais). Jeff Ely sur Cheap Talk donne une explication à l’esprit de contradiction :

“The thing about being really smart is that it means you are talking to people who aren’t as smart as you. So they can’t verify whether what you are saying is really true (especially when we are talking about climate change policies where if we ever do find out who was right, it will be well past the time that punditry is a profitable enterprise.) But one thing the audience knows is that smart pundits can figure out things that lesser pundits cannot. That means that the only way a smart pundit can demonstrate to his not-so-smart audience that he is smart is by saying things different than what his lesser colleagues are saying, i.e. to be a contrarian“.

Ce qui est intéressant, c’est que Ely met en lien dans son billet un papier qui montre qu’esprit de contradiction (exagération et distortion de son propos pour aller contre le sens commun) et conservatisme sont logiquement liés. Je ne suis pas sûr que le lien soit systématique (mon esprit de contradiction sûrement) mais pourquoi pas.

J’ai une autre explication, différente de la précédente, à l’esprit de contradiction et que je relierai à l’ego (j’ai d’ailleurs suggéré le terme d’homo egonomicus a quelques collègues hier) : le fait d’avoir raison ou d’avoir le dernier mot est en soi source d’utilité pour les individus à l’ego sur-dimensionné, de telle sorte qu’ils sont prêts à défendre des thèses originales ou qui rentrent systématiquement en contradiction avec le sens commun pour avoir raison. La question est alors pourquoi des individus ont un ego hyper-développé ? Une explication évolutionnaire plausible que je vois est que le fait d’être egocentrique augmente à la fois les chances d’avoir effectivement raison (les individus egocentriques sont “programmés” pour défendre de nouvelles positions et ont plus de probabilités de finir par “innover” avec succès) et celles d’être suivies par les autres (soit parce que l’on a effectivement raison soit parce que l’egocentrisme va souvent de paire avec le charisme [?!]). Autrement dit, un individu egocentrique a peut être plus de probabilité d’avoir du succès sur le plan social, ce qui peut expliquer l’avantage évolutionnaire du “gène” de l’égocentrisme et du mème de l’esprit de contradiction (le premier favorisant l’adoption du second).

Evidemment, la proportion d’individus égocentriques et ayant l’esprit de contradiction dans la population ne peut pas dépasser un certain seuil. C’est un peu comme dans le le jeu hawk-dove où l’équilibre évolutionnairement stable voit cohabiter des individus agressifs avec des individus pacifiques. C’est le même principe : les individus égocentriques, lorsqu’ils sont trop nombreux, finissent par se nuire mutuellement et le mème de l’esprit de contradiction conduit finalement à défendre des positions trop aberrantes. On peut donc s’attendre à ce qu’il y est une certaine stabilité dans la proportion d’individus ayant l’esprit de contradiction dans une population (à condition constante bien sûr) mais aussi (peut être) à leur relative dispersion dans les réseaux sociaux. Autrement dit, la même proportion devrait se retrouver dans les groupes d’individus qui composent la population.


SuperFreakonomics et l’altruisme

21 octobre, 2009

C.H.

On peut trouver aujourd’hui dans le New York Times un extrait du nouvel ouvrage de Steven Levitt et Stephen Dubner, SuperFreakonomics. A peine sortie, le livre a déjà fait couler beaucoup d’encre en raison de son chapitre sur le réchauffement climatique qui semble (je ne l’ai pas lu, je me base sur les commentaires des bloggueurs américains) être quelque peu mal informé ou en tout cas susceptible de donner une représentation biaisée du débat. Le premier chapitre qui défend l’idée qu’il est plus dangereux de marcher ivre que de conduire ivre a aussi suscité quelques critiques car cette thèse provocante (la provocation est quand même un peu le fond de commerce de ce type d’ouvrage) semble assise sur un raisonnement statistique fallacieux (voir l’analyse d’Ezra Klein).

L’extrait qui parait dans le New York Times aborde le problème de l’altruisme et de la signification des résultats obtenus dans les expériences en laboratoire. Comme j’ai pas mal discuté des questions tournant autour de l’origine des préférences des individus et de l’altruisme en particulier récemment (cela me fait penser que j’ai une série en cours à poursuivre), j’ai lu ces quelques pages avec attention. Comme il ne s’agit que d’un extrait, il faut rester prudent sur le contenu exact du chapitre (peut être les auteurs présentent-ils d’autres travaux ?). Cela dit, bien que je trouve ces pages intéressantes, très bien écrites et très claires, il me semble que là encore le message propagé est biaisé. L’extrait tourne autour des travaux de l’économiste John List, spécialiste reconnu de l’expérimentation en laboratoire et sur le terrain. List est notamment connu pour avoir récemment souligné la fragilité de certains résultats expérimentaux obtenus en laboratoire concernant l’existence chez les individus de certaines préférences prosociales (comme l’altruisme). Comme on peut le lire dans l’extrait, List a fait quelques expérimentations autour du jeu du dictateur et a montré qu’en configurant de manière adéquate l’expérimentation, on faisait disparaître tout comportement altruiste. Ce papier de List, corédigé avec… Steven Levitt, fait le point et défend la thèse qu’en règle générale, quand l’expérimentation tente de mesurer une dimension “morale” dans le comportement des individus, les résultats ne sont pas généralisables aux comportements dans le monde “réel”.

