De la causalité en économie (2/3)

7 novembre, 2009

Isaac

Comme souligné dans le premier billet de cette série, le concept de causalité pose un certain nombre de problèmes que ce soit au niveau ontologique (quelle est la nature d’une cause ?) ou épistémologique (comment est-il possible d’inférer l’existence d’une cause à partir de l’observation ?). Partant de là, on se rend rapidement compte que le lien causal n’a pas le monopole de l’explication dans les sciences sociales, et plus particulièrement ici en économie. Dans son ouvrage, déjà cité lors du précédent billet, Bernard Paulré pointe du doigt au moins trois autres formes d’explications concurrentes à la causalité :

1) L’explication fonctionnaliste : Toute société humaine formant un tout composé d’éléments liés entre eux, l’interdépendance généralisée permet d’expliquer un fait ou un objet social par sa fonction dans le maintien du système. L’explication fonctionnelle est à la base (entre autre) du raisonnement en termes de coefficients de corrélation entre les différents éléments d’un système.On remarque ici que rien n’est dit sur les sens des relations car on évolue de fait dans un système fermé et figé, qu’il faut donc adapter à chaque cas particulier étudier (sur ce point, Geoffrey Hodgson, dont le maître des lieux est un fin spécialiste, fait figure de référence lorsqu’il nous explique que les différences institutionnelles entre les lieux et les époques « cannot be captured by differences in parameter values »).

Remarquons également qu’on se cantonne ici aux liens observables, la dépendance fonctionnelle n’est qu’une première étape vers la recherche de structures causales sous-jacentes (cette position est d’ailleurs celle du réalisme critique de Tony Lawson).

La théorie économique la plus célèbre utilisant, à mon sens, ce type d’argumentation est celle de l’équilibre général, initiée par Léon Walras. Ceci dans la mesure où les liens explicités sont des liens de dépendances et de co-détermination des taux d’échange et non de transformation des variables du système. Notons également, à la suite de Maurice Allais, que la notion de temps suspendu n’arrange pas les affaires de la causalité.

2) L’explication compréhensive : Ce type d’explication se base sur l’idée d’un privilège des sciences sociales, i.e que les faits sociaux sont immédiatement signifiants pour celui qui les observe. Cette position a été rendu célèbre par Max Weber et Wilhelm Dilthey avant lui. Notons que contrairement à Dilthey, qui semble rejeter de fait l’utilisation de la notion de causalité dans le cadre d’une étude de l’homme, Weber adopte une position plus nuancée, à l’instar d’Heinrich Rickert, en soulignant que l’explication compréhensive doit se laisser pénétrer par l’explication causale et que la compréhension peut être un moyen de rechercher les causes possibles d’un événement (nous sommes ici proches du principe d’abduction). L’éclairage est ici fait par les lois entre les différents objets et non par le lien de cause à effet.

3) L’explication par la raison : Il convient ici, pour expliquer l’agir humain, d’en revenir aux buts et aux motivations des agents intervenants dans tel ou tel phénomène. Il est possible de lier l’explication par la motivation et l’explication causale mais cela nécessite d’opérer un saut important en amalgamant volonté et action, la volonté n’étant pas ce qui est fait et la causalité n’étant effective qu’entre les faits.

(Il me semble que l’explication en termes d’axiome de l’action, ainsi que la praxéologie à laquelle elle donne naissance, que développe Mises participe d’une explication par la raison).

Ces trois types d’explications concurrentes ne le sont pourtant pas tant que cela, et Paulré de mettre en lumière le nécessaire enchevêtrement des explications. L’économiste comprendra aisément cela en ce qu’il est coutumier du fait : à une explication causale et mécanique (par exemple la théorie quantitative de la monnaie), il ne cesse d’accrocher des explications par la raison (les individus, pour une raison x ou y, agissent de telle manière lorsqu’ils sont confrontés à tel événement).


Pourquoi respectez-vous vos promesses ?

21 septembre, 2009

Introduction par le maître des lieux : je suis heureux d’annoncer l’arrivée d’un nouveau contributeur régulier sur ce blog, isaac, néo-doctorant qui apportera ses connaissances et compétences en histoire de la pensée et en épistémologie économiques. Voici son premier billet.

