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Les collectifs comme individus, ou qu’est-ce qu’un agent en économie ?

Une conférence réunissant plusieurs prix Nobel d’économie s’est tenue il y a quelques jours. A cette occasion, le théoricien des jeux Robert Aumann a donné une conférence sur un sujet renvoyant à une question qui m’intéresse particulièrement, à savoir le statut analytique de l’agent en économie. Le propos d’Aumann était d’indiquer que les collectifs régulièrement appréhendés comme des joueurs en théorie des jeux (des entreprises, des états, des syndicats) doivent s’analyser comme de "vrais" individus, au même titre qu’une personne en chair et en os prenant des décisions. D’après Aumann, cela a des implications morales en termes de responsabilité, l’idée générale étant qu’un individu qui agit dans le cadre d’un collectif voit sa responsabilité diminuée (puisque le collectif endosse une partie de la responsabilité), tandis qu’un individu qui contrôle un collectif voit sa responsabilité accrue.

Les considérations d’Aumann sur les implications morales sont trop rapides. On peut néanmoins les approfondir de la manière suivante. Si l’on prend un collectif donné (un banc de poissons, une organisation, une nation) et que l’on modélise ce collectif comme un agent qui fait des choix selon une règle de décision donnée (la maximisation de l’utilité espérée par exemple), on peut justifier cette approche de deux manières :

* Justification instrumentale : le collectif n’est pas un vrai agent dans le sens où la prise de décision est localisée ailleurs et/ou il ne maximise pas réellement la fonction d’utilité qu’on lui associe, mais l’appréhender comme un agent est suffisant compte tenu des objectifs en termes d’explication ou de prédiction que l’on a.

* Justification réaliste : le collectif est réellement un agent, dans le sens où on peut lui attribuer une intentionnalité, au même titre que l’on peut le faire pour un ordinateur ou un animal ; le comportement du collectif peut s’interpréter au travers d’une série d’états intentionnels (intentions, désires, croyances) tournés vers la poursuite d’objectifs.

Intuitivement, je pense que beaucoup d’économistes auraient tendance à adopter la justification instrumentale. Mais ce que suggère Aumann, c’est que la justification réaliste est plus adaptée. Cela pose d’intéressantes questions en termes d’analyse multi-niveaux et de réductionnisme : si le comportement d’un banc de poissons peut s’analyser via une conceptualisation en termes d’agent auquel on attribue des états intentionnels et qui maximise une fonction objectif, on peut aussi l’appréhender comme l’effet émergent résultant de l’interaction d’une multitude d’agents (les poissons). La pertinence relative des deux approches dépendra de l’objectif de la modélisation. Le point important (et qui différencie la justification réaliste de la justification instrumentale) est que la première approche n’est légitime que si l’on peut réellement attribuer des états intentionnels au collectif (autrement dit si ce dernier se caractérise par une certaine cohérence dans son comportement).

Cela a aussi une implication très intéressante pour les modèles "multiple selves" très à la mode aujourd’hui. Prenez une personne au comportement incohérent à travers le temps (qui révèle par exemple une inversion de ses préférences). Outre la justification instrumentaliste (qui assimilera un modèle multiple selves à une métaphore), deu justifications réalistes à l’utilisation d’un modèle multiple selves pour rendre compte de ce comportement incohérent existent : la première (que l’on peut imaginer être défendue par des neuroéconomistes) est que chaque "épisode" dans le comportement de la personne peut être identifié à une activation d’une zone du cerveau bien spécifique ; la seconde est qu’il est possible d’attribuer des états intentionnels et des objectifs bien spécifiques à chaque épisode de l’histoire comportementale de la personne.

Une telle conception de l’agent a forcément des implications sur l’appréhension des notions d’individu, de personne et de groupe en économie normative. Si un personne est une collection d’agents, mais qu’un groupe est également un agent, alors pourquoi ne pas appliquer les mêmes critères de responsabilité (ce qui peut justifier l’application de politiques paternalistes) ? Si le critère de Pareto est pertinent pour étudier l’agrégation des préférences au niveau des collectifs, pourquoi ne le serait-il pas évaluer le comportement d’un individu ? Si ces questions n’ont pas de sens, alors cela implique que la conception réaliste de l’agent implique une séparation radicale entre économie positive et économie normative. Le point clé est qu’un agent n’est pas une personne et que l’économie normative se fonde sur le concept de personne et non d’agent pour justifier le concept de Pareto ou celui de bien-être comme satisfaction des préférences.