Les travaux de List sont très importants et mettent le doigt sur un point qui est effectivement crucial lorsqu’il s’agit d’évaluer la pertinence de l’économie comportementale. Maintenant, ce qui me gène c’est que SuperFreakonomics (si l’ouvrage s’en tient à présenter uniquement les travaux de List) donne quand même une vision sacrément biaisée de l’état de la recherche en économie sur les questions concernant les préférences pro-sociales. Quand on lit l’extrait en entier, on comprend que le but de ce passage est de montrer que la figure de “l’homoeconomicus” tient toujours et que la maxime “people respond to incentives” est toujours valable. Pourquoi pas. Sauf que les travaux sur l’altruisme et les préférences pro-sociales ne reviennent pas du tout à vouloir remplacer l’homoeconomicus par un hypothétique homoethicus ou à nier le fait que les individus répondent aux incitations. Il faudrait par exemple que les auteurs de SuperFreakonomics aillent lire le dernier ouvrage de Herbert Gintis dont le premier chapitre défend ce que l’auteur appelle modèle BPC (beliefs, preferences, constraints), qui n’est autre que la théorie du choix rationnel. Autrement dit, postuler qu’il existe des préférences pro-sociales ne revient pas à nier le cadre standard de la décision de la théorie économique. Et, d’ailleurs, mais ça Levitt le sait très bien, nul part il est écrit que l’homoeconomicus doit être égoïste. Enfin, l’exemple donné à la fin de l’extrait sur le don d’organes pour “prouver” que les individus ne sont pas altruistes ne prouve strictement rien et n’est qu’un artifice rhétorique pour convaincre le lecteur.

Pour résumer, le problème n’est pas que Levitt et Dubner présentent les travaux (très importants) de List mais plutôt que leur présentation est partisane et fait comme si il n’existait pas du tout de littérature susceptible de répondre au moins en partie aux objections de ce dernier. Enfin, il est bon de rappeler que les travaux sur les préférences pro-sociales ne se réduisent pas à des expérimentations en laboratoire et qu’il y a aussi de bonnes raisons théoriques, dans une perspective évolutionnaire, de penser que de telles préférences puisse exister. Encore une fois, cela ne remet nullement en cause la théorie du choix rationnel et autre outil du même genre contrairement à ce que prétendent Levitt et Dubner.


Levitt n’est pas un spécialiste du réchauffement climatique…

20 octobre, 2009

C.H.

… mais par contre il a toujours le don de rédiger des papiers très intéressants sur des sujets marginaux. Le dernier en date est un article co-rédigé par lui et Kenneth Kovash sur la sous-optimalité des choix stratégiques dans les sport US (baseball et Foot US). Un court résumé est accessible ici. Etant loin d’être un spécialiste de baseball, je ne peux guère commenter. En revanche, concernant le foot US, les résultats ne m’étonne pas trop. J’avais déjà souligné (ici et ) que les coachs au football américains ont une tendance excessive à opter pour un coup de pied de dégagement en 4ème tentative. Levitt et Kovash retrouvent également cette attitude conservatrice mais cette fois-ci au niveau de la répartition entre jeu de course et jeu de passe. Pour faire simple, les équipes du championnat NFL optent de manière excessive pour le jeu de course (plus sûr mais qui gagne en moyenne moins de terrain) que le jeu de passe (plus risqué mais qui gagne plus de terrain). Ayant parcouru l’article de manière très rapide, je n’ai pas vérifié si les auteurs prennent le soin de répondre à un contre-argument possible : le jeu de passe est d’autant plus efficace que l’on s’appuie sur le jeu de course (i.e. l’efficacité marginale du jeu de passe est décroissante), pour la bonne et simple raison qu ‘il est plus facile de passer la balle face à une équipe qui ne sait pas trop à quoi s’attendre (course ou passe) plutôt que face à une qui sait à coup sûr qu’elle va devoir défendre sur une passe (bon je viens de regarder : page 20 cette objection est mentionnée mais pas étudiée…). 

Via Free Exchange


Punir les innocents est-il dissuasif ?

19 octobre, 2009

C.H.

Quand j’étais plus jeune, j’avais certains professeurs à l’école primaire et au collège qui pratiquaient ce que l’on pourrait appeler la punition collective : quand un élève venait de faire une connerie mais que l’enseignant ne parvenait pas à connaître l’identité du fautif, toute la classe était punie dans son ensemble. Outre qu’elle m’a toujours semblé injuste, cette forme de punition me semblait inefficace car à mon sens elle était basée sur l’idée que l’auteur de la bêtise aurait des remords, ce qui n’était évidemment jamais le cas.