Cette question peut paraître anodine, elle a pourtant mené à bon nombre de réflexions tant en philosophie qu’en économie. A ma connaissance, David Hume est un des premiers à s’étendre sur cette question dans son Traité de la nature humaine. Le problème de Hume est simple : la formule verbale qu’est la promesse doit être, pour être respectée, l’expression de la volonté. Or, rien ne garantit la réification de cette volonté au moment de la réalisation de la promesse : « il est certain que, par nature, nous ne pouvons pas plus changer nos sentiments que les mouvements des cieux ». C’est alors avec la plus grande difficulté que l’on imagine la possibilité même d’un échange différé dans le temps ou l’espace en ce que le transfert de propriété se trouve relié à la possession physique par un engagement purement verbal :

« on ne peut transférer la propriété d’une maison particulière distante de vingt lieues, car le consentement ne peut-être accompagné de la délivrance, qui est une circonstance requise »

L’impossibilité à laquelle se voit confronté Hume est en fait celle propre à l’individualisme méthodologique dans son ensemble : de la seul explication partant des comportement individuels on ne tire que peu de choses, le résultat de l’échange apparaît comme indéterminé. C’est certainement pour cela que Hume sera largement évoqué et discuté par des auteurs comme Hayek ou encore Commons, le premier ayant pointé du doigt les problèmes d’une approche purement individualiste comme pouvait l’être la praxéologie à la Mises, le second étant l’un des pères fondateurs de l’institutionnalisme américain (avec Veblen). Et en effet, Hume est ici très proche de Commons sur un point précis : la dislocation de la propriété physique et la propriété légal, de la délivrance et du consentement. C’est sur la base de la même distinction que Commons introduit la nécessité de l’intervention d’un tiers : l’institution, comme la condition de réalisation logique de l’échange, étant donné le problème de la promesse. L’institution pouvant prendre la forme d’une croyance collective comme d’un état autoritaire.

Ce problème de la promesse est loin d’être marginal, on en trouve des traces un peu partout dans la théorie économique. Elle est même, sous une forme il est vrai un peu différente, au cœur de débats important ayant tendance à structurer la théorie économique. L’exemple le plus connu est certainement celui d’Edgeworth et de sa fameuse boîte, que tout étudiant en économie connaît par cœur… . Edgeworth construit sa boîte afin de modéliser l’échange entre deux agents économiques voulant maximiser leur utilité (voir ici pour un résumé). La conclusion d’Edgeworth est alors sans appel : il est impossible de déterminer à l’avance les taux d’échanges qui seront pratiqués, ceux-ci dépendront des forces de négociations en présence. Si on se cantonne aux seules hypothèses relatives aux caractéristiques et motivations des agents, rien ne peut être dit, tout peut arriver. Comment alors expliquer que les individus s’engagent dans l’échange ?

Chose importante, pour lever cette indétermination deux attitudes ont été adoptées : 1/ conserver l’individualisme méthodologique, le modèle d’équilibre général introduit un certain nombre d’hypothèses institutionnelles : il existe pour chaque bien un prix connu de tous et les agents sont preneurs de prix 2/ endogénéiser ces hypothèses sous la forme d’institutions, véritables objets d’étude de la théorie économique, c’est la position des approches institutionnalistes.

Cette dichotomie a maintenant bien vieilli, mais je ne peut m’empêcher d’y penser lorsque je fait une promesse à quelqu’un.


Un article sur Hyman Minsky

15 septembre, 2009

Très intéressant article dans le Boston Globe sur l’économiste Hyman Minky qui propose une bonne présentation des idées de cet auteur que la crise financière a donné l’occasion de redécouvrir. Pour ceux qui souhaiteraient lire Minsky directement dans le texte, je recommande Stabilizing an Unstable Economy qui est certainement le travail où Minsky développe ses idées de la manière la plus exhaustive. Le plus grand “défaut” des travaux de cet auteur est de ne pas être exprimés d’après les canons de la science économique moderne (exposition discursive et non formelle des idées). Il y a récemment eu toutefois quelques tentatives de formaliser quelque peu les propos de Minsky (voir ici ou par exemple). On peut lire aussi ce court papier de Minsky lui-même qui présente son hypothèse d’instabilité financière.


