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Tautologies, infalsifiabilité et trivialité

La lecture de ce (au demeurant intéressant) billet de Kevin Bryan sur l’infalsifiabilité du théorème d’impossibilité d’Arrow me fait me rappeler d’une réflexion que je mettais faite suite à une discussion sur le caractère tautologique d’une proposition défendue dans un de mes papiers. Il me semble que, dans l’esprit de beaucoup de personnes, dire qu’une proposition est « tautologique » est plus ou moins équivalent avec l’idée qu’elle est infalsifiable. Par ailleurs, lorsqu’une proposition est qualifiée de tautologique, c’est le plus souvent dans une perspective critique, avec parfois le sous-entendu que ce qui est tautologique est trivial (i.e. évident) et donc, inintéressant d’un point de vue scientifique. Il faut néanmoins noter que la relation d’équivalence entre tautologies, infalsifiabilité et trivialité n’est pas transitive car je n’ai jamais entendu ou lu que l’infalsifiabilité implique une forme de trivialité ou l’inverse. Lire la suite

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Auto-promo : Parution du dernier numéro de ‘Economics and Philosophy’

Le dernier numéro de la revue Economics and Philosophy vient de paraitre avec un beau programme : entre autres, deux articles de Nicolas Stern sur l’éthique et l’économie du changement climatique, un article de Cubitt et Sugden sur l’analyse lewisienne du common knowledge, des articles d’Alan Gibbard et John Weymark sur le théorème d’Arrow et un article de votre serviteur sur ce que j’appelle l’approche communautaire de la saillance. Comme d’habitude avec les publications de Cambridge University Press, les articles sont très difficile à se procurer mais je peux toujours envoyer le mien aux personnes intéressées.

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Rosenberg sur la « philosophie de l’économie » de Krugman et sur la réflexivité des systèmes économiques

Le philosophe des sciences Alex Rosenberg propose un article plutôt intéressant sur la « philosophie de l’économie » de Paul Krugman et sur ses contradictions internes. Les trois premières sections de l’article sont limpides et plutôt convaincantes. C’est moins le cas de la quatrième, qui porte sur la nature radicalement incertaine et réflexive des systèmes économiques. Lire la suite

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La théorie des préférences révélées : redondante et inutile ?

Sur son blog, l’économiste Lars Syll revient sur la place de la théorie des préférences révélées (TPR), développée par Paul Samuelson dans les années 1930 et 1940, au sein de l’analyse économique contemporaine. Syll développe trois critiques qui sont supposées être complémentaires :

1) La TPR aboutit ultimement à une simple reformulation, logiquement équivalente, de la théorie de l’utilité ordinale, alors que l’objectif initial de Samuelson (comme il l’indique explicitement dans son article de 1938) était de débarrasser la théorie du consommateur du concept d’utilité et autres concepts « psychologisants ».

2) Les axiomes de la TPR sont régulièrement violés sur le plan expérimental.

3) La TPR (comme la théorie de l’utilité ordinale) est infalsifiable et est donc empiriquement non-informative.
On peut noter qu’il est difficile de voir comment on peut réconcilier les points 2 et 3 dans la mesure où la violation des axiomes de la TPR (tel que l’axiome faible des préférences révélées) implique forcement que cette dernière soit testable. Si on ignore ce « détail », il me semble que ces trois éléments de critique sont discutables, voir fragiles. Lire la suite

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La remarque pertinente du jour

I guess the problem is that too many economists have the wrong attitude toward models. They’re not Truth; they’re intuition pumps, gadgets you use to clarify your story. You go badly wrong when you take them too seriously, and either forget that they’re just models or reject them because the world isn’t that simple.

Paul Krugman, à propos du modèle IS-LM et de sa relation aux thèses de Keynes.

Sur le sujet du statut épistémologique des modèles, ce récent article de Gilboa et al. paru dans l’Economic Journal est à lire (version librement accessible ici).

