Analogie, ontologie et économie évolutionnaire

10 novembre, 2009

C.H.

Dans le cadre de mes réflexions autour de l’économie évolutionnaire, j’ai senti le besoin de clarifier certains points épistémologiques, notamment autour des questions d’analogie et d’ontologie. Depuis quelques jours (semaines), je me torture l’esprit pour savoir si cela a un sens de distinguer une théorie selon qu’elle repose sur une forme d’analogie ou qu’elle postule un réalisme ontologique. Cela renvoi aux vieux débats sur le statut des Universaux. C’est typiquement le genre de question insoluble mais étant convaincu que toute réflexion épistémologique doit d’abord oeuvrer à la clarification conceptuelle, il est toujours bon de préciser les choses. Cette question est notamment importante lorsque l’on réfléchit à l’usage de la modélisation en sciences sociales et à sa signification, en l’occurence ici dans le cadre du courant de l’économie évolutionnaire.

A la base, je voulais écrire 4 ou 5 pages pour mettre sur le papier certaines idées, quitte à les réutiliser plus tard mais finalement les 4/5 pages ont quelque peu enflées… Je réitère l’expérience que j’avais déjà faite en soumettant mes réflexions aux lecteurs du blog. Je précise qu’il s’agit d’un brouillon (fini hier) qui n’a pas nécessairement vocation à devenir plus que cela. Je compte néanmoins réutiliser certains morceaux (sections 3.2 et 3.3) dans un “vrai” papier ultérieur. La papier est écrit dans un (fr)anglais qui devrait être lisible pour les francophones (peut être plus que pour les anglophones !). Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle une “thought piece“, une réflexion purement épistémologique qui n’a d’intérêt que replacée dans le contexte plus général d’un programme de recherche théorique et empirique. Cela dit, encore une fois, il s’agit surtout de mettre de l’ordre dans ma tête mais si ça peut profiter à d’autres tant mieux !

Voici le papier : Naturalism in Evolutionary Economics

Les lecteurs réguliers seront familiers avec les thèmes développés ainsi que les références mobilisées. Je repète qu’il s’agit d’un brouillon très imparfait sur la forme comme sur le fond. Tous les commentaires sont donc évidemment les bienvenus. 


De la causalité en économie (2/3)

7 novembre, 2009

Isaac

Comme souligné dans le premier billet de cette série, le concept de causalité pose un certain nombre de problèmes que ce soit au niveau ontologique (quelle est la nature d’une cause ?) ou épistémologique (comment est-il possible d’inférer l’existence d’une cause à partir de l’observation ?). Partant de là, on se rend rapidement compte que le lien causal n’a pas le monopole de l’explication dans les sciences sociales, et plus particulièrement ici en économie. Dans son ouvrage, déjà cité lors du précédent billet, Bernard Paulré pointe du doigt au moins trois autres formes d’explications concurrentes à la causalité :

1) L’explication fonctionnaliste : Toute société humaine formant un tout composé d’éléments liés entre eux, l’interdépendance généralisée permet d’expliquer un fait ou un objet social par sa fonction dans le maintien du système. L’explication fonctionnelle est à la base (entre autre) du raisonnement en termes de coefficients de corrélation entre les différents éléments d’un système.On remarque ici que rien n’est dit sur les sens des relations car on évolue de fait dans un système fermé et figé, qu’il faut donc adapter à chaque cas particulier étudier (sur ce point, Geoffrey Hodgson, dont le maître des lieux est un fin spécialiste, fait figure de référence lorsqu’il nous explique que les différences institutionnelles entre les lieux et les époques « cannot be captured by differences in parameter values »).

Remarquons également qu’on se cantonne ici aux liens observables, la dépendance fonctionnelle n’est qu’une première étape vers la recherche de structures causales sous-jacentes (cette position est d’ailleurs celle du réalisme critique de Tony Lawson).

La théorie économique la plus célèbre utilisant, à mon sens, ce type d’argumentation est celle de l’équilibre général, initiée par Léon Walras. Ceci dans la mesure où les liens explicités sont des liens de dépendances et de co-détermination des taux d’échange et non de transformation des variables du système. Notons également, à la suite de Maurice Allais, que la notion de temps suspendu n’arrange pas les affaires de la causalité.