Robert Frank sur Smith et Darwin

13 juillet, 2009

Robert Frank considère que ce n’est pas Smith, mais Darwin, qui nous offre la meilleure métaphore pour comprendre les phénomènes économiques :

“Smith is celebrated for his “invisible hand” theory, which holds that when greedy people trade for their own advantage in unfettered private markets, they will often be led, as if by an invisible hand, to produce the greatest good for all. The invisible hand remains a powerful narrative, but after the recent economic wreckage, skepticism about it has grown. My prediction is that it will eventually be supplanted by a version of Darwin’s more general narrative — one that grants the invisible hand its due, but also strips it of the sweeping powers that many now ascribe to it.

(…)

The central theme of Darwin’s narrative was that competition favors traits and behavior according to how they affect the success of individuals, not species or other groups. As in Smith’s account, traits that enhance individual fitness sometimes promote group interests. For example, a mutation for keener eyesight in hawks benefits not only any individual hawk that bears it, but also makes hawks more likely to prosper as a species.

In other cases, however, traits that help individuals are harmful to larger groups. For instance, a mutation for larger antlers served the reproductive interests of an individual male elk, because it helped him prevail in battles with other males for access to mates. But as this mutation spread, it started an arms race that made life more hazardous for male elk over all. The antlers of male elk can now span five feet or more. And despite their utility in battle, they often become a fatal handicap when predators pursue males into dense woods.

In Darwin’s framework, then, Adam Smith’s invisible hand survives as an interesting special case. Competition, to be sure, sometimes guides individual behavior in ways that benefit society as a whole. But not always.

En fait, Frank invoque Darwin pour défendre une thèse dont il avait déjà souligné l’importance ailleurs : le fait que dans le domaine économique les performances sont toujours relatives, ce qui est de nature à encourager une “course à l’armement”. Frank avait appliqué ce raisonnement pour expliquer la crise financière et l’utilise également pour recommander la mise en place d’une taxe sur la consommation ostentatoire. Tout ça est très bien et vrai, mais bon l’historien de la pensée qui sommeil en moi ne peut s’empêcher de faire remarquer à l’auteur (qui ne le remarquera pas puisqu’il ne me lit pas) qu’invoquer les figures de Smith et de Darwin pour défendre cette thèse était non seulement pas indispensable, mais en plus plutôt faux.

Concernant Smith et la métaphore de la main invisible, tout lecteur régulier du blog de Gavin Kennedy aura compris qu’il ne faut pas comprendre cette métaphore comme un mécanisme général à l’oeuvre dans l’économie qui apporte abondance et prospérité. De plus, si on doit comprendre de manière adéquate l’idée de main invisible, qui est similaire à celle d’ordre spontané, on ne peut lui attacher aucune idée d’optimalité ou désirabilité. Parfois, la “main invisible” peut déboucher sur la ségrégation ethnique. Concernant Darwin, il n’est pas tout à fait exact de dire que les traits qui favorisent les individus ne favoriseront pas nécessairement le groupe. Enfin, c’est vrai mais c’est plus compliqué dans la mesure où tous les cas de figure sont possibles. On peut notamment avoir l’inverse, des traits défavorisant l’individu mais favorisant le groupe, comme dans le cas de la sélection de groupe, dont Darwin pensait qu’elle avait joué un rôle dans l’émergence de la morale chez l’Homme. Plus fondamentalement, si le darwinisme et plus généralement la théorie de l’évolution ont des choses à apporter aux sciences sociales, c’est certainement pour d’autres raisons. Les lecteurs réguliers de ce blog l’auront compris…


Quand la biologie et l’économie convergent

9 juillet, 2009

Alfred Marshall avait en son temps estimé que la Mecque des économistes devait être la biologie. Mais, aujourd’hui, ne serait-ce pas l’inverse ? C’est en tout cas ce que l’on peut se demander quand on prend connaissance des dernières découvertes en biologie évolutionnaire, comme par exemple cette étude sur l’émergence de la règle du ” à tour de rôle” chez plusieurs espèces animales :

Using evolutionary game theory and computer simulations, Professor Colman and Dr Browning discovered a simple variation of “tit for tat” that explains how turn-taking can evolve in organisms that pursue their individual self-interests robotically.