Ken Binmore propose toutefois une rationalisation de ce type de punition. Prenez un groupe d’individus de taille suffisamment petite. On fait l’hypothèse que les individus sont très patients, c’est à dire qu’ils valorisent les gains futurs quasiment autant que les gains présents (dans le jargon : leur facteur d’actualisation est proche de 1). A chaque période, les joueurs se rencontrent deux à deux et ils peuvent soit “coopérer” (bien se comporter) soit “tricher”, dans le cadre d’une interaction du type dilemme du prisonnier. Même si les rencontres sont anonymes (on ne connait pas l’identité du joueur que l’on rencontre et donc on ne connaît rien de ses actions passées), la coopération peut se généraliser dans le groupe. Un moyen pour cela est que l’ensemble des joueurs adoptent la stratégie GRIM qui consiste à commencer par coopérer et, dès que l’on rencontre un tricheur, à ne plus jamais coopérer. Si Kevin triche, alors son partenaire malheureux, Brandon, trichera à la période suivante. Si l’on fait l’hypothèse que la probabilité que  les deux mêmes joueurs se rencontrent deux fois de suite est négligeable, alors les partenaires de Kevin et Brandon à la période 2 vont également se faire avoir et, à la période 3, on aura quatre tricheurs. Le processus va alors se poursuivre et, par un phénomène de contagion, la non-coopération va se diffuser à toute la population. Toutefois, rappelons-nous de nos deux hypothèses de base : la population est suffisamment petite (de sorte que la non-coopération se répand à l’ensemble de la population rapidement) et les joueurs sont quasi-infiniment patients. Dans ce cas, un joueur rationnel peut ne pas avoir intérêt à lancer les hostilités car il sait que sa défection initiale induira un effet systémique qui le privera de gains futurs une fois que la majorité de la population sera en mode “non-coopération”. Voilà pourquoi punir des innocents peut faire émerger la coopération.

Bon, cette histoire a quelques problèmes. Déjà, l’hypothèse de population de taille réduite et encore plus celle de joueurs infiniment patients ne sont pas très réaliste. D’ailleurs, dans mon cas de la classe et de l’enseignant, on peut considérer que les auteurs des conneries sont typiquement des élèves qui valorisent peu le futur. Ensuite, pourquoi jouer la stratégie GRIM et surtout pourquoi croire que les autres la joueront ? Il existe plein d’autres attitudes rationnalisables comme par exemple, se refuser à tricher dans l’avenir en se disant que le mauvais comportement de mon partenaire précédent n’était qu’une erreur. Enfin, quid si l’on considère que les individus sont plus ou moins des “automates” qui répliquent une stratégie sans nécessairement procéder à un raisonnement introspectif pour savoir quelle attitude adopter. La stratégie GRIM, pas plus que le “tit-for-tat” d’ailleurs, ne sont des stratégies évolutionnairement stables dans le cadre d’un dilemme du prisonnier infiniment répété. Bref, punir les innocents n’est pas nécessairement si disuasif que ça et ne fait pas invariablement émerger la coopération. Mon intuition quand j’avais 10 ans était donc la bonne… mais rien d’étonnant à cela : il ne s’agit là que d’une illustration du folk theorem qui, comme son nom l’indique, est un peu le théorème trouvé par tout le monde et qui nous dit que dans un jeu répété il y a à peu près autant d’équilibres que de stratégies possibles.


Economie bisounours et responsabilité sociale de l’entreprise

18 octobre, 2009

C.H.

En travaillant ce matin sur une fiche de TD de management portant sur l’idée de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), je n’ai pu m’empêcher de penser à l’expression “d’économie bisounours”, lancée par Denis Colombi et reprise et systématisée chez Mafeco. L’économie bisounours, c’est l’approche qui consiste à partir du présupposé que tous les agents économiques doivent être “gentils” et que, s’il y a des problèmes, c’est parce que certains se comportent mal (au choix : les patrons qui s’octroient des super bonus, les politiques qui sont malhonnêtes, les banquiers et les traders cupides, les commerçants qui ont profité du passage à l’euro ces salauds, ces enfoirés de restaurateurs qui n’ont pas répercutés la baisse de la TVA , etc.). Sans trop de surprise, la littérature autour du concept de RSE est également bourrée de raisonnements mode bisounours, avec cette idée que l’entreprise doit prendre conscience de ses responsabilités sociétales, participer à la mise en oeuvre d’un “nouveau contrat social”, etc.

Ce qui est frappant, c’est la relative indigence de la réflexion “stratégique” au sens de la théorie des jeux ou, plus généralement, de la prise en compte des concepts d’intérêt et d’incitation. La littérature est ainsi essentiellement sur le registre du “devoir” et finalement assez peu sur celui de l’intérêt. Il y a des exceptions heureusement (voir ce papier de Michael Porter par exemple), mais globalement la réflexion autour de la responsabilité sociale de l’entreprise est bien frappée du syndrôme de l’économie bisounours. Le pire est peut être toute la littérature autour de la multitude des “parties prenantes” qui semblent partir du principe que l’entreprise deviendra socialement responsable comme par magie une fois qu’elle aura compris que son activité a un impact direct ou indirect sur plusieurs catégories d’individus.

A mon sens, le syndrôme de l’économie bisounours découle de l’ignorance de la devise que William Easterly aime répéter à l’envie : les individus répondent aux incitations. Cette devise est également liée à la notion d’engagement crédible avec laquelle toute personne connaissant un peu la théorie des jeux est familière : un engagement  (une promesse, une décision) est dite non crédible lorsqu’elle se trouve hors du sentier d’équilibre (off-the-path-equilibrium), c’est à dire qu’un agent rationnel agissant dans son intérêt bien compris ne respectera jamais. Le syndrôme de l’économie bisounours consiste à penser qu’un agent respectera malgré tout son engagement parce qu’on compte sur son bon coeur (être gentil, c’est bien). Les implications sont grandes : quand on se figure que l’autre est “gentil”, on est amené à prendre des décisions irrationnelles et donc sous-optimales.