2) L’explication compréhensive : Ce type d’explication se base sur l’idée d’un privilège des sciences sociales, i.e que les faits sociaux sont immédiatement signifiants pour celui qui les observe. Cette position a été rendu célèbre par Max Weber et Wilhelm Dilthey avant lui. Notons que contrairement à Dilthey, qui semble rejeter de fait l’utilisation de la notion de causalité dans le cadre d’une étude de l’homme, Weber adopte une position plus nuancée, à l’instar d’Heinrich Rickert, en soulignant que l’explication compréhensive doit se laisser pénétrer par l’explication causale et que la compréhension peut être un moyen de rechercher les causes possibles d’un événement (nous sommes ici proches du principe d’abduction). L’éclairage est ici fait par les lois entre les différents objets et non par le lien de cause à effet.

3) L’explication par la raison : Il convient ici, pour expliquer l’agir humain, d’en revenir aux buts et aux motivations des agents intervenants dans tel ou tel phénomène. Il est possible de lier l’explication par la motivation et l’explication causale mais cela nécessite d’opérer un saut important en amalgamant volonté et action, la volonté n’étant pas ce qui est fait et la causalité n’étant effective qu’entre les faits.

(Il me semble que l’explication en termes d’axiome de l’action, ainsi que la praxéologie à laquelle elle donne naissance, que développe Mises participe d’une explication par la raison).

Ces trois types d’explications concurrentes ne le sont pourtant pas tant que cela, et Paulré de mettre en lumière le nécessaire enchevêtrement des explications. L’économiste comprendra aisément cela en ce qu’il est coutumier du fait : à une explication causale et mécanique (par exemple la théorie quantitative de la monnaie), il ne cesse d’accrocher des explications par la raison (les individus, pour une raison x ou y, agissent de telle manière lorsqu’ils sont confrontés à tel événement).


De la causalité en économie (1/3)

5 novembre, 2009

Isaac

La notion de causalité a de tout temps posé beaucoup de problèmes en philosophie des sciences et j’aimerais profiter de ma lecture du moment pour revenir sur les grands débats qui ont marqué cette notion. En économie, la notion de causalité est pour le moins omniprésente, qui n’a jamais entendu un de ses enseignants lui répéter à longueur de journée : « attention, corrélation n’est pas causalité !! ». Et en effet, s’il est facile d’établir un lien fonctionnel entre deux événements, (quand la valeur A varie de x, alors B varie de y, ce qui permet d’établir un lien corrélatif entre A et B), il est beaucoup moins aisé de déterminer quel élément de A ou de B est premier par rapport à l’autre, lequel cause l’autre.

Il me semble que deux grandes questions se posent : celle de la nature de la causalité et celle de la forme du lien causal. C’est le premier point que j’aimerais explorer pour le moment.

En la matière, deux positions se dégagent (pour être sûrement un peu caricatural). Il est possible d’aborder la notion de causalité de deux façons : soit en se plaçant au niveau des objets physiques, la causalité serait donc une caractéristique ontologique des objets A et B, soit en se positionnant au niveau des représentations du monde physique, on chercherait donc à expliquer et non à révéler les principes intrinsèques.

Du côté de la posture ontologique, la première référence, connue de toute personne ayant une fois mis les pieds dans un cours de philosophie, est Aristote et sa fameuse histoire des 4 causes d’une statue :

- cause formelle : l’idée du sculpteur
- cause matérielle : les divers matériaux nécessaires
- cause finale : la raison de la confection
- cause efficiente : la cause d’où provient un effet, c’est-à-dire le sculpteur

C’est généralement la cause efficiente que l’on retient, définie par Aristote en trois points. A est la cause de B s’il y a 1) une temporalité spécifique (A précède B), 2) dépendance ontologique (l’effet n’existe pas sans la cause), 3) constance et nécessité du lien (les mêmes causes produisent les mêmes effets).