The researchers state: “Turn-taking is initiated only after a species has evolved at least two genetically different types that behave differently in initial, uncoordinated interactions with others. Then as soon as a pair coordinates by chance, they instinctively begin to play ‘tit for tat’. This locks them into mutually beneficial coordinated turn-taking indefinitely. Without genetic diversity, turn-taking cannot evolve in this simple way.”

Professor Colman added: “In our simulations, the individuals were computer programs that were not only dumb and robotic but also purely selfish. Nevertheless, they ended up taking turns in perfect coordination. We published indirect evidence for this in 2004; we have now shown it directly and found a simple explanation for it. Our findings confirm that cooperation does not always require benevolence or deliberate planning. This form of cooperation, at least, is guided by an ‘invisible hand’, as happens so often in Darwin’s theory of natural selection.”

Si on se souvient que Darwin lui-même avait trouvé son inspiration en lisant Smith et Malthus et que la théorie des jeux évolutionnaires a été initalement importé en biologie… de l’économie, il n’est finalement pas étonnant que la biologie retrouve des résultats qui sont pour le moins standard en économie.


Pourquoi l’économie n’est-elle pas une science évolutionnaire ?

14 juin, 2009

Mark Thoma consacre un billet sur son blog à l’article de Veblen “Why is Economics Not an Evolutionary Science ?”, publié en 1898. L’occasion pour chacun d’aller jeter un oeil à la prose, comment dire… particulière de Veblen. On y trouve aussi beaucoup de bonnes intuitions sur le rôle des normes et des institutions, sur la manière dont elles évoluent. Des choses dont il aura fallut attendre près d’un siècle pour que l’économie s’y intéresse sérieusement. Si cette dernière n’est peut-être pas encore une “science évolutionnaire”, elle est sur le point de le devenir.


Economie et évolution : l’importance de la sélection de groupe

8 juin, 2009

Dans le chapitre 5 de son ouvrage The Descent of Man, Charles Darwin développe une conjecture sur les processus ayant amené au développement de normes morales qui caractérisent le comportement humain :

It must not be forgotten that although a high standard of morality gives but a slight or no advantage to each individual man and his children over other men of the same tribe, yet that an increase in the number of well-endowed men and an advancement in the standard of morality will certainly give an immense advantage to one tribe over another. A tribe including many members who, from possessing in a high degree the spirit of patriotism, fidelity, obedience, courage, and sympathy, were always ready to aid one another, and to sacrifice themselves for the common good, would be victorious over most other tribes; and this would be natural selection“. Lisez la suite de cette entrée »


Economie et évolution : Armen Alchian comme précurseur

3 juin, 2009

Il y a quelques temps de cela, j’avais présenté Thorstein Veblen et Friedrich Hayek comme les principaux précurseurs dans l’importation des idées darwiniennes en économie. Toutefois, et bien qu’il n’ait pas poursuivi ultérieurement sa réflexion dans ce sens, il serait injuste de ne pas également inclure dans cette liste Armen Alchian qui, par son seul article “Uncertainty, Evolution, and Economic Theory” (Journal of Political Economy, 1950), a indirectement ouvert la voie aux théories évolutionnistes de la firme. Le “tort” de l’article d’Alchian est d’être souvent associé à l’utilisation détournée qu’en fera trois ans plus tard Milton Friedman pour défendre la méthode du “as if” : l’hypothèse de maximisation du profit par les firmes, même si elle est irréaliste, est empiriquement valable car le processus concurrentiel reproduit le mécanisme de sélection naturel à l’issue duquel ne survivent que les firmes qui se comportent comme si elles maximisaient leur profit. L’utilisation de la métaphore de la sélection naturelle par Friedman sera à juste titre largement critiquée par la suite mais, heureusement, l’article d’Alchian est beaucoup plus subtil que ça. Lisez la suite de cette entrée »