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Les collectifs comme individus, ou qu’est-ce qu’un agent en économie ?

Une conférence réunissant plusieurs prix Nobel d’économie s’est tenue il y a quelques jours. A cette occasion, le théoricien des jeux Robert Aumann a donné une conférence sur un sujet renvoyant à une question qui m’intéresse particulièrement, à savoir le statut analytique de l’agent en économie. Le propos d’Aumann était d’indiquer que les collectifs régulièrement appréhendés comme des joueurs en théorie des jeux (des entreprises, des états, des syndicats) doivent s’analyser comme de "vrais" individus, au même titre qu’une personne en chair et en os prenant des décisions. D’après Aumann, cela a des implications morales en termes de responsabilité, l’idée générale étant qu’un individu qui agit dans le cadre d’un collectif voit sa responsabilité diminuée (puisque le collectif endosse une partie de la responsabilité), tandis qu’un individu qui contrôle un collectif voit sa responsabilité accrue.

Les considérations d’Aumann sur les implications morales sont trop rapides. On peut néanmoins les approfondir de la manière suivante. Si l’on prend un collectif donné (un banc de poissons, une organisation, une nation) et que l’on modélise ce collectif comme un agent qui fait des choix selon une règle de décision donnée (la maximisation de l’utilité espérée par exemple), on peut justifier cette approche de deux manières :

* Justification instrumentale : le collectif n’est pas un vrai agent dans le sens où la prise de décision est localisée ailleurs et/ou il ne maximise pas réellement la fonction d’utilité qu’on lui associe, mais l’appréhender comme un agent est suffisant compte tenu des objectifs en termes d’explication ou de prédiction que l’on a.

* Justification réaliste : le collectif est réellement un agent, dans le sens où on peut lui attribuer une intentionnalité, au même titre que l’on peut le faire pour un ordinateur ou un animal ; le comportement du collectif peut s’interpréter au travers d’une série d’états intentionnels (intentions, désires, croyances) tournés vers la poursuite d’objectifs.

Intuitivement, je pense que beaucoup d’économistes auraient tendance à adopter la justification instrumentale. Mais ce que suggère Aumann, c’est que la justification réaliste est plus adaptée. Cela pose d’intéressantes questions en termes d’analyse multi-niveaux et de réductionnisme : si le comportement d’un banc de poissons peut s’analyser via une conceptualisation en termes d’agent auquel on attribue des états intentionnels et qui maximise une fonction objectif, on peut aussi l’appréhender comme l’effet émergent résultant de l’interaction d’une multitude d’agents (les poissons). La pertinence relative des deux approches dépendra de l’objectif de la modélisation. Le point important (et qui différencie la justification réaliste de la justification instrumentale) est que la première approche n’est légitime que si l’on peut réellement attribuer des états intentionnels au collectif (autrement dit si ce dernier se caractérise par une certaine cohérence dans son comportement).

Cela a aussi une implication très intéressante pour les modèles "multiple selves" très à la mode aujourd’hui. Prenez une personne au comportement incohérent à travers le temps (qui révèle par exemple une inversion de ses préférences). Outre la justification instrumentaliste (qui assimilera un modèle multiple selves à une métaphore), deu justifications réalistes à l’utilisation d’un modèle multiple selves pour rendre compte de ce comportement incohérent existent : la première (que l’on peut imaginer être défendue par des neuroéconomistes) est que chaque "épisode" dans le comportement de la personne peut être identifié à une activation d’une zone du cerveau bien spécifique ; la seconde est qu’il est possible d’attribuer des états intentionnels et des objectifs bien spécifiques à chaque épisode de l’histoire comportementale de la personne.