La position d’Aristote à longtemps été une référence, allant de paire avec un certain déterminisme symbolisé par la conviction profonde du mathématicien (pour faire court) français Pierre-Simon Laplace selon lequel  « Nous pouvons considérer l’état actuel de l’univers comme l’effet de son passé et la cause de son futur. Une intelligence qui à un instant déterminé devrait connaitre toutes les forces qui mettent en mouvement la nature, et toutes les positions de tous les objets dont la nature est composée, si cette intelligence fut en outre suffisamment ample pour soumettre ces données à analyse, celle-ci renfermerait dans une unique formule les mouvements des corps plus grands de l’univers et des atomes les plus petits ; pour une telle intelligence nul serait incertain et le propre futur comme le passé serait évident à ses yeux ». Le rôle de la science est alors clairement définit, expliquer c’est avant tout découvrir des causes d’un événement.

Il faudra attendre Hume (à ma connaissance et si quelqu’un peut m’en dire plus se serait avec plaisir) pour que soit rompu cette idée que « comprendre c’est comprendre les causes », pour reprendre l’expression de F. Bacon (« vere scire, per causas seire », pour le latin de cuisine). Hume qui en 1748, sort Kant de son « sommeil dogmatique » avec son essai sur l’entendement humain dans lequel il sort du point de vue ontologique de la causalité pour se diriger vers un scepticisme : la causalité n’est pas dans le monde mais dans l’esprit humain, à ce titre rien ne garantie jamais l’universalité d’un lien de cause à effet. Précisons la pensée du philosophe écossais : en bon empiriste qu’il est, Hume considère que la seul connaissance provient de l’expérience, hors la nécessité d’un lien causal et son universalité ne peuvent être prouvé par l’expérience. De manière plus générale, Hume souligne le problème de tout raisonnement inductif (ce que Popper nomme « problème de Hume »). Pour le philosophe écossais, la causalité n’est qu’une habitude de pensée fondée sur l’expérience quotidienne de l’être humain. Hume opère donc à un glissement certain : il ne se demande plus s’il est possible de connaître la causalité du monde, mais pourquoi les hommes croient en cette causalité ?

En résumé, pour Hume, un lien causal n’est ni connaissable par un raisonnement analytique (car l’effet n’est pas précontenu dans la cause), ni par un raisonnement synthétique (la limite de l’induction). C’est sur cette base que Kant développe l’idée d’un jugement synthétique a priori, telle que le principe de causalité, mais ça c’est une autre histoire.

C’est ainsi que s’efface l’idée d’une nécessaire recherche des causes et des effets de la part de la science. Effacement dont l’apogée est le positivisme d’Auguste Comte, rejetant d’emblée la notion de cause en ce que chercher la cause de A débouche nécessairement sur des considérations métaphysiques telles que la question de la cause première (le grand horloger, Dieu …). Sur les traces de Hume on trouve également Russel, pour qui la causalité n’est qu’une « relique des âges révolus », ou encore Wittgenstein : « la croyance au rapport de cause à effet est la superstition ».

A ce titre, l’explication causale n’a plus le monopole de l’explication en science, le prochain billet sera consacré aux alternatives développées à la suite du problème de Hume.


Economie évolutionnaire et histoire

3 novembre, 2009

C.H.

Entre deux heures de cours et lorsque je ne prépare pas ma soutenance, je réfléchis pas mal en ce moment aux relations entre économie évolutionnaire et théorie des jeux évolutionnaires. Cette réflexion part du constat que les deux blocs de littérature sont quasi totalement séparés l’un de l’autre alors même que les deux approches ont a priori les mêmes objets d’études. Plus spécifiquement, en étudiant un peu les développements autour du darwinisme généralisé en sciences sociales d’un côté et la littérature standard utilisant des jeux évolutionnaires pour étudier divers problèmes (la justice sociale, l’altruisme et plus généralement la coopération, etc.), je me suis demandé si finalement les théoriciens des jeux évolutionnaires ne faisaient pas du darwinisme généralisé sans le savoir (comprendre : sans avoir particulièrement réfléchis aux fondements ontologiques et épistémologiques de leur approche). Lisez la suite de cette entrée »


Les modèles économiques comme “mondes crédibles”

31 octobre, 2009

C.H.

La revue Erkenntnis propose un numéro spécial sur le statut épistémologique des modèles en économie. Je n’ai pas eu le temps de tout lire mais les réflexions sont très stimulantes. Pour faire simple, il se dégage des différentes contributions deux interprétations : l’une consiste à considérer les modèles comme des outils servant à isoler certains mécanismes que le théoricien veut étudier et expliquer ; l’autre considère que les modèles économiques servent à construire des mondes contrefactuels dont les relations causales sont supposées pouvoir se transposer au “monde réel”.