Smith et la main invisible : Kennedy vs Klein

12 mai, 2009

Deux articles très intéressants sur le statut de la métaphore de la main invisible dans l’oeuvre d’Adam Smith. Gavin Kennedy reprend et développe son argument qu’il défend à longueur de billet sur son blog, argument selon lequel la main invisible n’a qu’une fonction d’illustration de l’idée que des éléments en apparence disjoints peuvent avoir une connexion cachée qui se matérialise sous forme de résultat “non attendu”. En tout état de cause, selon Kennedy, Smith n’a fait usage de cette métaphore (trois fois dans toute son oeuvre) que pour des cas très particuliers et ceci dans une perspective très éloignée de l’interprétation qui a pu en être faite par les économistes au 20ème siècle, à savoir comme une défense des processus de marché.

Dan Klein répond à Kennedy et propose une lecture différente dans une perspective hayékienne. Klein considère que Kennedy sous-estime clairement la portée de la métaphore de la main invisible ainsi que (mais cela est impossible à vérifier) l’importance que lui conférait Smith. L’interprétation de Klein est intéressante car elle se fait dans une perspective évolutionnaire afin de réconcilier les trois occurences de cette image dans l’oeuvre de Smith. Toutefois, il ne tombe pas dans la lecture moderne qui fait de Smith un free-markeeter invétéré. Au final, je penche quand même plutôt pour la lecture de Kennedy qui me semble plus fidèle à la lettre du texte de Smith, alors que Klein développe clairement une perspective rétrospective en interprétant en partie Smith à partir de développements théoriques postérieurs. Ce n’est pas inintéressant mais probablement moins ”exact” sur le plan historique.

Pour le reste, il y a une idée que développe Kennedy dans son texte et qui mérite d’être rappelée : les raisonnements en terme de “main invisible”, “ordre spontané” ou “effet émergent” n’implique aucunement que le résultat non intentionnel qui émerge de processus intentionnels est “bon” ou ”juste”. Le modèle de ségrégation de Schelling est là pour nous le rappeler. Plus fondamentalement, ce qui est important, c’est le cadre institutionnel dans lequel l’aggrégation des comportements. De ce point de vue, il me semble que l’on peut rejoindre Kennedy lorsqu’il considère que la métaphore de la main invisible (ou de l’ordre spontané) n’explique rien. Heureusement, comme cela avait déjà été évoqué ici, l’économie et les autres sciences sociales ont depuis longtemps dépassé le stade de la métaphore.


Anarchie, piraterie et sélection naturelle

23 avril, 2009

Gavin Kennedy discute des idées développées par l’économiste Peter Leeson dans une interview pour Freakonomics au sujet des institutions de la piraterie aux 17ème et 18ème siècles. Leeson vient de publier un ouvrage sur la question. Je n’ai pas lu le bouquin mais on peut je pense se faire une bonne idée de ce qu’il y a dedans en consultant cet article paru dans le Journal of Political Economy.

Kennedy fait une série de bonnes remarques, sur la démarche sous-jacente à l’étude Leeson et à d’autres analyses du même type, mais aussi sur la thèse de Leeson sur le fait que, bien qu’étant en situation d’anarchie, les pirates avaient réussis à mettre en place des règles pour contrôler le pouvoir du capitaine et réguler la répartition du butin. Il cite un intéressant extrait de la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith :

Society, however, cannot subsist among those who are at all times ready to hurt and injure one another. The moment that injury begins, the moment that mutual resentment and animosity take place, all the bands of it are broke asunder, and the different members of which it consisted are, as it were, dissipated and scattered abroad by the violence and opposition of their discordant affections. If there is any society among robbers and murderers, they must at least, according to the trite observation, abstain from robbing and murdering one another. Beneficence, therefore, is less essential to the existence of society than justice. Society may subsist, though not in the most comfortable state, without beneficence; but the prevalence of injustice must utterly destroy it“.