Une telle conception de l’agent a forcément des implications sur l’appréhension des notions d’individu, de personne et de groupe en économie normative. Si un personne est une collection d’agents, mais qu’un groupe est également un agent, alors pourquoi ne pas appliquer les mêmes critères de responsabilité (ce qui peut justifier l’application de politiques paternalistes) ? Si le critère de Pareto est pertinent pour étudier l’agrégation des préférences au niveau des collectifs, pourquoi ne le serait-il pas évaluer le comportement d’un individu ? Si ces questions n’ont pas de sens, alors cela implique que la conception réaliste de l’agent implique une séparation radicale entre économie positive et économie normative. Le point clé est qu’un agent n’est pas une personne et que l’économie normative se fonde sur le concept de personne et non d’agent pour justifier le concept de Pareto ou celui de bien-être comme satisfaction des préférences.

Conclusion : contrairement  à ce que suggère Aumann, conceptualiser les collectifs comme des agents n’a pas d’implication morale ou normative en tant que tel, mais amène à repenser les fondements mêmes de l’économie normative.

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Bientôt la rentrée

La rentrée approche, aussi peut-être est-ce le moment de réactiver (un peu) le blog. Pour les billets "de fond" il faudra attendre encore un peu, mais en attendant voici quelques éléments d’information qui sont susceptibles d’intéresser les lecteurs (s’il y en a encore !) :

* L’UFR de sciences économiques, sociales et de gestion de l’Université de Reims Champagne-Ardenne (où je suis en poste à compter de la rentrée) rouvre un parcours recherche commun aux masters d’économie appliquée, de management et AES (il n’y avait plus de parcours recherche spécifique depuis plusieurs années). Au programme notamment, un cours "d’approfondissement des approches institutionnalistes en économie" dont je vais avoir la charge (comme de l’ensemble du parcours du reste). Je met ici le syllabus provisoire. Tout commentaire est le bienvenu. Le volume horaire est conséquent (30h) mais le champ est également très vaste et j’ai peut être oublié des thèmes ou des références importantes.

* La revue Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America a publié en juillet un supplément spécial sur le darwinisme en sciences sociales, dirigé par le philosophe Brian Skyrms. On y trouve plusieurs contributions d’économistes comme Ken Binmore, Al Roth, Drew Fudenberg et David Levine, Peyton Young, etc. La contribution qui a retenu le plus mon attention est celle de Michiro Kandori et Shinya Obayashi qui (pour faire le lien avec le point précédent) est une très bonne illustration méthodologique de l’analyse économique des institutions moderne. On notera le plaidoyer des auteurs en faveur des études de cas.

* Deux lectures d’ouvrage que je recommande fortement à tout ceux qui sont intéressés par les problèmes d’agrégation des choix et des préférences. Tout d’abord, The Arrow Impossibility Theorem qui, comme son nom l’indique, revient sur la célèbre contribution de Kenneth Arrow à la théorie du choix social. Outre une introduction de Joseph Stiglitz, on y trouve surtout les contribution de deux spécialistes du sujet, Armatya Sen et Eric Maskin. La contribution de Sen revient surtout sur les enjeux méthodologiques et théoriques du théorème, notamment sur les hypothèses concernant la "base informationnelle" à partir de laquelle l’agrégation des préférences opère. Maskin s’intéresse lui à l’apport du théorème à la théorie du vote. Le second ouvrage (que je suis en train de lire), bien qu’écrit par un non-économiste, pourrait bien avoir un impact significatif en théorie des jeux et théorie du choix social. Il s’agit de Theory of Conditional Games de Wynne Stirling. Stirling développe un cadre conceptuel et formel qui étend la théorie des jeux à l’étude de la formation des préférences collectives via l’agrégation de préférences conditionnelles, c’est à dire des préférences dont le contenu dépend des préférences des autres membres du groupe. J’aurai très probablement l’occasion de revenir sur cet ouvrage dans les semaines à venir.

* Enfin, j’ai achevé récemment un autre working paper (plus exactement, une énième version d’un papier) sur Sen et la théorie des préférenes révélées.

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