Comme changer les préférences des agents est difficiles (surtout concernant les entreprises), il faut agir sur les incitations, c’est à dire sur les contraintes qui pèsent sur les acteurs. C’est un enseignement qui est loin d’être ignoré en permanence (l’exemple de la taxe carbone me vient à l’esprit) mais qui a tendance à être oublié à certains moments : l’idée même de ”moralisation” du capitalisme est de ce point de vue aberrante. La récente polémique autour de l’élection de Jean Sarkozy (ou nomination, on ne sait pas trop) à la tête de l’EPAD est un peu dans le même registre. Tout le monde semble découvrir le népotisme en politique. On peut être choqué par ces pratiques et débattre du manque de moralité des individus au pouvoir, mais le problème ne vient pas tant des personnes que des incitations et des institutions. De la même manière, compter sur le bon coeur des dirigeants d’entreprise pour se comporter de manière éthique (réflexion très à la mode outre-atlantique, beaucoup moins en France, des restes d’une certaine tradition probablement) ou socialement responsable est un non-sens analytique.


Sarkozy et la réforme de la Poste : un problème de crédibilité

14 octobre, 2009

C.H.

Certains partis politiques de gauche ont récemment entrepris d’organiser une “votation citoyenne” au sujet de la “privatisation de La Poste”. Au-delà du nombre assez important de votants, ce qui est intéressant est de constater la réaction de l’UMP et notamment de l’inénarrable Frédéric Lefebvre : ce vote n’a aucun sens car il porte sur une question qui ne se pose pas, celle de la privatisation. En effet, le projet gouvernemental ne prévoit pas en l’état de privatiser la Poste mais seulement de la faire passer au statut de société anonyme, ce qui n’empêcherait pas l’Etat de rester majoritaire au capital de l’entreprise. Le député UMP a ainsi beau jeu de répéter à qui veut l’entendre que, s’il avait voté, il aurait fait comme 90% des participants en votant non. Cette votation et surtout le sujet sur lequel elle a portée traduit en fait une chose toute simple : le Président Sarkozy et son gouvernement ne sont pas crédibles, ou plus exactement sont dans l’incapacité de prendre des engagements crédibles. Lisez la suite de cette entrée »


Réajustements sectoriels, business cycle et aversion pour les pertes

7 octobre, 2009

C.H.

Dans une critique de la “recalculation theory” proposée par Arnold Kling et qui en fait une reformulation de la théorie du cycle autrichienne, Paul Krugman écrit :

And now as then, the whole notion falls apart when you ask why, say, a housing boom — which requires shifting resources into housing — doesn’t produce the same kind of unemployment as a housing bust that shifts resources out of housing”.

Krugman réitère ici une de ses critiques contre la théorie autrichienne du cycle, à savoir le fait qu’elle présuppose une asymétrie dans la manière dont une économie va s’ajuster aux chocs macroéconomiques : si toute modification des prix relatifs induite par un tel choc (innovation technologique, changement dans les préférences des agents, crise financière, etc.) nécessite une réallocation des ressources par un processus de “recalculation” décentralisée, alors il n’y a pas de raison que ce processus soit plus rapide ou plus lent suivant les cas. Autrement dit, tout réajustement qu’il soit induit par un choc “positif” (progrès technique) ou négatif (chute brutale du prix de certains actifs) devrait avoir pour conséquence une augmentation temporaire du chômage, le temps que la réallocation des ressources opère. Tyler Cowen donne une liste de travaux fournissant diverses explications à l’existence d’asymétries dans la manière dont l’économie réagit aux différents chocs. Arnold Kling essaye également de se défendre mais son seul argument est inductif : empiriquement, on constate que tandis que les “booms” se développent de manière graduelle dans le temps, les “busts” sont souvent soudain et courts, ce qui laisse moins de temps à l’économie pour se réajuster. Enfin, Robert Waldman défend Schumpeter, lequel peut être considéré comme l’un des initiateurs de la “théorie de la recalculation”.

A cela, j’ajouterai une explication supplémentaire permettant de comprendre l’existence d’une telle asymétrie : le fait que les individus aient une aversion pour les pertes. La prospect theory développée par Kahneman et Tversky indique en effet que les individus valorisent davantage les pertes que les gains. Cela conduit à plusieurs biais comme par exemple l’effet de dotation ou encore à l’erreur qui consiste à voir des coûts irrécupérables partout. Il n’est pas aberrant de supposer que ces biais ont des impacts macroéconomiques, ce que tend à confirmer une littérature récente. Notamment, on peut s’attendre à ce que l’aversion pour les pertes induisent une rigidité à la baisse des prix et donc freine le processus  de réallocation des ressources en cas de choc négatif. Notamment, l’aversion pour les pertes a été largement documenté sur le marché de l’immobilier et il est probable que cela ait une conséquence sur le fonctionnement du marché du travail : lors d’une crise économique, les offreurs de travail doivent souvent changer de localisation mais leur aversion pour les pertes est susceptible de freiner ce mouvement. Evidemment, on ne retrouve pas ce problème lorsque le choc macroéconomique est positif, ce qui explique cette asymétrie.