Au-delà du fait que Smith semblait avoir compris il y a 250 ans ce que Leeson, Levitt et toute l’économie du crime semble avoir redécouvert aujourd’hui, on remarque l’apparente évidence de l’argument : pour qu’un groupe social, quelqu’il soit, puisse perdurer, il faut que d’une manière ou d’une autre il parvienne à mettre en place des institutions permettant la reproduction de certains comportements ne mettant pas en péril le groupe. On peut donner à cet argument une tournure évolutionnaire, qui n’est qu’implicite chez Smith : la pression sélective et adaptative qu’exerce l’environnement fait que ne peuvent se reproduire que les comportements et les institutions au moins partiellement adaptées, qui permettent au groupe de survivre. Finalement, dire “la piraterie des 17ème et 18ème siècles avaient mis en place des institutions permettant une bonne gouvernance des activités” est presque une tautologie : si la piraterie a pu exister si longtemps, c’est que forcément de telles institutions existaient.

La piraterie n’est que l’un des multiples exemples d’ensemble d’institutions ayant pu émergé et se maintenir en dehors de toute contrainte étatique. Chez Leeson, ce cas sert d’argument pour montrer qu’une “anarchie organisée” est possible. A vrai dire, personne ne conteste cette idée. Cela dit, le point crucial réside dans le fait que les institutions de la piraterie du 18ème siècle ont disparues, ce qui signifie que, d’une manière ou d’une autre, elles se sont affaiblies à un moment donné. Cet affaiblissement peut avoir deux origines : un “choc exogène”, consistant dans un changement relativement brutal de l’environnement ; un mécanisme endogène rendant les institutions de la piraterie auto-affaiblissantes. On a dans l’histoire des exemples des deux cas. Leeson n’aborde pas cette question dans son article, et ne semble que l’aborder très rapidement à la fin de son ouvrage. Dommage. 


Dilemme

18 avril, 2009

Très intéressant article de Tim Harford qui revient sur le récent ouvrage des économistes Raymond Fisman et Edward Miguel, Economic Gangsters. Harford souligne que ce travail illustre bien le dilemme théorique auquel est aujourd’hui confrontée l’économie du développement, tiraillée entre d’un côté l’ambition de proposer des théories générales pouvant apporter des solutions à d’importants problèmes de développement, et de l’autre la tentation de faire de la “micro-analyse”, plus modeste mais aussi plus facilement testable. Fisman et Miguel tombent plutôt dans la seconde catégorie, comme en atteste leur étude des pratiques de corruption à partir du comportement des diplomates concernant les places de parking au siège de l’ONU à Manhattan.

Ce débat méthodologique n’a probablement pas de solution, dans la mesure où les deux manières de faire ont chacune leur intérêt. Le principal problème des “expériences randomisées” est que, quelque soit le résultat auquel on aboutit, on ne peut véritablement généraliser. Par exemple, le résultat auquel aboutisse fisman et Miguel est très intéressant : la corruption serait liée au fait que certains individus seraient plus enclins, par leurs habitudes sociales, à être plus facilement corrompus. Mais il n’est pas sûr que l’on puisse arriver à ce résultat à partir du seul cas du comportement des diplomates au siège de l’ONU.

Rien ne remplacera les perspectives théoriques plus générales. Harford cite notamment les travaux de Sachs et surtout ceux d’Acemoglu. Cette dernière approche a un avantage par rapport à la micro-analyse : elle est propice à une véritable discussion sur le fond, soit sur les données utilisées et la manière dont elles sont traitées, soit sur le cadre théorique lui-même. A l’inverse, comme le souligne Harford, personne ne va aller discuter la validité de l’étude de Fisman et Miguel sur le comportement des diplomates au siège de l’ONU. Là où portera sur la discussion sera uniquement sur la question de savoir si ce résultat est un tant soit peu généralisable, question à laquelle il est impossible d’apporter une réponse.

Cette tension en économie du développement est intéressante parce que l’on en retrouve une similaire en histoire de la pensée économique. Depuis quelques années, la mode est à la “thin history of economic though“, c’est à dire à l’histoire de la pensée “fine” ou “mince” : on se focalise sur la pensée d’un auteur de manière quasi-biographique, voire hagiographique. On y explique la pensée de l’auteur par sa biographie. Cette approhce est venue peu à peu supplanter la “thick history of economic though” (voir ce texte de Colander) qui procède à partir de “reconstructions rationnelles”, qui s’intéresse moins à la vie des auteurs étudiés car leurs idées et essayent de les resituer dans un ensemble théorique et historique plus vaste, y compris des fois pour en tirer des enseigements pour la théorie économique moderne. Pour ma part, je pratique plutôt cette dernière manière de faire. Mais la première approche a aussi son intérêt : elle est moins ambitieuse, mais apporte des éléments plus factuels et plus facilement testables. Cela dit, de la même manière qu’en économie du développement il ne faudrait pas que les économistes abandonnent l’approche théorique plus ambitieuse, il serait dommage qu’en HPE on se contente de la seule approche quasi-biographique.