A titre personnel, j’ai toujours plutôt adhéré à la première conception (défendu par exemple dans le papier de Mäki) mais la seconde position, telle qu’elle est défendue par Sugden, à une certaine force. Sugden s’appuie sur le célèbre papier de Banerjee sur les cascades informationnelles pour montrer que les modèles économiques consistent à construire des mondes fictifs dans lesquels on peut dégager des relations de causes à effet puis, au travers d’une inférence abductive (qui consiste à remonter des effets aux causes), à supposer que si l’on peut observer des effets similaires dans le monde réel, alors il doit exister des causes similaires. Autre élément intéressant, Sugden montre également également que les modèles en biologie évolutionnaire semblent correspondre à la même perspective épistémologique. Food for thought comme on dit…

P.S. : je préviens mes sympathiques lecteurs que mon activité sur le blog sera réduite (mais pas inexistante) pour le mois de novembre : j’ai entamé en effet depuis une semaine un marathon fait de plus de 20h de cours par semaine, de travaux de recherche sur le grill qui doivent avancer (papier en révision, un autre à rédiger) et, last but not least, d’une soutenance de thèse à préparer pour début décembre. Vivement les vacances de Noël…


La lecture du début de semaine

26 octobre, 2009

C.H.

Très intéressant working paper de l’économiste David Levine sur les relations entre théorie économique et les expérimentations en laboratoire. Spécialiste de théorie des jeux et très bon connaisseur des travaux en économie comportementale, Levine défend une thèse équilibrée : les expérimentations n’ont pas réfuté la théorie mais plutôt soulignées que dans certains cas spécifiques (par exemple, dans le cadre de comparaisons interpersonnelles impliquant l’altruisme ou le ressentiment des individus) la théorie n’était pas en l’état utile. Cependant, l’auteur souligne que ces expérimentations ont surtout permis d’amender la théorie pour la rendre plus pertinente, ou plus exactement pour l’appliquer de manière plus pertinente, par exemple en spécifiant mieux les préférences des individus.   


D’où viennent les préférences des individus ? (2/4)

25 octobre, 2009

C.H.

Suite de ma série consacrée à présenter les différentes approches en économie et en sciences sociales qui visent à expliquer d’où viennent certaines préférences individuelles. Lors du premier épisode, j’avais présenté l’explication sociobiologique de l’altruisme, fondée sur l’idée d’altruisme réciproque. Ici, je vais m’attarder sur l’explication purement “économique” de l’altruisme en me concentrant sur la théorie proposée par Gary Becker et connue sous le nom de “rotten kid theorem” (théorème de l’enfant gâté). Becker a notamment développé cette théorie dans un article datant de 1974. Je fais ici une présentation très simplifiée du propos de Becker (ma présentation est inspirée de celle proposée par Ulrich Witt dans cet ouvrage). Lisez la suite de cette entrée »


Réinventer la roue…

10 octobre, 2009

J’ai commencé à parcourir les deux volumes de l’étude de Ken Binmore dans laquelle celui-ci développe une perspective évolutionnaire pour défendre une théorie égalitariste et naturaliste de la justice (contre Harsanyi et contre Rawls). A titre personnel, ce n’est pas tant sa théorie de la justice en tant que telle qui m’intéresse, bien que son point de vue humien qui s’oppose à la perspective kantienne me séduise mais plutôt sa méthodologie et surtout son usage d’un cadre méthodologique évolutionnaire. Plus spécifiquement, je cherche à savoir si la distinction entre usage naturaliste et usage analogique de la théorie des jeux évolutionnaires (même si en fait Binmore utilise des jeux répétés) proposée par certains auteurs est vraiment pertinente. Enfin bref, je m’égare…

Dans l’introduction du volume 2, Binmore à un petit mot doux pour les biologistes évolutionnaires qui semble résonner comme une sorte d’impérialisme économique :

Evolutionary biologists seem to spend a good deal of their time reinventing wheels that game theorists have been rolling around for decades“.