Pour autant, bien qu’il y ait des éléments qui soutiennent la théorie de la recalculation sur ce point, la conclusion de cette dernière (ne pas perturber le processus de réallocation) ne va pas de soi. Comme je l’avais déjà développé, il y a d’autres formes de rigidités et d’imperfections du marché qui, non seulement ralentissent le processus de réajustement, mais qui peuvent également enfermer l’économie dans un équilibre sous-optimal.


De l’origine de l’aversion au marché

6 octobre, 2009

C.H.

Chris Blattman examine les raisons pour lesquelles de nombreux individus font état d’un certain inconfort avec les processus de marché et leurs résultats. L’une de ces hypothèses correspond aux explications typiques de la psychologie évolutionnaire suivant laquelle le cerveau humain a évolué de manière à être adapté à un environnement datant de plusieurs milliers d’années, mais pas à notre environnement moderne. Le “marché”, c’est à dire l’institutionnalisation de relations impersonnelles sur une vaste échelle géographique, est une nouveauté pour homo sapiens. Selon les points de vue, on peut considérer qu’une telle institutionnalisation remonte a entre 200 et 2000 ans, soit bien après l’apparition de l’homo sapiens. L’Homme a ainsi passé l’essentiel de son existence dans de petites tribus de chasseurs  où les individus entretenaient des relations personnelles et fréquentes. Ce contexte aurait favorisé la sélection de caractéristiques génétiques et de traits phénotypiques prédisposant à la coopération, à la réciprocité, à la confiance.

Le développement extrêmement rapide de l’institution du marché a fait émerger un contexte et un environnement dans lesquels les prédispositions génétiques humaines portant à la coopération et à la réciprocité ne sont plus aussi bien adaptées. Le propre du marché est l’impersonnalité des relations. En d’autres termes, le marché favorise une diminution de la segmentation, ou de la “viscosité” de la population : vous ne connaissez pas les individus que vous rencontrez et vous avez moins la possibilité de connaître par avance leur “type” ou leurs prédispositions. Un résultat bien connu est que, dans un jeu de type “hawk-dove“, une augmentation de la segmentation de la population (formellement, un paramètre qui mesure la probabilité pour un individu d’un certain type de rencontrer un individu du même type que lui) conduit à un accroisement de la part de comportements pacifiques (= coopératifs) à l’équilibre évolutionnairement stable. Autrement dit, si l’on fait l’hypothèse d’une relation déterministe génotype –> comportement, une population segmentée favorise la prolifération d’allèles “coopératifs”.

Le problème est que l’évolution culturelle est beaucoup plus rapide que l’évolution biologique. A l’échelle biologique, l’émergence et le développement du marché se sont fait de manière absolument fulgurante, rendant soudainement les prédispositions génétiques coopératives inadaptées. Dans on billet, Blattman renvoi à un article du Prix Nobel Vernon Smith qui développe cette idée.  Comme l’indique Smith, cette hypothèse ne revient pas à dire que les individus sont incapables de se comporter en conformité avec les exigences d’un environnement marchand. Au contraire, ses propres travaux montrent que, lorsque le cadre institutionnel (les règles de l’expérimentation) est bien défini (enchères doubles, etc.), les individus se comportent de manière égoïste et maximisatrice. Mais dans d’autres contextes institutionnels moins spécifiques (par exemple, dans le cadre d’un jeu de l’ultimatum), on voit émerger de nouveau des comportement pro-sociaux. D’où l’idée que certaines prédispositions génétiques persistantes rendent les individus peu à l’aise dans un contexte purement marchand.

Cette hypothèse est intéressante et pourrait être prolongée. Par exemple, dans un cadre de co-évolution gènes/culture, il n’est pas exclure qu’à (très long) terme l’évolution culturelle (développement et extension du marché) conduise à une sélection génétique. Ce type de causalité descendante culture –> biologie n’est pas impossible, comme en atteste l’exemple de la tolérance au lactose qui aurait co-évoluée avec l’élevage animal. Pourquoi pas imaginer qu’au bout de quelques centaines ou milliers d’années, dans l’hypothèse où les institutions marchandes continueront à être prépondérantes, une telle co-évolution se produise (auquel cas, les résultats ne seront peut être pas très positifs !) ?

Maintenant, aussi intéressante que soit cette hypothèse, il faut veiller à ne pas la pousser trop loin. Par exemple, plusieurs enquêtes ont montré que l’attitude de la population envers l’économie de marché pouvait différer sensiblement suivant les pays. Ces écarts sont difficilement expliquables en termes génétiques et cela signifie donc que des facteurs culturels doivent avoir un impact. On est plutôt renvoyé ici à la dimension culturelle des jugements éthiques émis par les individus : d’une culture à une autre, ce qui est considéré comme équitable va différer. Les explications précises peuvent être multiples (notamment l’existence de points focaux et d’une dépendance au sentier) et peuvent probablement s’appliquer pour expliquer les différentes attitudes des individus à l’égard du marché.