Conclusion : contrairement  à ce que suggère Aumann, conceptualiser les collectifs comme des agents n’a pas d’implication morale ou normative en tant que tel, mais amène à repenser les fondements mêmes de l’économie normative.

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Bientôt la rentrée

La rentrée approche, aussi peut-être est-ce le moment de réactiver (un peu) le blog. Pour les billets "de fond" il faudra attendre encore un peu, mais en attendant voici quelques éléments d’information qui sont susceptibles d’intéresser les lecteurs (s’il y en a encore !) :

* L’UFR de sciences économiques, sociales et de gestion de l’Université de Reims Champagne-Ardenne (où je suis en poste à compter de la rentrée) rouvre un parcours recherche commun aux masters d’économie appliquée, de management et AES (il n’y avait plus de parcours recherche spécifique depuis plusieurs années). Au programme notamment, un cours "d’approfondissement des approches institutionnalistes en économie" dont je vais avoir la charge (comme de l’ensemble du parcours du reste). Je met ici le syllabus provisoire. Tout commentaire est le bienvenu. Le volume horaire est conséquent (30h) mais le champ est également très vaste et j’ai peut être oublié des thèmes ou des références importantes.

* La revue Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America a publié en juillet un supplément spécial sur le darwinisme en sciences sociales, dirigé par le philosophe Brian Skyrms. On y trouve plusieurs contributions d’économistes comme Ken Binmore, Al Roth, Drew Fudenberg et David Levine, Peyton Young, etc. La contribution qui a retenu le plus mon attention est celle de Michiro Kandori et Shinya Obayashi qui (pour faire le lien avec le point précédent) est une très bonne illustration méthodologique de l’analyse économique des institutions moderne. On notera le plaidoyer des auteurs en faveur des études de cas.

* Deux lectures d’ouvrage que je recommande fortement à tout ceux qui sont intéressés par les problèmes d’agrégation des choix et des préférences. Tout d’abord, The Arrow Impossibility Theorem qui, comme son nom l’indique, revient sur la célèbre contribution de Kenneth Arrow à la théorie du choix social. Outre une introduction de Joseph Stiglitz, on y trouve surtout les contribution de deux spécialistes du sujet, Armatya Sen et Eric Maskin. La contribution de Sen revient surtout sur les enjeux méthodologiques et théoriques du théorème, notamment sur les hypothèses concernant la "base informationnelle" à partir de laquelle l’agrégation des préférences opère. Maskin s’intéresse lui à l’apport du théorème à la théorie du vote. Le second ouvrage (que je suis en train de lire), bien qu’écrit par un non-économiste, pourrait bien avoir un impact significatif en théorie des jeux et théorie du choix social. Il s’agit de Theory of Conditional Games de Wynne Stirling. Stirling développe un cadre conceptuel et formel qui étend la théorie des jeux à l’étude de la formation des préférences collectives via l’agrégation de préférences conditionnelles, c’est à dire des préférences dont le contenu dépend des préférences des autres membres du groupe. J’aurai très probablement l’occasion de revenir sur cet ouvrage dans les semaines à venir.

* Enfin, j’ai achevé récemment un autre working paper (plus exactement, une énième version d’un papier) sur Sen et la théorie des préférenes révélées.

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Sur le rapport Hautcoeur

Pierre-Cyrille Hautcoeur a remis il y a quelques jours à Genviève Fioraso le rapport rédigé par la commission qu’il a dirigé sur "l’avenir des sciences économiques à l’université en France". Olivier Bouba-Olga fait une synthèse des principales idées et propositions défendues dans le rapport. De mon point de vue, le rapport reprend très largement des idées qui, à défaut de s’imposer (pour l’instant ?), sont largement partagées par une partie au moins de la profession , concernant par exemple l’agrégation ou l’enseignement de l’économie en licence. Sans rentrer dans les détails, quelques remarques sur certains points sensibles du rapport :

1) Le rapport reprend à son compte les critiques concernant l’enseignement de l’économie en premier cycle universitaire. Ces critiques ne sont pas nouvelles (elles remontent à au moins 15 ans) mais elles sont revenues sur le devant de la scène depuis peu suite à la publication par 44 associations d’un "manifeste" pour un enseignement plus pluraliste de l’économie. Plus que le pluralisme, ce que préconise le rapport Hautcoeur c’est surtout un enseignement pluridisciplinaire dans les premières années, avec une spécialisation progressive. Le rapport préconise également d’accorder une "plus grande place à l’histoire, aux faits et au institution dans l’enseignement de l’économie".

