La crise financière et l’état de l’art en sciences économiques

19 septembre, 2009

Dans la série “la crise financière ou comment la profession des économistes doit repenser ce qu’elle fait”, on peut trouver ce matin deux intéressantes contributions qui tendent plutôt à défendre la discipline et ses contributions actuelles. Lisez la suite de cette entrée »


Y’a-t-il un économiste pour répondre à la reine ?

16 août, 2009

En novembre dernier, lors d’une visite à la London School of Economics, la reine Elizabeth II avait demandé aux économistes présents pour quelle raison ils n’avaient pas été en mesure de prévenir la crise. La reine a été évidemment loin d’être la seule à se poser la question et plusieurs économistes ont récemment répondu de manière plus ou moins formelle à Sa Majesté. Il est assez instructif de lire leurs réponses.

William Easterly considère que les économistes n’ont pas grand chose à se reprocher : d’une part, beaucoup avait perçu les dangers que faisaient peser sur le système financier et l’économie mondiale les déséquilibres internationaux et certaines innovations financières ; d’autre part, l’hypothèse d’efficience des marchés implique que l’on ne peut pas battre le marché (et, indeed, même un perroquet bat les investisseurs) et, par conséquent, anticiper la survenance d’une crise. Ce dernier argument peut sembler facile mais il renvoie à l’impossibilité de faire des prédictions concernant l’évolution des systèmes sociaux qu’avait mis en avant Popper : si l’on prédit que tel événement va se produire, alors soit ces anticipations feront effectivement se produire l’événement (prophétie auto-réalisatrice) soit au contraire elles induiront sa non-réalisation. Quelque soit le cas de figure, la difficulté vient du fait que l’événement est fonction de comportements qui réagissent aux prédictions. Bref, prédire l’évolution d’un système auquel on appartient (et qui est donc plus complexe que le système à partir duquel on fait des prédictions) est épistémologiquement impossible. Mario Rizzo développe le même argument. Pour rester sur ce thème de la “prédiction impossible”, je rappelerai ce billet où j’expliquais qu’il faut distinguer différents types de prédiction. En tout état de cause, une science ne peut pas s’évaluer uniquement par sa capacité prédictive, et cela est également vrai concernant les sciences de la nature, confère l’exemple de la biologie évolutionnaire, entre autres.

Ce qui est vrai, en revanche, ce que s’il est impossible de dire quand et comment exactement va survenir une crise financière, il n’en reste pas moins possible de repérer des patterns, des tendances pouvant jouer le rôle de signal d’alarme. Deux questions se posent : ces signaux ont-ils été émis et, si oui, pourquoi n’ont-ils pas été perçus. Les réponses plus formelles qui ont été faites à la reine sont intéressantes de ce point de vue. Deux économistes de la London School of Economics, dans une lettre adressée à la reine, semble ne pas remettre en cause les outils de l’analyse économique standard mais évoquent “a failure of the collective imagination of many bright people, both in this country and internationally, to understand the risks to the system as a whole“. Bref, les économistes ont été trop le nez dans leurs modèles (sans que ceux-ci soient spécialement faux), n’ont pas pris suffisamment de recul. Pourquoi pas mais un peu court. Robert Skidelsky dans un article dans le FT et un groupe d’économistes britanniques dans une lettre également adressée à la reine ont une autre explication : un problème dans la formation des économistes qui conduit à la production de “savants idiots”, portés sur la formalisation et la technique, mais dénuaient d’une réelle culture scientifique et historique. Cela n’est pas nouveau puisque, comme le rappelle cette dernière lettre, une commission de l’American Economic Association pointait déjà du doigt ce danger à la fin des années 80. Pour bien connaitre les travaux d’un certain nombre de signataires de cette lettre (et notamment avoir eu l’occassion de lire extensivement et de rencontrer plusieurs fois Geoffrey Hodgson), je sais qu’il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur tout ce qui est un tant soit peu mathématisé en économie. Evidemment, cette mise en cause de la formation des économistes rappellera à certains (bon ou mauvais souvenir, c’est selon) la fameuse pétition d’étudiants en économie au début des années 2000. La question mérite quand même d’être posée : un bon scientifique (quelque soit le domaine), ce n’est pas seulement un bon technicien. L’extraordinaire ouverture de l’économie standard ces deux dernières décennies à des méthodologies et des problématiques nouvelles est une bonne chose mais peut être que cela ne se répercute pas encore suffisament sur la manière dont est enseignée l’économie… et dont sont formés les économistes.