Mancur Olson et le bandit stationnaire

14 avril, 2009

Mancur Olson est à l’origine de ce qui figure parmi les principales contributions en économie politique. Outre ses réflexions sur l’action collective, Olson est également connu pour sa théorie du bandit stationnaire qu’il développe en particulier dans son ouvrage Power and Prosperity (voir aussi cet article où l’idée est bien développée). L’idée est simple. Vous cultivez quelques légumes et vous élevez du bétail dans un village plus ou moins grand. Régulièrement, des bandits passent dans le village et volent et sacagent tout ce qui peut l’être. Résultat, vous êtes de moins en moins incité à investir au fur et à mesure que vous comprenez que régulièrement des bandits repasseront. Un jour, un bandit (ou un groupe de bandits), similaire aux autres, arrive en ville mais décide de s’installer pour un temps. Ce bandit comprend alors très vite quelque chose : son “revenu” consiste dans ce qu’il peut extraire de la production du village au travers de “taxes”. S’il comptait partir demain, il aurait intérêt à tout prendre. Mais dans la mesure où il a l’intention de rester, il s’aperçoit que son revenu de l’année prochaine est en partie conditionné par ce qu’il prend aujourd’hui. S’il prend trop aujourd’hui, alors les paysans ne seront plus en mesure ou ne seront plus incités à produire pour l’année prochaine et notre bandit n’aura plus de revenu. Ainsi, si notre bandit est suffisament “patient”, il est rationnellement incité à limiter le montant des taxes de manière à permettre un accroissement dans le temps de la production.

En fait, c’est même mieux que ça : le bandit stationnaire se rend également rapidement compte qu’il a intérêt à utiliser une partie du montant des taxes pour fournir des biens publics, à commencer par la défense contre de potentiels agresseurs, ainsi que des infrastructures pour augmenter la productivité. Pour Olson, l’autocratie est ainsi préférable à l’anarchie, car dans le premier cas l’autocrate à un certain intérêt à promouvoir l’activité économique. La théorie du bandit stationnaire n’est pas tant un descriptif historique de la naissance des Etats qu’une parabole théorique illustrant l’importance de prendre en compte l’intérêt des gouvernants et des élites pour étudier le fonctionnement d’une économie. De ce point de vue, elle met en avant des idées centrales dans l’économie politique moderne.

Je me suis toutefois toujours demandé dans quelle mesure cette théorie était corroborée empiriquement. Après tout, on a dans l’histoire de nombreux exemples de pays totalement vidés de leurs ressources (naturelles et humaines) par des dictateurs uniquement soucieux de leur bien être. C’est évidemment le cas dans des pays communistes comme Cuba ou la Corée du Nord. Cela est également valable pour de nombreux pays africains. Du coup, certains retournent la thèse d’Olson et considèrent que l’anarchie serait préférable à une dictature (voir par exemple ce papier de Peter Leeson au sujet de la Somalie). Olson avait bien une explication à cela : par nature, les régimes autocratiques sont instables, avec la menace permanente d’un coup d’Etat militaire, la concurrence entre élites, les pressions de la communauté internationale et éventuellement les risques de soulèvement de la population. Du coup, à chaque période, il y a une probabilité non nulle pour que le “jeu” se termine, ce qui peut inciter l’autocrate à se comporter davantage en bandit nomade qu’en bandit stationnaire. Une conclusion un peu provocante qu’on pourrait en tirer serait qu’il pourrait être dans l’intérêt des populations que la communauté internationale oeuvre pour la stabilité du régime. Je ne suis pas sûr d’exagérer en disant qu’il s’agit d’une doctrine plus ou moins mise en application par certains pays occidentaux concernant plusieurs régimes en Afrique.