On peut difficilement être en désaccord avec ces propositions (même si on peut regretter – de mon point de vue – que le rapport ne mette pas explictement l’accent sur l’importance des enseignements de l’histoire des idées économiques mais aussi de l’épistémologie de la discipline) qui, du reste, ne sont pas nouvelles. Le seul problème est qu’elles ont peu de chance d’avoir un quelconque impact dès lors qu’elles ne s’accompagnent pas de suggestions précises concernant les maquettes qui pourraient être mises en oeuvre. Les économistes le savent bien : dans un contexte de rareté, il faut des choix d’allocation des ressources. Or, si on accentue le caractère pluridisciplinaire du premier cycle, cela implique nécessairement que certains enseignements (techniques ?) vont disparaitre. Lesquels ? Dans quelles proportions ? Dire qu’il faut insérer des enseignements de sociologie ou de philosophie dans le cursus n’a aucun intérêt si on ne dit pas précisément à la place de quels enseignements d’économie (comptabilité nationale ? monnaie et financement ? probabilités et statistiques ?) cela doit se faire.

2) Concernant l’agrégation, bien que je ne sois peut-être pas le mieux placé pour en parler (en tout cas, peut-être pas le plus objectif), la position que le rapport reprend à son compte me semble hypocrite et inefficace. Ce que propose le rapport, c’est en substance le contenu d’un decret qui pourrait (ou pas) sortir dans les prochaines semaines, et qui consisterait à instaurer aux côtés de l’agrégation une "voie normale" comparable à ce qui existe dans les disciplines sans agrégation (soit l’écrasante majorité). Deux points importants : cela entrainerait la suppression du second concours d’agrégation (l’agrégation "interne") et  surtout, les universités auraient dorénavant la liberté de choisir le mode de recrutement de leurs professeurs d’économie (agrégation ou voie normale), alors qu’il existe aujourd’hui un contingentement.

Cette proposition est hypocrite : vu le peu d’entrain avec lequel les universités mettent des postes de professeur à l’agrégation, cette réforme impliquerait la mort effective de ce concours. Quel enseignant-chercheur consentirait à passer un an à préparer un concours offrant un nombre ridicule de postes, qui plus est probablement localisés dans des universités de petite taille et excentrée ? Si l’objectif est de normaliser le recrutement des professeurs de sciences éconmiques (et il y a des arguments pour cela), autant aller jusqu’au bout.

Cette proposition est aussi douteuse sur le plan de l’efficacité : il est vrai que l’agrégation est une drôle d’exception en économie et gestion (concernant le droit, c’est une autre histoire). Il faut néanmoins noter que la vocation initiale de ce concours est tout à fait louable : s’assurer que les professeurs de la discipline ne sont pas seulement des spécialistes de "haut niveau" dans leur champ de recherche, mais aussi qu’ils ont une culture scientifique généraliste minimum concernant leur discipline. Etant donné les fonctions de direction de recherche (thèse, direction de labo, etc.) qu’est appelé à exercer un professeur, cette exigence ne semble pas gratuite. Et les autres disciplines me direz-vous ? Il faut remarquer que pour certaines disciplines de lettres comme l’histoire ou la philosophie, la même exigence s’exerce au niveau du recrutement des maitres de conférences puisque, dans ces discplines, avoir l’agrégation du secondaire (d’un niveau très élevé dans ces matières) est quasiment une obligation de fait pour être recruté. Alors oui, l’agrégation de sciences économiques a plein de défauts, à commencer par son mode d’affectation des lauréats, elle favorise aussi probablement une forme d’endogamie (mais n’est-ce pas le cas aussi de la voie normale, mais à un niveau plus local ?), mais son existence n’est pas si absurde que ce que l’on entend parfois.