Pas très sympa… jusqu’à ce que je me rappelle que je m’étais fait la même réflexion. Cela me conforte dans l’idée que, pour éviter de réinventer la roue tous les jours, il est pas mal de regarder de temps en temps ce qu’il se fait ailleurs, y compris dans des disciplines qui peuvent paraître éloignées de la notre… Bon sinon, Binmore tacle aussi sévèrement Kant : “As far as I can see, Kant’s rationality arguments escape derision only because they are expressed in sucu obscure language that nobody can follow them“. Kant, le premier philosophe post-moderne ?


Les 5 principes d’unification des sciences comportementales

4 octobre, 2009

C.H.

L’économiste Herbert Gintis présente les cinq principes d’unification des sciences comportementales qu’il développe plus largement dans son récent livre.  Les slides de l’intervention sont disponibles ici. Beaucoup de choses intéressantes sur la séparation des disciplines, sur la pertinence du concept de la rationalité, sur la théorie des jeux (“life is game theory” !). Il est juste dommage que des questions de temps aient obligé Gintis à plus ou moins zapper la fin de son intervention…


De bonnes lectures en philosophie économique

29 septembre, 2009

C.H.

Via Thomas sur le forum d’Econoclaste, j’apprend que le deuxième volume de la revue Erasmus Journal for Philosophy and Economics vient de paraître. Beaucoup de choses intéressantes en perspective, notamment l’article de Jack Vromen au sujet des récents ouvrages d’économie rentrant dans la catégorie “economics-made-fun”, du genre Freakonomics. Un autre article retrace l’émergence et l’évolution de la théorie des coûts de transaction. Enfin, je recommande la lecture de ce commentaire de Shaun Hargreaves-Heap sur l’ouvrage de Bart Engelen portant sur la pertinence de la théorie du choix rationnel pour étudier les institutions.

Pour les plus hétérodoxes des lecteurs, l’interview de Tony Lawson est également intéressante… même si sa critique du formalisme en énervera plus d’un. Pour ceux qui sont intéressés, je donne rendez-vous en juin 2010 pour la parution d’un numéro d’une bonne revue française d’histoire de la pensée et d’épistémologie économique dans lequel devrait figurer un article (assez critique) de votre serviteur sur la perspective de Lawson.


Pourquoi il peut être intéressant pour l’économiste de se demander d’où viennent les préférences

28 septembre, 2009

C.H.

Le dernier billet de mon co-blogueur Isaac sur l’origine génétique des préférences a fait pas mal réagir. Pour simplifier, il semble qu’il y ait deux positions sur cette question : d’un côté ceux qui estiment qu’il n’est pas du ressort de l’économiste de s’interroger sur l’origine des préférences des individus et de leur contenu ; de l’autre, ceux (dont je fais partie) qui pensent qu’il s’agit d’une problématique au contraire centrale à partir du moment où l’on a de bonnes raisons de penser que la formation des préférences (qu’elle soit d’origine génétique ou culturelle) a un impact causal significatif sur les phénomènes économiques. Autrement dit, que les comportements individuels, dans le cadre d’interactions “économiques”, sont frappés par des biais systématiques qui affectent leurs comportements.

Il est intéressant de noter que cette opposition ne se retrouve pas que chez les lecteurs de ce blog. Un cas exemplaire est cet article de Joseph Heinrich (qui n’est pas économiste) sur la sélection de groupe au niveau culturel et qui est paru dans le Journal of Economic Behavior and Organization (une revue d’économie donc). Dans cet article, Heinrich cherche à montrer que si la sélection de groupe est un phénomène qui peut être marginal au niveau biologique/génétique, il en va différemment au niveau culturel. L’argument de l’auteur à l’appui de cette thèse est que le comportement humain est frappé d’un ensemble de biais (quatre exactement), certains ayant des origines génétiques et d’autres des origines purement culturelles ou résultant d’une co-évolution gènes/culture. Ces biais sont les suivants : la transmission conformiste (propension à imiter le comportement dominant), la propension à imiter les individus prestigieux ou qui ont du succès selon certains critères, une tendance à punir les non-conformistes qui ne respectent pas les normes et la “conformité normative”, c’est à dire la propension à se fixer et à suivre certains principes moraux ou éthiques. Selon Heinrich, ces quatres biais renforcent l’homogénéité au sein des groupes humains mais accroissent l’hétérogénéité entre ces groupes, ce qui rend plus probable la sélection de groupe.