Faire de l’économie pour mieux voter ?

15 avril, 2009

Au sujet de ce qu’un lycéen devrait apprendre dans ses cours d’économie au lycée, Greg Mankiw écrit :

Personal finance is a useful life skill, but students need a more thorough grounding in other basic economic principles than what can be learned in the other half of a single semester course. They need a framework to think about such as topics as market outcomes, price controls, taxes, international trade, environmental regulation, monetary and fiscal policy, and so on. The goal of high school economics should be to produce not just smarter decision makers at a personal level but better informed voters on election day“.

Bon, déjà, première remarque : je suis ravi (mais pas surpris bien sûr) de lire sous la plume de Mankiw, qui n’est pas le moins libéral des économistes, que l’économie n’a pas pour fonction d’inculquer la culture d’entreprise, le goût d’entreprendre ou autres inepties dans le même genre (remember…). Enseigner l’économie au lycée, c’est donner aux élèves les outils théoriques et les connaissances empiriques pour pouvoir porter un jugement informé sur un certain nombre de questions économiques et, en parallèle, leur donner les moyens de poursuivre des études supérieures. Les idéologues du patronat devraient s’en souvenir.

Mais quand Mankiw dit que l’économie permet de faire des individus de meilleurs électeurs, j’ai un doute initié par mon expérience personnelle. Incontestablement, avoir des connaissances en économie est précieux le jour où il s’agit de mettre son bulletin dans l’urne, tant les discours politiques et la manière dont ils sont relayés par les médias tombent souvent dans le n’importe quoi lorsqu’il s’agit d’économie (les exemples sont beaucoup trop nombreux pour être cités). Mais, justement, faire de l’économie c’est inévitablement subir une forme de “désenchantement du monde”, pour reprendre l’expression de Weber. C’est comprendre que les questions économiques sont éminemment complexes, qu’il y a très peu de consensus ou en tout cas de certitudes (normal, l’économie est une science) et que, quand les économistes sont d’accord sur un point, les politiques feignent de l’ignorer. D’ailleurs, comme le disait Hayek : “The curious task of economics is to demonstrate to men how little they really know about what they imagine they can design”. Et je ne parle même pas des travaux dans l’optique public choice qui, pour le coup, désacralisent radicalement la fonction politique.

Pour ma part, mon scepticisme envers le politique n’a cessé de croître en même temps que j’accumulais des connaissances économiques. Etant encore jeune, je devrais avoir encore le temps d’accroître ce stock de connaissances, ce qui me fait un peu peur concernant mon scepticisme politique. Et je dis ça alors que je suis loin d’être un orthodoxe bourrin. Entendez par là que je connais bien et que je porte un intérêt pour des approches qui veulent “réunir l’économique et le politique”, qui se refusent à réduire tous les comportements à une simple optimisation de fonction d’utilité, etc. Alors je pose une question à mes lecteurs qui font ou qui ont fait des études d’économie : quel a été l’impact de vos études quant à votre rapport avec le politique ?


Krugman et le raisonnement économique

16 octobre, 2008

Deux petits extraits des écrits de Krugman :

“You can’t do serious economics unless you are willing to be playful. Economic theory is not a collection of dictums laid down by pompous authority figures. Mainly, it is a menagerie of thought experiments–parables, if you like–that are intended to capture the logic of economic processes in a simplified way. In the end, of course, ideas must be tested against the facts. But even to know what facts are relevant, you must play with those ideas in hypothetical settings“.

Paul Krugman, “The Accidental Theorist“.

I do not mean to say that formal economic analysis is worthless, and that anybody’s opinion on economic matters is as good as anyone else’s. On the contrary! I am a strong believer in the importance of models, which are to our minds what spear-throwers were to stone age arms: they greatly extend the power and range of our insight. In particular, I have no sympathy for those people who criticize the unrealistic simplifications of model-builders, and imagine that they achieve greater sophistication by avoiding stating their assumptions clearly. The point is to realize that economic models are metaphors, not truth. By all means express your thoughts in models, as pretty as possible. But always remember that you may have gotten the metaphor wrong, and that someone else with a different metaphor may be seeing something that you are missing“.

Paul Krugman, “How I Work“.