3) Concernant la création d’une nouvelle section CNU "Economie et société", proposition défendue notamment par l’AFEP, le rapport prend une position résolument contre. Les arguments proposés me semblent extrêmement convaincants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce projet, mais la création d’une nouvelle section CNU me semble une mauvaise idée à plusieurs points de vue :

* Sur un plan strictement scientifique et disciplinaire, la création d’une nouvelle section ne peut se justifier que s’il existe un corpus épistémologique, méthodologique et théorique a peu près identifié qui se distingue de ce qui existe dans d’autres sections. Or, le corpus de cette potentielle section est clairement un condensé de ce que l’on trouve dans d’autres sections (économie, sociologie, sciences politiques, etc.).

* Il y a un danger pour les membres de cette nouvelle section de passer pour des "sous-économistes". Quelle audience et influence pourront-ils prétendre avoir, notamment auprès des décideurs politiques. Je ne parle même pas des doctorants qui s’engageraient dans une thèse "Economie et société". Le signal envoyé leur fermerai à coup sûr grand nombre des postes d’économistes (section 05) ouverts aux concours.

* Combien de postes "Economie et société" seraient ouverts par les universités ? Le risque est que ces postes ne soient ouverts que dans les universités où est présente la minorité des économistes qui défendent la mise en place de la section.

* Même si quelques sociologues appuient la création de la section, il est sûr et certain que la sociologie et d’autres disciplines connexes ne verront pas la création d’une telle section d’un bon oeil. Je n’ose même pas imaginer le foutoir au niveau des créations de postes et de la composition des comités de sélection.

Je pourrai continuer comme ça pendant des pages, mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui.

 

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Règles, théorie des jeux et ontologie sociale

La semaine prochaine, j’aurai le plaisir de présenter au séminaire "Philosophie-Economie-Droit" du GREQAM mon article "Against the Eliminativist View of Institutions in Economics: Rule-Following and Game Theory". Ce post n’a néanmoins pas pour objet de faire ma promo (enfin, de fait un peu quand même) mais d’évoquer un récent working paper de Francesco Guala et Frank Hindriks que l’on a porté à ma connaissance la semaine dernière. Il se trouve que le papier de Guala et Hindriks a à peu près le même objectif que le mien, à savoir caractériser le concept de règle dans un cadre de théorie des jeux. Il recoupe également partiellement mon propos, mais en diverge aussi à certains endroits.

Pour le recoupement, Guala et Hindriks caractérisent également les règles (plus exactement, les conventions) comme des équilibres corrélés, c’est à dire des équilibres de Nash où les joueurs ont à leur disposition des stratégies qui sont conditionnelles à un signal public émis par un "chorégraphe". Cette approche, qui a d’abord été proposée par Herbert Gintis, permet de saisir le fait qu’une règle consiste à coordonner les actions (et aussi les croyances) des agents sur un espace d’états du monde sans que pour autant ces derniers aient une connaissance parfaite de ce chacun sait ou fait. Les auteurs considèrent que cette conceptualisation permet de réunir les deux conceptions des règles en théorie des jeux (les règles comme formes de jeux et les règles comme équilibres) que j’évoque dans mon papier. Ce dernier point est discutable mais est largement secondaire.

Pour les divergences, les auteurs rejettent dans leur papier le concept de règles constitutives de Searle que je retiens pour ma part de manière essentiellement tacite. Ils proposent à la place une approche consistant à décomposer les règles constitutives au travers de l’articulation de "règles de statut" et de "règles de base". L’idée est que l’on peut alors toujours réduire une règle constitutive à un ensemble de règles régulatives. Sur un plan ontologique, les règles constitutives n’existent donc pas. Ce débat sur l’existence des règles constitutives (concept que l’on trouve chez Wittgenstein et Rawls) est assez ancien et je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises ici. Formellement, son objet n’est pas essentiel pour la question de la conceptualisation des règles en théorie des jeux. Plus intéressant peut-être est la question de la prise en compte de la normativité de la règle, que les auteurs discutent dans la dernière section de leur papier. Bien que ce soit un point que je n’aborde pas dans mon article, il est possible de la prendre en compte à partir de la "theorie des jeux psychologiques" où préférences et croyances sont rendues interdépendantes. Incidemment, comme je l’explique dans cet autre papier, cette approche est précisément un autre moyen de rendre compte du caractère constitutif de certaines règles.

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Economie, psychologie et "multiple selves" : un programme de Nash intra-personnel ?