L’article est suivi par une centaine de pages de discussions avec des contributions d’auteurs relevant d’un grand nombre disciplines (sciences de la nature et sociales). Du point de la question posée dans le billet, les contributions de Herbert Gintis (p. 73-83) et de Vernon Smith (un prix Nobel d’économie) et al. (p. 96-99) sont particulièrement digne d’intérêt. La réponse que leur fait Heinrich à la toute fin du document également. La position de Smith et al. est une réponse typique d’économistes non convaincus de la nécessité de chercher l’origine des préférences individus. Au-delà du fait que les auteurs remettent en cause l’existence réelle des biais mis en avant par Heinrich, leur argument est surtout de dire que l’émergence et le développement de la coopération n’est pas liée à l’existence de certaines préférences “pro-sociales” comme l’altruisme (argument de Heinrich, l’altruisme émanant de la sélection de groupe) mais de certaines institutions humaines telles que le marché rendant la coopération mutuellement avantageuse pour les individus. Dans une perspective radicalement plus sympathique à l’égard du propos de Heinrich, Gintis construit quant à lui un modèle d’équilibre culturel avec altruisme pour expliquer pourquoi les comportements “pro-sociaux” sont essentiellement le fait d’organismes appartenant à l’espèce humaine.

La réponse de Heinrich met clairement en avant le point de dissension entre un non-économiste, un économiste convaincu par la nécessité de retracer l’origine des préférences des individus (Gintis) et des économistes qui évacuent cette question (Vernon Smith et al.). Comme le fait remarquer Heinrich, Gintis et Smith présupposent l’existence de certaines institutions (institutions organisant la transmission culturelle oblique comme l’école chez Gintis, le marché chez Smith et al.) alors que l’origine de ces institutions constitue en soi une énigme pour expliquer le développement de la coopération dans les sociétés humaines. On pourra toujours rétorquer à Heinrich que raisonner dans un cadre totalement a-institutionnel n’a pas peut être pas beaucoup d’intérêt, du moins du point de vue de l’économiste. C’est peut être là que se situe la principale césure entre la perspective de l’économiste et par exemple celle du psychologue, lequel raisonne “hors institution” (si des psychologues passent par là, je sens que je vais me faire taper dessus…). C’est encore plus évident avec un chercheur en sciences naturelles qui s’intéresse à la coopération dans les sociétés humaines (par exemple, les sociobiologistes).

On peut probablement discuter à l’infini pour savoir ce qui relève des compétences de l’économiste ou pas. Ici, il faut distinguer deux choses : le cloisonnement académique des sciences et leur séparation logique. Le cloisonnement académique est une nécessité institutionnelle mais ne doit en tout état de cause jamais empêcher le développement de perspectives scientifiques nouvelles qui s’en émanciperaient (c’est malheureusement souvent le cas aujourd’hui). La séparation logique est par nature beaucoup plus souple : si d’autres sciences apportent des éléments à l’économiste qui indiquent qu’il devrait modifier ses hypothèses, alors il doit prendre ces éléments au sérieux. Là où on peut discuter est de savoir jusqu’à quel point l’économiste doit se muer en scientifique “transdisciplinaire” ; il ne s’agit pas pour l’économiste de se muer en sociologue ou en psychologue mais d’apporter de nouveaux “insights” en combinant différentes perspectives disciplinaires. C’est, il me semble, tout l’intérêt par exemple de la contribution de Gintis en réponse à l’article d’Heinrich.


REH under attack

24 septembre, 2009

Les économistes Roman Frydman et Michael Goldberg portent un nouveau coup aux modèles macro standards et à l’hypothèse d’anticipations rationnelles (Rational Expectations Hypothesis – REH) sur laquelle ils s’appuient. Les deux auteurs sont des récidivistes. Par ailleurs, et à l’encontre de la tendance actuelle, ils ne semblent pas voir non plus la salut dans l’approche comportementale. La thèse des auteurs est que la nture même des processus de marché fait qu’il est aberrant que les agents puissent former des anticipations rationnelles et qu’en conséquence construire des modèles sensés décrire le fonctionnement de l’économie en faisant l’hypothèse que les agents connaissent ces modèles est vain. Tout cela invalide de fait l’hypothèse d’efficience des marchés.