Un peu d’analyse économique du crime pour commencer la semaine

5 octobre, 2009

Robert Frank nous propose un intéressant article sur le meilleur moyen de dissuader les actes criminels : publier une liste des “criminels prioritaires”. Le raisonnement est simple : si vous publiez une telle liste, les criminels concernés sauront qu’ils sont étroitement surveillés et auront tendance à se tenir à carreau. Cela laisse plus de temps à la police et à la justice pour traiter les actes des autres criminels qui, sachant cela, seront eux-mêmes dissuadés. L’idée est d’atteindre un seuil critique de telle sorte que la dissuasion devienne “auto-opérante”, à l’instar de ce que l’on peut trouver dans les phénomènes de ségrégation ou d’émeute tels qu’ils sont décrits par Schelling et Granovetter où par une sorte d’effet domino la ségrégation devient universelle ou l’émeute émerge alors même qu’il ne s’agit pas du but poursuivi par chaque individu.  


D’où viennent les préférences des individus ? (1/4)

3 octobre, 2009

C.H.

On le sait, l’économiste a l’habitude de considérer que les individus se comportent de manière “rationnelle”. La rationalité au sens de l’économiste a une signification précise : chaque individu est sensé se comporter de manière à maximiser sa satisfaction, laquelle est représentée par une fonction d’utilité. Cette fonction d’utilité, quelque soit sa forme exacte, est en fait l’expression des préférences de l’individu. La base de la rationalité au sens de l’économiste est là : l’individu est sensé avoir des préférences et être en mesure de les ordonner de manière transitive (i.e. si je préfère A à B et B à C, alors je dois préférer A à C). Autrement dit, un agent économique rationnel est un agent qui a des préférences (transitives) et qui agit de manière à la satisfaire au maximum en fonction des contraintes (budgétaires ou autres) qui pèsent sur lui. Une question que se pose en revanche rarement l’économiste est de savoir d’où viennent les préférences ; c’est pourtant une question importante car, dans un cadre standard de rationalité, n’importe quel choix ne peut s’expliquer que par deux facteurs : les contraintes et les préférences (il y a aussi les croyances mais, on le verra, il est possible d’adopter le même schéma d’explication pour rendre compte des préférences et des croyances).

J’esquive pour l’instant la question de savoir s’il relève ou non de l’économie de déterminer la genèse et l’évolution des préférences des individus (ce point a été abordé ici). Je vais présenter ici succinctement quatre manières d’appréhender l’origine des préférences des individus : l’approche sociobiologique, l’approche “rationnaliste”, l’approche en termes de coévolution gènes/culture et l’approche en termes de coévolution préférences/institutions, les deux dernières étant largement complémentaires. Chaque approche fera l’objet d’un épisode, et on commencera par la sociobiologie. Lisez la suite de cette entrée »


Markets in everything…

2 octobre, 2009

C.H.

… y compris au lycée :

L’académie de Créteil a décidé de lancer une formule inédite dans trois lycées professionnels pour lutter contre l’absentéisme scolaire, en donnant en fin d’année une cagnotte de 10000 euros maximum aux classes dont les élèves auront été scrupuleusement présents en cours, rapporte vendredi Le Parisien. Déjà présente en Angleterre et fonctionnant plutôt bien, cette mesure donnant donnant vise selon le recteur de l’académie de Créteil, Jean-Michel Blanquer, à “responsabiliser les élèves”. En revanche, le chercheur en sciences de l’éducation, Phillipe Meirieu, évoque lui une “pente dangereuse” qu’il trouve trop “facile” pour ramener les élèves dans le giron de l’école”.

Certes, on peut y voir un risque d’effet d’éviction où une motivation extrinsèque (incitation monétaire) va venir se substituer à une motivation intrinsèque… encore qu’il faudrait que cette dernière existe. 


“Un diner presque parfait” et économie comportementale

30 septembre, 2009

C.H.

Chris Dillow nous propose une très intéressante analyse de la version anglaise du jeu “Un diner presque parfait” avec les lunettes de l’économiste. Dillow souligne notamment un point qui est davantage de nature à interpeller l’économiste (qui aime bien se créer des énigmes avec ses hypothèses sur la rationalité des agents) que n’importe quelle autre personne : pour quelle raison chaque candidat ne donne-t-il pas la note minimale à l’hôte d’un soir. En effet, vu que le vainqueur est celui qui reçoit la meilleure note moyenne de la part des autres candidats et que les notes ne sont connues qu’à la fin du jeu, un comportement rationnel dicterait de mettre 0 au candidat qui reçoit à la fin de chaque soirée. Si tout le monde raisonne ainsi, on se rend rapidement compte que la note de 0 est le seul équilibre de Nash.

Ceux qui ont déjà regardé ce jeu au moins une fois savent que les choses ne se passent pas ainsi. Non seulement les candidats ne se mettent pas des zéros entre eux mais en plus on peut avoir l’impression que les candidats évacuent toute considération stratégique lorsqu’ils mettent leurs notes. Ce dernier point vient peut être du montage de l’émission réalisé de telle sorte que l’on est pas l’impression que les candidats donnent des notes de manière stratégique. Mais, finalement, on se rend compte que les notes oscillent la plupart du temps entre 5 et 7 (à de très rares occassions on peut voir un 4 ou un 8, je n’ai jamais vu de notes en dessous ou au dessus sortir les quelques fois où j’ai regardé l’émission). D’ailleurs, les moyennes des candidats sont presque à chaque fois comprises entre 5,5 et 7. Les explications de Dillow (sens intrinsèque de l’équité, problème de l’ordre dans lequel chaque candidat reçoit les autres participants, problèmes des comparaisons interpersonnelles d’utilité) me semblent bonnes.