En même temps, on peut faire deux remarques. D’une part, dans le cas des derniers régimes communistes, l’hypothèse de  l’instabilité potentielle est faible vue le nombre d’années que ces régimes existent. D’autre part, on a des contre-exemples contemporains où la thèse du bandit stationnaire semble se vérifier. Je pense notamment à Singapoure, qui dispose d’une économie prospère mais d’un régime politique avec un parti unique (le People’s Action Party). Singapoure semble être l’un des rares exemples d’équilibre stable qui ne soit ni une démocratie libérale économiquement prospère, ni un régime autocratique économiquement inefficient et politiquement instable. Dès lors, se pose deux questions : pourquoi le pays n’évolue-t-il pas vers la démocratie et par quels mécanismes le pouvoir parvient-il à s’auto-contraindre pour ne pas abuser de ses prérogatives ? Concernant la première question, Daron Acemoglu et James Robinson (voir leur ouvrage que l’on peut trouver intégralement [!] ici, sans que je sache si cela est légal) estiment que la stabilité du régime politique s’explique par la forte croissance économique et le faible niveau des inégalités. De ce fait, la classe moyenne à Singapoure a peu de revendications sur le plan politique car son niveau de vie est plus que satisfaisant. Ce serait la prospérité économique qui permettrait le maintient de ce système non-démocratique. Si c’est le cas, on peut prédire que les choses peuvent basculer facilement. Concernant la seconde question, il semble que la thèse d’Olson tienne la route : tout d’abord, le pouvoir en place peut raisonnablement escompter sur le maintient de sa position à long terme (notamment du fait de la stabilité politique de la région). En même temps, le pouvoir est incité à maintenir un certain niveau d’égalité économique sous peine de subir des pressions de la classe moyenne pour évoluer vers la démocratie. L’équilibre est fragile, mais stable. 


Max Weber sur les relations entre marché et Etat

27 février, 2009

En relisant mes fiches de lectures avant d’entamer la rédaction d’un chapitre de thèse (plus que trois !), je tombe sur ces citations de Max Weber dans Economie et société, tome 2, au sujet de la relation entre économie de marché et Etat (respectivement pp. 48 et 49 de l’édition poche chez Plon) :

« Du point de vue « théorique », l’Etat n’est donc jamais nécessaire à l’économie. D’un autre côté toutefois, il n’est pas douteux qu’un ordre économique, spécialement s’il est de type moderne, ne saurait être réalisé sans un ordre juridique répondant à des exigences tout à fait précises, tel que seul peut l’être un ordre « étatique » »

(…)

« Or l’intensité des échanges modernes exige un droit fonctionnant d’une manière prompte et sûre, c’est-à-dire garanti par la plus forte puissance de contrainte possible, et c’est ainsi que l’économie moderne, par son caractère propre, a contribué plus que toute autre chose à détruire les autres groupements sociaux qui étaient porteurs de droit et donc d’une garantie de droit. Tel a été le résultat du développement du marché » (je souligne).

On connaissait la thèse “il ne peut pas y avoir de marché sans Etat”. Mais c’est plus que ça : le marché a donné naissance à l’Etat. A méditer.


Darwin et les économistes (2/2) : les applications modernes

16 février, 2009

Seconde partie de mon billet sur le manière dont les économistes ont repris les idées darwiniennes, toujours sur le blog “2009 : année Darwin“. Cette fois-ci, j’y parle de théorie évolutionniste de la firme, de théorie des jeux évolutionnaire et de darwinisme généralisé. Comme la semaine dernière, j’ai essayé de faire le plus simple et le plus concis possible.


Darwin et les économistes (1/2) : les précurseurs

9 février, 2009

A lire sur le blog “2009 : année Darwin“, la première partie d’un billet rédigé par moi-même sur la manière dont les économistes ont repris Darwin. J’ai essayé de faire simple et concis histoire que ce soit accessible. La seconde partie portera sur les utilisations contemporaines des apports darwiniens en économie : théorie évolutionniste de la firme, théories des jeux évolutionnaires, darwinisme généralisé, etc.