En théorie des jeux, le Nash program renvoie à l’ensemble de la littérature de ces 40 dernières années visant à reformuler les solutions axiomatiques dans les jeux coopératifs (en particulier, dans le bargaining game) en termes de solutions dans le cadre de jeux non-coopératifs. La caractéristique des jeux coopératifs est qu’il est supposé que les joueurs peuvent former des coalitions au travers d’accords contraignants. Cette possibilité n’existe pas dans les jeux non-coopératifs. Plus exactement, l’ensemble de la négociation qui précède tacitement le jeu coopératif doit être explicitement modélisé dans un jeu non-coopératif en forme extensive. L’objectif est de s’assurer que la solution axiomatique du jeu coopératif peut être « implémentée » dans le cadre d’un jeu non-coopératif en tant qu’équilibre parfait en sous-jeux (ou équilibre séquentiel si l’information est incomplète/imparfaite). En particulier, cela suppose que les promesses ou les menaces des joueurs soient crédibles. Une bonne illustration de ce programme est fournie par le modèle de Rubinstein qui montre que, dans le cadre d’un jeu séquentiel à chaque joueur fait une offre à l’autre à tour de rôle, les joueurs implémenterons la solution de Nash sous certaines conditions concernant leurs préférences et la procédure de négociation.

Dans un jeu, les joueurs sont des agents. Ces derniers sont identifiés par le fait qu’ils peuvent choisir la stratégie à adopter (un agent est une unité de décision) et par leurs préférences, lesquelles sont représentées par une fonction d’utilité associant à chaque profil stratégique (un vecteur de stratégies jouées, une par joueur) un nombre réel. Un point essentiel est que cette approche présuppose que les joueurs sont rationnels dans un sens bien précis : leurs préférences sont cohérentes, c’est-à-dire notamment qu’elles satisfont l’axiome de transitivité. Cela est vrai pour les jeux statiques, mais aussi pour les jeux répétés où il est généralement supposé que les joueurs actualisent leurs gains futurs de manière exponentielle. Cette dernière hypothèse revient à supposer que les préférences temporelles des agents sont stables et cohérentes. Autrement dit, dans la cadre d’un jeu, on fait toujours l’hypothèse que les joueurs sont des entités bien identifiées et unifiées, dans le sens où on peut les modéliser comme des centres de décision indépendants les uns des autres et dont la structure est stable à travers le temps. Cela est vrai quelque soit l’identité des agents : individus, ménages, entreprises ou Etats.

L’économie comportementale contribue évidemment à remettre en cause la conception de l’individu comme un agent, dans le sens évoqué au-dessus. Les individus auraient ainsi tendance à révéler des préférences incohérentes, notamment dans le cadre de problèmes de décision intertemporelle. Dans ce dernier cas, les individus actualiseraient leurs gains futurs non pas de manière exponentielle, mais de manière hyperbolique, ce qui peut engendrer des inversions de préférences. L’identification des individus à des agents dotés de préférences stables et cohérentes dans le cadre d’un jeu peut donc s’avérer discutable. En parallèle, les économistes ont développé depuis plusieurs années maintenant des modèles « multiple selves » visant à rendre compte des biais comportementaux des individus (un exemple, un autre). L’idée basique est la suivante : les individus peuvent en fait s’appréhender comme une communauté d’agents interagissant d’une manière spécifique. L’interaction de ces agents produit alors, au niveau individuel, un comportement individuel observable et plus ou moins cohérent. Dans ces modèles, les agents sont des « selves », c’est-à-dire des personnalités qui peuvent être identifiées sur le plan diachronique (la personnalité d’aujourd’hui, celle de demain, etc.) ou sur le plan synchronique (la personnalité consumériste, la personnalité éthique, etc.). En tant qu’agents, ces personnalités sont dotés de préférences cohérentes et stables, et peuvent donc s’appréhender comme des centres de décision. Sur le plan philosophique, à la fois ontologique et éthique, l’ouvrage Reasons and Persons de Derek Parfit fournit un ensemble d’arguments pouvant permettre de justifier ce type de modélisation.