Le fait que les notes soient concentrées suggère aussi l’importance des conventions et de la force du précédent. Il est fort probable que les candidats ont déjà regardé à de nombreuses reprises l’émission et déploient de manière mimétique et routinière les mêmes comportements en terme de notation. Suivre ce qui a été fait précédemment n’est en soi nullement rationnel et encore moins dans un jeu qui n’est pas un jeu de coordination. Mais il s’agit d’une nouvelle manifestation d’un biais largement documenté du type “ancre” : le premier prix observé dans le cadre de transactions marchandes ou les premières notes observées dans le cadre d’un jeu comme “Un diner presque parfait” servent de point de repère autour duquel graviterons les prix ou les notes futurs. C’est aussi une illustration de la thèse selon laquelle ce qui est considéré comme “juste” (un prix, une note, une norme) est le produit d’un processus d’internalisation et d’habituation fondé sur l’observation de la répétition de certaines interactions : mettre 5, voire 4 sera perçu comme “juste” par l’auteur de la note lui-même (et les autres candidats) mais mettre 2 ou 3 serait certainement perçu comme “injuste” quoiqu’il arrive…


Complémentarité institutionnelle ou la limite du principe des modèles

29 septembre, 2009

Isaac

Les difficultés économiques et sociales d’un pays pousse, de manière tout à fait normale, les dirigeants de ce dernier à se tourner vers l’extérieur pour trouver ailleurs des exemples d’une meilleure réussite. Cette manière de faire trouve son paroxysme dans l’obsession pour les « modèles » : anglo-saxons, rhénans, danois … tous y sont passés. Le parallèle à cela est la prolifération des indicateurs et classement internationaux : compétitivité, flexibilité, … . Ces deux mouvement se basent sur l’hypothèse qu’il serait possible de comparer froidement les modèles en fonctions de leur classement afin d’importer au sein d’un autre pays les architectures institutionnelles ayant si bien fonctionné ailleurs.

La notion de complémentarité institutionnelle est ici des plus efficace pour pointer du doigt l’erreur propre à l’obsession des modèles et des classement internationaux. Cette notion a, à ma connaissance, été largement popularisée par Masahiko Aoki, principalement dans son (superbe) livre, Fondements d’une analyse institutionnelle comparée, et indique que « la viabilité d’une institution d’un domaine [dépend] de la manière dont elle s’ajuste à une institution d’un autre domaine, et réciproquement » (p. 288).

Cette thèse est en fait l’idée de base qui traverse une grande partie de l’institutionnalisme : la réalité sociale est traversée par un continuum évolutif d’institutions, allant des moins formelles (croyances collectives, savoir tacite, …) aux règles de droit. Chaque strate institutionnelle a un mode de sanction particulier, mais leurs “bon fonctionnement” dépend toujours des autres strates, ceci parce que chaque agent économique se meut dans plusieurs institutions. Un cas particulier de ce phénomène est développé par Aoki dans cette article, dont CH avait parlé ici, dans lequel décrit un cas où les gains au sein d’un jeu (au sens de la théorie des jeux) sont influencés par les agencements institutionnels d’un autre jeu (indiquons également qu’une approche relativement similaire est développée par le sociologue Daniel Miller dans la seconde partie de ce texte).

En France, Bruno Amable (tout spécialement dans ce livre) est l’un des principaux porteurs du concept de complémentarité institutionnelle. Robert Boyer fait le lien entre complémentarité et modèles dans ce texte, et indique que

« La référence même, en termes de « modèle », suppose un ensemble cohérent de dispositifs institutionnels organisant la réactivité de l’économie tant aux aléas de court terme qu’aux transformations plus structurelles concernant l’économie internationale, le système technique ou encore le changement des attentes sociales. C’est précisément l’intérêt de l’hypothèse de complémentarité institutionnelle que d’éclairer cette question» (p. 13)

Ainsi, le résultat, en termes d’indicateurs, d’un ensemble d’institutions formelles est indissociable des institutions informelles, des croyances, des consensus sociaux qui lui sont liés. Sur ce point, on peut lire ce livre, par ailleurs très contestable dans ses conclusions, d’Algan et Cahuc, dans lequel ils défendent l’idée que les principales difficultés du “modèle français” proviennent en partie du climat de défiance régnant dans le pays .

C’est sur la base de ce constat que Boyer propose, non la copie bête et méchante de ce qui fonctionne, mais la recherche d’ « équivalents fonctionnels de ce qui fait le succès de ce modèle (ici le modèle danois) et réformer en conséquence les institutions et formes d’organisations existantes pour faire émerger les enchaînements vertueux correspondants » (p. 51).

Cette notion d’équivalent fonctionnel me semble d’une grande portée, déjà parce qu’elle justifie une vision très instrumentale et pragmatique de la science économique, ensuite parce qu’elle justifie que l’on s’intéresse à l’origine des préférences des agents, car celles-ci font parti du continuum institutionnel via la sélection de groupe et, ainsi, participent du principe de complémentarité institutionnelle.


Pourquoi il peut être intéressant pour l’économiste de se demander d’où viennent les préférences

28 septembre, 2009

C.H.