Quelques conmmentaires :

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Rapport Guesnerie sur les SES : plutôt une agréable surprise

3 juillet, 2008

La commision Guesnerie a remis aujourd’hui son rapport sur l’enseignement des Sciences économiques et sociales au ministre de l’Education Nationale. On peut trouver le rapport sur le site des Echos qui, par ailleurs, se fendent d’un article et d’un éditorial sur la question. Comme l’indique Pierre Maura, mieux vaut lire soi-même le rapport tant Les Echos racontent à peu près n’importe quoi. De deux choses l’une, ou bien les journalistes du quotidien ne l’ont pas lu, ou bien ils ont procédé à une lecture sélective en ne retenant que les passages exprimant les idées qu’ils cherchaient. Plus atterrant encore sont les commentaires des internautes sur les articles en question. Honnêtement, quand je lis certains d’entre eux, j’ai vraiment un sentiment de malaise. Plus intéressant est le commentaire rédigé par Philippe Frémeaux sur le site de l’IDIES. On peut également lire une analyse critique du rapport par l’APSES. Toujours via le site de l’APSES, je m’aperçois que l’article de Challenge sur le rapport ne vole guère plus haut que celui des Echos. Si les français ont un problème avec l’économie, cela vient peut être plus de la presse “économique” que de l’enseignement. Enfin bref…

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Science ou idéologie ?

27 juin, 2008

Je rejoins à 110 % les critiques et l’argumentaire de Denis Colombi à l’encontre du “rapport” de l’association Jeunesse et Entreprise. Je ne reprendrai pas ce que dit Denis, et je ne reviendrai que sur un seul point. Page 2 du rapport, on trouve l’énormité suivante : “Il serait indispensable que les programmes aient une approche plus scientifique et factuelle, et beaucoup moins théorique“. Honnêtement, une fois que l’on a lu ça, on peut arrêter de parcourir le rapport, tant une telle phrase dénote soit une incompétence intellectuelle et/ou un manque d’honnêteté. Mais finalement, une telle affirmation est bien en phase avec ce qu’a pu raconter N. Sarkozy au sujet des économistes et de leurs théories.

Au risque de passer pour l’épistémologue de service, je lui rappellerai une notion épistémologique de base : celle de dépendance des faits à la théorie, ou theory ladenness, mise en avant par Thomas Kuhn et W.O. Quine. Les “faits”, ça n’existe pas : leur perception est toujours conditionnée par les schèmes théoriques que l’on adopte. D’ailleurs, on sait cela depuis Kant. La théorie est par conséquent l’essence même de la démarche scientifique, qui consiste justement à aller au-delà des apparences. Mais Gattaz et ses collègues ne sont pas stupides. Derrière cette rhétorique, il y a un message à comprendre : l’enseignement de l’économie au lycée doit interpréter les faits, mais d’une certaine manière, dans une perspective “bisounours” comme dit Denis Colombi.

Jeunesse et Entreprise, ou quand l’idéologie patronale s’allie avec l’argumentation café du commerce. Un cocktail détonnant… et imbuvable.


Un petit mot sur l’enseignement de l’économie au lycée

3 avril, 2008

L’actualité récente est le théâtre d’un débat assez mouvementé sur l’enseignement de l’économie au lycée, avec au centre des controverses la discipline des SES. Je n’ai pas l’intention de revenir là dessus alors que beaucoup de choses ont été dites (ici, , encore là, ou encore là) et que surtout, je ne suis pas spécialement très bien placé : je ne suis pas prof de SES et je n’enseigne même pas au lycée actuellement. J’aurais en revanche plus de choses à dire sur l’enseignement de l’économie dans le supérieur, avec le problème du contenu des enseignements, de la concurrence dévastatrice des filières de gestion, de… mais je m’arrête là, je réserve ça pour plus tard.

Je voulais juste attirer l’attention sur le colloque du 21 avril au Palais du Luxembourg sur l’enseignement de l’économie au lycée. Organisé à l’initiative de David Mourey, le programme annonce d’intéressantes discussions étant donné la pluralité des points de vue représentés (même si j’ai des doutes sur certains participants… suivez mon regard). Pour ma part, il n’ai pas impossible que j’y aille. En tout cas, ce genre de manifestation est certainement le meilleur moyen pour sortir du dialogue de sourds qui semble s’être instauré sur la question depuis quelques mois.