La position des auteurs est séduisante mais il y a au moins un point que me fait tiquer au niveau de leurs prescriptions. A la suite de la critique qu’ils développent, Frydman et Goldberg indique que les prix sur les marchés financiers peuvent énormément fluctuer sans qu’il soit possible de dire s’ils s’écartent ou non de leur “bon” niveau. En règle générale, lorsque ces fluctuations sont peu importantes, l’Etat n’a pas à intervenir ; en revanche, quand elles deviennent trop fortes, il faut que le régulateur mette en place des mesures pour les limiter ces fluctuations. Je me pose alors une question : comment fait-on pour déterminer que les fluctuations sont trop importantes si l’on ne dispose pas d’un étalon de mesure ou d’un point de repère permettant de penser qu’une bulle spéculative peut se former (ce que fournie par exemple l’approche comportementale) ? A l’hypothèse d’anticipations rationnelles, Frydman et Goldberg me semblent avoir substitué celle de super-régulateur omniscient. Pas sûr que l’on gagne en réalisme.

Bon sinon, ça n’a rien à voir (quoique…) mais je ne peux pas m’empêcher de pointer ce magnifique article de Richard Posner qui se découvre sur le tard des affinités keynésiennes. Notez notamment comment Posner questionne la théorie du choix rationnel, celle sur laquelle est bâtie toute la Law&Economics dont il est l’une des têtes d’affiche.  


Crise financière et performativité des énoncés

23 septembre, 2009

J’aimerais revenir sur une notion qui a déjà, par le passé, passionné les lecteurs de ce blog : celle de performativité des énoncés. Celle-ci désigne l’idée selon laquelle la science économique, plus que de simplement décrire le monde, l’influence dans sa construction et son évolution.

Dans son dernier livre (au sujet duquel on trouvera une note de lecture ici), André Orléan considère que la crise financière est

« l’occasion d’observer la puissance performative de la théorie économique, c’est-à-dire son aptitude à transformer la réalité. Loin de réduire son ambition à comprendre ce qui est, la théorie économique s’y découvre également, et peut-être même avant tout, comme étant une force qui construit le monde. » (p. 57)

Si nous considérons, à la suite de Kenneth Boulding (dont CH avait déjà parlé ici) 1) l’information qu’il contient comme l’unité ontologique propre à tout système social, en tant que celle-ci est à la fois « le produit de son passé et le déterminant de son évolution future », 2) que les agents utilisent une partie de cette information pour agir, alors toute émission d’informations par la science économique conditionne les comportements des agents.

Dans le cadre de la crise financière, Orléan souligne l’importance de la diffusion de la croyance relative à l’efficience du marché au sein du mouvement d’aveuglement au désastre (dont il reprend l’expression à Minsky), croyance provenant tout droit de la science économique et venant justifier l’évolution du marché du crédit bancaire vers une plus grande liquidité (via la titrisation) :

« Notons que ce projet de grande envergure possède, dans la théorie de l’efficience, un atout maître. En effet, celle-ci lui apporte une armature intellectuelle d’une grande cohérence et d’une grande richesse. Nous verrons d’ailleurs que son rôle a été considérable : elle inspire les réformes, elle élabore les raisons susceptibles de convaincre et elle fournit les techniques d’évaluation nécessaires au fonctionnement des marchés. » (p. 53)

Toutefois, et c’est un point important, Orléan s’empresse de préciser que ce mouvement n’est pas seul à l’origine de cette évolution, il en est même plutôt un amplificateur qu’un initiateur. En effet, sans perspective de gains, il est évident que les agents ne se seraient pas lancés dans un tel processus :

« Certes l’appât du gain a été un puissant moteur, mais cela n’aurait pas suffi. Il a fallu davantage. Il a fallu la croyance en l’efficience des marchés. Il a fallu cette convergence d’intérêts et de convictions pour rendre possible cette exceptionnelle transformation qu’a connue le système financier » (p. 58)

J’ajouterai cependant, pour reprendre la conclusion de CH dans ce précédent billet sur la performativité, que « les idées contribuent à aiguiller les intérêts ». En effet, l’intérêt des agents à la titrisation trouve sa source dans l’émergence d’une autre croyance (fortement liée à celle d’efficience des marchés) : celle d’un retournement de la courbe risque / gain, retournement qu’a laissé entrevoir la titrisation. C’est d’ailleurs une des idées que développe Frédéric Lordon dans son livre sur la crise (très proche de celui d’Orléan à bien des égards).

