Archives d’Auteur: C.H.

Economie des droits de propriété ou économie de la « possession » ?

L’économie des droits de propriété, dont les développements ont conduit à l’émergence de la théorie des contrats incomplets (voir ce papier d’Aghion et Holden ou celui-ci de Tirole pour une bonne présentation) est la branche de la science économique qui s’intéresse à la manière dont l’allocation des droits de propriété affecte le comportement des agents au travers des incitations mises en place, et quelles sont les incidences en termes d’efficience. Si le « théorème de Coase » indique que l’allocation initiale des droits de propriété est neutre du point de vue de l’efficience, cela n’est vrai que si les coûts de transaction sont nuls et, de manière plus générale, si les contrats sont complets. Dès lors que les contrats sont incomplets (notamment si une information n’est pas observable ou vérifiable), l’allocation initiale n’est pas neutre et la théorie des contrats incomplets suggère que, du point de vue de l’efficience, les droits de propriété sur un actif doivent être alloués aux agents dont l’investissement marginal est le plus productif.

Dans ce working paper, l’économiste Geoffrey Hodgson souligne toutefois que ce que la théorie des droits de propriété appelle « droits de propriété » relève en fait davantage de la possession, autrement dit du contrôle effectif d’un actif. Effectivement, le critère de la propriété dans cette branche de la science économique est celui du contrôle résiduel d’un actif, autrement dit le fait d’avoir un pouvoir délibératif dans son usage, toute chose égale par ailleurs. Par extension, modifier l’allocation des droits de propriété revient à modifier l’identité des bénéficiaires résiduels, ceux dont les gains sont affectés à la marge par l’usage de l’actif. Un simple exemple de type principal-agent permet de comprendre ce point. Lire la suite

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Nouveau working paper : « Bargaining in the Mind »

Même si la récompense du « Prix Nobel » ne lui a pas été décerné à ce titre, Jean Tirole est l’auteur, avec Roland Bénabou, de plusieurs articles récents sur le « self-management ». Tirole et Bénabou y utilisent des modèles de « moi multiples » du même typeque ceux envisagés par Thomas Schelling il y a 30 ans, pour étudier les interactions entre les « selves » d’une même personne. Ces modèles montrent comment de telles interactions peuvent déboucher sur des problèmes d’incohérence temporelles ou, au contraire, comment un individu peut les prévenir.

Ces modèles, assez classiques sur un plan technique, sont très intéressants d’un point de vue philosophique et méthodologique, à la fois parce qu’ils interrogent le statut de l’économie comme discipline scientifique (vis à vis de la psychologie notamment) mais aussi parce qu’ils remettent en cause le lien entre économie positive et économie normative. C’est justement l’objet de mon dernier working paper « Bargaining in the Mind: The Significance of Multiple Selves Models for Positive and Normative Economics« . Voici l’abstract :

The rise of behavioral economics has contributed to make economics and psychology closer than they have ever been. One particular issue that has attracted much interest both by economists and psychologists is the problem of intertemporal inconsistency. Recent years have seen the development of several theoretical attempts to explain it, in particular through multiple selves models (MSM). MSM represent the intertemporal choices made by a same person as if they were made by a succession of distinct agents (the “selves”) endowed with their own preferences. In this paper, I make three related claims regarding the significance of MSM for positive and normative economics: 1) MSM are methodologically attractive for economists because they allow for the extension of major economic tools (e.g. game theory and bargaining theory) to new scientific issues; 2) MSM are explanatory relevant and credible for economists because they identify real behavioral patterns that help to account for significant empirical regularities; 3) MSM lead to a reconciliation problem between positive economics and the individualistic and welfarist foundations of normative economics. While the first two points actually reinforce the status of economics as a separate science, the third one emphasizes that MSM undermines the relationship between positive and normative economics. Therefore, economics needs a theory of personhood to preserve the linkage between its positive and normative sides. Three possibilities of reconciliation – respectively found in Parfit’s, Rawls’ and Sen’s writings – are examined.

Comme d’habitude, tous les commentaires sont les bienvenus !

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Incitation et « libéralisme »

Dans une intéressante réflexion sur la contribution de Jean Tirole à la science économique, Arnaud Parienty écrit :

Le postulat de base de Jean Tirole est que les individus, qu’il s’agisse de directeurs financiers, de traders ou du personnel politique, agissent en fonction de la structure des incitations, notamment financières, qu’ils rencontrent dans leur activité. « People repond to incentives », comme résument Steven Levitt et Stephen Dubner dans Freakonomics. C’est le postulat fondamental de la microéconomie.

Prendre ce postulat comme base, même si les incitations en question sont complexes et même si les intérêts que les individus cherchent à satisfaire sont bien plus riches que l’argent (on peut faire intervenir dans les problèmes d’incitation les gratifications symboliques, les voix de ses électeurs, la culpabilité, la satisfaction de rendre les autres heureux et bien d’autres choses encore), range forcément Tirole dans le camp libéral.