Le dernier billet de mon co-blogueur Isaac sur l’origine génétique des préférences a fait pas mal réagir. Pour simplifier, il semble qu’il y ait deux positions sur cette question : d’un côté ceux qui estiment qu’il n’est pas du ressort de l’économiste de s’interroger sur l’origine des préférences des individus et de leur contenu ; de l’autre, ceux (dont je fais partie) qui pensent qu’il s’agit d’une problématique au contraire centrale à partir du moment où l’on a de bonnes raisons de penser que la formation des préférences (qu’elle soit d’origine génétique ou culturelle) a un impact causal significatif sur les phénomènes économiques. Autrement dit, que les comportements individuels, dans le cadre d’interactions “économiques”, sont frappés par des biais systématiques qui affectent leurs comportements.

Il est intéressant de noter que cette opposition ne se retrouve pas que chez les lecteurs de ce blog. Un cas exemplaire est cet article de Joseph Heinrich (qui n’est pas économiste) sur la sélection de groupe au niveau culturel et qui est paru dans le Journal of Economic Behavior and Organization (une revue d’économie donc). Dans cet article, Heinrich cherche à montrer que si la sélection de groupe est un phénomène qui peut être marginal au niveau biologique/génétique, il en va différemment au niveau culturel. L’argument de l’auteur à l’appui de cette thèse est que le comportement humain est frappé d’un ensemble de biais (quatre exactement), certains ayant des origines génétiques et d’autres des origines purement culturelles ou résultant d’une co-évolution gènes/culture. Ces biais sont les suivants : la transmission conformiste (propension à imiter le comportement dominant), la propension à imiter les individus prestigieux ou qui ont du succès selon certains critères, une tendance à punir les non-conformistes qui ne respectent pas les normes et la “conformité normative”, c’est à dire la propension à se fixer et à suivre certains principes moraux ou éthiques. Selon Heinrich, ces quatres biais renforcent l’homogénéité au sein des groupes humains mais accroissent l’hétérogénéité entre ces groupes, ce qui rend plus probable la sélection de groupe.

L’article est suivi par une centaine de pages de discussions avec des contributions d’auteurs relevant d’un grand nombre disciplines (sciences de la nature et sociales). Du point de la question posée dans le billet, les contributions de Herbert Gintis (p. 73-83) et de Vernon Smith (un prix Nobel d’économie) et al. (p. 96-99) sont particulièrement digne d’intérêt. La réponse que leur fait Heinrich à la toute fin du document également. La position de Smith et al. est une réponse typique d’économistes non convaincus de la nécessité de chercher l’origine des préférences individus. Au-delà du fait que les auteurs remettent en cause l’existence réelle des biais mis en avant par Heinrich, leur argument est surtout de dire que l’émergence et le développement de la coopération n’est pas liée à l’existence de certaines préférences “pro-sociales” comme l’altruisme (argument de Heinrich, l’altruisme émanant de la sélection de groupe) mais de certaines institutions humaines telles que le marché rendant la coopération mutuellement avantageuse pour les individus. Dans une perspective radicalement plus sympathique à l’égard du propos de Heinrich, Gintis construit quant à lui un modèle d’équilibre culturel avec altruisme pour expliquer pourquoi les comportements “pro-sociaux” sont essentiellement le fait d’organismes appartenant à l’espèce humaine.

La réponse de Heinrich met clairement en avant le point de dissension entre un non-économiste, un économiste convaincu par la nécessité de retracer l’origine des préférences des individus (Gintis) et des économistes qui évacuent cette question (Vernon Smith et al.). Comme le fait remarquer Heinrich, Gintis et Smith présupposent l’existence de certaines institutions (institutions organisant la transmission culturelle oblique comme l’école chez Gintis, le marché chez Smith et al.) alors que l’origine de ces institutions constitue en soi une énigme pour expliquer le développement de la coopération dans les sociétés humaines. On pourra toujours rétorquer à Heinrich que raisonner dans un cadre totalement a-institutionnel n’a pas peut être pas beaucoup d’intérêt, du moins du point de vue de l’économiste. C’est peut être là que se situe la principale césure entre la perspective de l’économiste et par exemple celle du psychologue, lequel raisonne “hors institution” (si des psychologues passent par là, je sens que je vais me faire taper dessus…). C’est encore plus évident avec un chercheur en sciences naturelles qui s’intéresse à la coopération dans les sociétés humaines (par exemple, les sociobiologistes).

On peut probablement discuter à l’infini pour savoir ce qui relève des compétences de l’économiste ou pas. Ici, il faut distinguer deux choses : le cloisonnement académique des sciences et leur séparation logique. Le cloisonnement académique est une nécessité institutionnelle mais ne doit en tout état de cause jamais empêcher le développement de perspectives scientifiques nouvelles qui s’en émanciperaient (c’est malheureusement souvent le cas aujourd’hui). La séparation logique est par nature beaucoup plus souple : si d’autres sciences apportent des éléments à l’économiste qui indiquent qu’il devrait modifier ses hypothèses, alors il doit prendre ces éléments au sérieux. Là où on peut discuter est de savoir jusqu’à quel point l’économiste doit se muer en scientifique “transdisciplinaire” ; il ne s’agit pas pour l’économiste de se muer en sociologue ou en psychologue mais d’apporter de nouveaux “insights” en combinant différentes perspectives disciplinaires. C’est, il me semble, tout l’intérêt par exemple de la contribution de Gintis en réponse à l’article d’Heinrich.