D’un point de vue général, la notion de performativité semble trouver sa place dans l’ensemble des analyses de la crise qui refusent les explications en termes d’irrationalité des agents pour se diriger vers une explication axée autour du fonctionnement normal des marchés financiers : le but n’y est pas de déceler la valeur fondamentale d’un actif mais de se conformer à une croyance collective (ce qu’Orléan nomme l’auto-référentialité). CH me paraît tout à fait dans cette lignée (voir ici).


Hypothèse d’efficience des marchés et prédictions des krach

22 septembre, 2009

Je voudrais revenir rapidement sur une idée qui est mise en avant tant dans l’article de David Levine que celui de Gilles Saint-Paul dont j’ai discuté ici. Pour défendre les modèles théoriques standards face aux critiques leur reprochant leur incapacité à prédire la crise, les deux auteurs (mais ils ne sont pas les seuls à le faire) invoquent le fait que l’un des enseignements de ces modèles est précisément de montrer qu’une crise (c’est à dire un krach) ne peut être anticipé et prédit. Levine écrit ainsi : Lisez la suite de cette entrée »


Quel économiste êtes-vous ?

22 septembre, 2009

Tyler Cowen met à profit sa connaissance du monde académique afin de se lancer dans une classification des économistes en fonction des liens qu’ils entretiennent entre vie professionnelle (la recherche économique) et vie privée (leurs positions relatives à la vie politique par exemple). Il dégage trois types d’économistes :

1) Ceux qui ne cherchent à faire aucun lien.

2) Ceux qui fondent leurs positions politiques sur leurs recherches

3) Ceux adoptant une position intermédiaire, que Cowen nomme les agnostiques.

Plus généralement, cette petite construction idéal-typique pose beaucoup de questions relatives au métier de l’économiste. Celle qui me vient tout particulièrement à l’esprit est relative à la fameuse distinction wébérienne entre le savant et le politique, ayant comme toile de fond la notion de neutralité axiologique. Dans une telle question, je pense que la première chose à faire est de bien différencier normatif et positif. Max Weber milite pour une neutralité axiologique dans les études scientifiques tout en ayant conscience qu’une construction théorique se fait toujours en intégrant un certain rapport aux valeurs. En effet, dans les sciences sociales comme dans les sciences dures, un fait n’est jamais brut, il est toujours le fruit d’une interprétation. Ainsi, il est relativement difficile de séparer « ce qui est », de « ce qui doit être », car « ce qui est » se révèle au monde par des catégories de pensée qui intègrent toujours un jugement normatif (« ce qui doit être »). Ce que j’aime dans cette posture c’est que position théorique et position personnelle se fondent l’une à l’autre.

Une fois considéré ceci, la taxinomie de Cowen reste tout de même pertinente car même en fondant positif et normatif, il est toujours possible de considérer qu’un économiste à une vie publique et une vie privée. Un commentaire de Steve Sailer est, sur ce point, particulièrement éloquent :

How about college professors who furiously denounce as racist anybody who mentions in public that blacks have higher average crime rates and lower average IQs, but who, when looking for homes for their children, carefully search out neighborhoods and school districts with few blacks?

Au-delà du caractère honnête ou non du chercheur, il me semble que cette réflexion prête à réfléchir en pointant du doigt un élément important : l’économiste est lui-même un agent économique. Pour sortir du caractère moralement condamnable du chercheur raciste, prenons un autre exemple : il y a peu de temps, CH nous gratifiait d’un billet concernant le paradoxe de l’épargne. Il est possible, et même probable, de voir un économiste thésauriser alors même qu’il se veut, sur le plan académique, keynésien de la première heure ! Est-t-on ici dans une strict question d’honnêteté intellectuelle ? Je ne le pense pas forcément, le fait est que l’économiste, en tant qu’agent économique, ne fait pas le même calcul selon qu’il est en position d’économiste ou en position de père de famille.

Ceci n’est pas sans rappeler un récent billet de Yannick Bourquin sur les “incohérence temporelles”.