C’est à vrai dire le seul passage du billet d’Arnaud Parienty où je suis en désaccord, mais comme l’erreur qu’il commet me semble importante, je tiens à la pointer du doigt. La devise « les individus répondent aux incitations » est-elle vraiment la marque du libéralisme. Bien sûr, on peut y voir une prise de position philosophique et morale selon selon laquelle l’être humain est fondamentalement guidé par ses intérêts (plutôt que par les idées par exemple). Dans ce cas, effectivement, on peut considérer que ce postulat est constitutif de la doctrine libérale (et encore…). Sauf que…

… sauf que les économistes, dans leurs travaux théoriques et appliqués, notamment dans le cadre de la théorie de l’agence, utilisent ce postulat d’une manière beaucoup plus prosaïque. Pour rappel, l’économie standard est basée sur un postulat méthodologique fondamental :  décrire le comportement d’un individu  comme la maximisation d’une fonction d’utilité. Cela implique que ce comportement révèle (ou bien est guidé par) des préférences qui forment un ordre cohérent, sans nécessairement supposer quoique soit concernant ce qu’il se passe dans la tête de l’individu ou même concernant ses motivations (égoïstes, morales, idéologiques, etc.). La théorie (micro)économique est fondamentalement agnostique sur ce genre de points.

Pourquoi les économistes procèdent-ils ainsi ? La théorie microéconomique est, dans cette perspective, un « problem-solving device« , c’est à dire une boîte à outils pour résoudre des problèmes théoriques ou empiriques bien précis. Il y a de multiples manières de décrire un comportement ; les économistes procèdent ainsi car cette approche a des propriétés formelles (mathématiques) utiles dans le cadre des problèmes que traitent les économistes. Contrairement à ce que suggère Parienty, on peut adopter cette approche sans prendre la moindre position sur la « nature humaine ». Ce qui ne veut pas dire que cette approche est neutre quand aux types de résultats auxquels elle mène (bien entendu). L’idée selon laquelle « les individus répondent aux incitations » n’est alors rien de plus qu’une tautologie et pas une proposition empiriquement falsifiable. Elle est vraie par définition car l’économiste appellera « incitation » tout ce qui peut expliquer le comportement de l’agent.

Pourquoi cette confusion alors ? En fait, les gens comme Levitt et Dubner que Parienty cite ont une grande responsabilité. Les ouvrages semi-académiques/semi-grand public qu’ils ont contribué à populariser ne s’embarassent évidemment pas du genre de subtilité que je viens d’évoquer. Comme Levitt et Dubner ne prennent aucune précaution, « les individus répondent aux incitations » prend vite la forme d’un slogan mi-politique mi-philosophique, surtout que ces auteurs emploient (à mauvais escient) une rhétorique free-market. Dans le cas de Levitt, tout cela est peut être du à un manque de rigueur, même si l’on ne peut complètement exclure le manque d’honnêteté intelletuelle, voire de sophistication méthodologique.

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Colloque « Philosophie économique » à Strasbourg

Je serai demain et vendredi à Strasbourg pour le colloque « Philosophie économique » organisé par le BETA. Le programme, très riche, est disponible ici. J’espère avoir le plaisir d’y retrouver certains lecteurs.

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Naturalisme et philosophie des sciences

Dans son ouvrage Economics: Mathematical Politics or Science of Diminishing Returns?, le philosophe des sciences Alex Rosenberg défend l’idée que les scientifiques, y compris les économistes, doivent nécessairement prendre des positions philosophiques sur l’objectif de leur discipline et sur les règles méthodologiques qu’elle doit mettre en œuvre pour les atteindre. Le raisonnement de Rosenberg est le suivant : toute règle méthodologique, spécifique ou générique, prend la forme d’un impératif hypothétique du type,
Afin d’atteindre l’objectif scientifique x, il faut utiliser la règle méthodologique R. Lire la suite

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Tautologies, infalsifiabilité et trivialité

La lecture de ce (au demeurant intéressant) billet de Kevin Bryan sur l’infalsifiabilité du théorème d’impossibilité d’Arrow me fait me rappeler d’une réflexion que je mettais faite suite à une discussion sur le caractère tautologique d’une proposition défendue dans un de mes papiers. Il me semble que, dans l’esprit de beaucoup de personnes, dire qu’une proposition est « tautologique » est plus ou moins équivalent avec l’idée qu’elle est infalsifiable. Par ailleurs, lorsqu’une proposition est qualifiée de tautologique, c’est le plus souvent dans une perspective critique, avec parfois le sous-entendu que ce qui est tautologique est trivial (i.e. évident) et donc, inintéressant d’un point de vue scientifique. Il faut néanmoins noter que la relation d’équivalence entre tautologies, infalsifiabilité et trivialité n’est pas transitive car je n’ai jamais entendu ou lu que l’infalsifiabilité implique une forme de trivialité ou l’inverse. Lire la suite

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Auto-promo : Parution du dernier numéro de ‘Economics and Philosophy’

Le dernier numéro de la revue Economics and Philosophy vient de paraitre avec un beau programme : entre autres, deux articles de Nicolas Stern sur l’éthique et l’économie du changement climatique, un article de Cubitt et Sugden sur l’analyse lewisienne du common knowledge, des articles d’Alan Gibbard et John Weymark sur le théorème d’Arrow et un article de votre serviteur sur ce que j’appelle l’approche communautaire de la saillance. Comme d’habitude avec les publications de Cambridge University Press, les articles sont très difficile à se procurer mais je peux toujours envoyer le mien aux personnes intéressées.

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