Il y a un aspect intéressant concernant cette stratégie de modélisation que je mettrai de côté ici, mais qui est significatif sur la nature de l’économie comme science distincte de la psychologie : même si ces modèles permettent de modéliser des mécanismes au moins partiellement psychologiques, ils sont surtout pour les économistes un moyen de réaffirmer la spécificité méthodologique et théorique de leur discipline : l’économie, c’est d’abord la science qui étudie les interactions entre des agents dans un cadre « institutionnel » donné. Loin de rapprocher l’économie et la psychologie, il me semble que ces modèles sont au contraire un moyen de réaffirmer l’autonomie de l’économie (et même sa domination). L’autre aspect qui m’intéresse plus dans ce billet est que l’on peut voir ces modèles comme les prémices d’une sorte de Nash program au niveau intra-individuel. Finalement, en supposant que l’individu est un agent, la théorie des jeux non-coopératifs présuppose que les différents selves d’un individu se sont d’ores et déjà entendus pour se coordonner et coopérer. Un jeu non-coopératif modélise ainsi les interactions entre des communautés de selves en faisant l’hypothèse que chaque communauté poursuit un objectif stable et identifié et agit de manière cohérente. Mais, de la même manière que le Nash program a consisté à ouvrir la boîte noire des coalitions d’individus et de leur formation, on peut imaginer à terme un programme en théorie des jeux visant à ouvrir la boîte noire qu’est l’individu et à insérer les interactions entre selves d’un même individu dans les interactions plus larges entre individus.

Cela peut paraître être tiré par les cheveux mais à la réflexion ça ne l’est pas tant que ça. D’une part, c’est le prolongement logique des modèles multiple selves à partir du moment où l’on prend ces derniers au sérieux. Comme je l’ai dit plus haut, il y a des arguments métaphysiques et éthiques qui soutiennent l’idée qu’il n’est pas aberrant de considérer que l’individu est réellement une telle communauté de personnalités. D’autre part, certaines approches récentes en théorie des jeux poursuivent déjà implicitement ce programme. Considérons l’approche en termes de team reasoning développée Michael Bacharach, Robert Sugden et d’autres. Dans le cadre de cette approche, les individus sont des agents qui ont la possibilité d’agir soit sur la base de leurs préférences individuelles, soit sur la base de préférences associées à un collectif. Dans cette optique, on peut alors plutôt considérer que les individus sont plutôt composés de deux agents distincts (l’un avec les préférences individuelles, l’autre avec les préférences collectives). Qu’est ce qui va déterminer que l’individu agit sur la base d’un ordre de préférences plutôt qu’un autre ? Probablement, les interactions entre les selves d’un même individu mais aussi, pourquoi pas, entre les selves des différents individus. On peut ainsi considérer que les selves sont autant de dispositions comportementales qui sont activées en fonction du contexte interpersonnel et institutionnel. Ce qui en jeu ici c’est la question de la formation de l’individualité et de la personnalité des individus au travers de leurs interactions sociales. Tel pourrait être l’objet de ce futur Nash program intra-personnel.

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Economie comportementale, économie normative et le « problème de la réconciliation » : un faux problème ?

Dans un article de 2012, R. Sugden et B. McQuillin s’intéressent aux tensions qui se développent entre économie positive et économie normative en raison des résultats de l’économie comportementale. Cette dernière tend à indiquer que les individus sont « irrationnels », dans le sens où leurs choix ne sont conforment pas aux prédictions de la théorie de l’utilité standard. Notamment, les choix des individus manifestent des incohérences temporelles (en révélant en particulier une inversion des préférences). Par ailleurs, les attitudes des individus à l’égard du risque et de l’incertitude ne semblent pas se conformer aux axiomes de la théorie de l’utilité espérée. Ici encore, il semble tout simplement que les préférences des agents sur des loteries ne répondent pas à un critère de cohérence minimum.* Lire la suite

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L’économie et l’unification des sciences sociales : quelques réflexions sur l’ouvrage "Philosophy of Economics" de Don Ross

Je viens enfin d’achever la lecture de l’ouvrage Philosophy of Economics (Palgrave Philosophy Today, 2014) de Don Ross. L’auteur fait partie d’un des contributeurs majeurs au champ de la philosophie de l’économie sur les vingt dernières années. Il s’était déjà signalé il y a moins de dix ans par un ouvrage proposant une réflexion difficile mais très stimulante sur les relations entre la science économique et les sciences cognitives. Il est également le co-éditeur avec Harold Kincaid du Oxford Handbook fof Philosophy of Economics, qui de mon point de vue est la meilleure synthèse du champ aujourd’hui disponible sur le marché. Sans surprise, cette dernière contribution s’avère de nouveau être une lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la nature de science économique en tant que discipline scientifique, sur la manière dont elle produit des connaissances (et quel type de connaissance) et sur son positionnement par rapport aux autres sciences sociales. Lire la suite

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