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Marché et morale

Les économistes Armin Falk et Nora Szech publient ce mois-ci dans la revue Science un article intitulé "Morals and Markets" qui suggère que les relations marchandes tendent à réduire l’importance que les agents accordent aux valeurs morales. Voici l’abstract :

The possibility that market interaction may erode moral values is a long-standing, but controversial, hypothesis in the social sciences, ethics, and philosophy. To date, empirical evidence on decay of moral values through market interaction has been scarce. We present controlled experimental evidence on how market interaction changes how human subjects value harm and damage done to third parties. In the experiment, subjects decide between either saving the life of a mouse or receiving money. We compare individual decisions to those made in a bilateral and a multilateral market. In both markets, the willingness to kill the mouse is substantially higher than in individual decisions. Furthermore, in the multilateral market, prices for life deteriorate tremendously. In contrast, for morally neutral consumption choices, differences between institutions are small.

Comme ce résumé l’indique, le résultat des auteurs provient d’une étude expérimentale. Je n’ai pas accès à l’article, mais en lisant ce compte-rendu, j’ai quelques doutes sur l’interprétation appropriée de cette étude :

"To study immoral outcomes, we studied whether people are willing to harm a third party in exchange to receiving money. Harming others in an intentional and unjustified way is typically considered unethical," says Prof. Falk. The animals involved in the study were so-called "surplus mice", raised in laboratories outside Germany. These mice are no longer needed for research purposes. Without the experiment, they would have all been killed. As a consequence of the study many hundreds of young mice that would otherwise all have died were saved. If a subject decided to save a mouse, the experimenters bought the animal. The saved mice are perfectly healthy and live under best possible lab conditions and medical care.

A subgroup of subjects decided between life and money in a non-market decision context (individual condition). This condition allows for eliciting moral standards held by individuals. The condition was compared to two market conditions in which either only one buyer and one seller (bilateral market) or a larger number of buyers and sellers (multilateral market) could trade with each other. If a market offer was accepted a trade was completed, resulting in the death of a mouse. Compared to the individual condition, a significantly higher number of subjects were willing to accept the killing of a mouse in both market conditions. This is the main result of the study. Thus markets result in an erosion of moral values. "In markets, people face several mechanisms that may lower their feelings of guilt and responsibility," explains Nora Szech. In market situations, people focus on competition and profits rather than on moral concerns. Guilt can be shared with other traders. In addition, people see that others violate moral norms as well.

Dans un contexte marchand où des biens s’échangent entre des acheteurs et des vendeurs, les agents accorderaient moins d’importance à la vie des souris, laquelle est supposée refléter le poids des valeurs morales. Les détails manquent pour ce faire une idée précise des différences entre les contextes marchand et non-marchand de la prise de décision, mais à brûle-pourpoint, je dirais que ce résultat n’a rien de surprenant. Si l’on considère que dans le contexte marchand l’espace de choix est plus grand et/ou les prix sont plus faibles, on peut prévoir que les agents vont accorder moins d’importance aux valeurs morales. La relation entre la satisfaction des désirs individuels et la prise en compte des valeurs morales relève d’un arbitrage tout ce qu’il y a de plus classique. Si le prix de la satisfaction des désirs individuels décroît relativement à celui de la prise en compte des valeurs morales, alors il n’y a rien de surprenant à ce que ces dernières soient moins suivies.

Ce que cette étude semble montrer (encore une fois, je ne l’ai pas lu), c’est uniquement la présence d’un tel mécanisme d’arbitrage, pour des préférences qui restent inchangées. Mais elle ne montre pas en revanche que les institutions marchandes modifient les préférences des agents dans le sens d’un affaiblissement des préférences morales ou sociales. Sur ce point, j’avais discuté ici un papier de Samuel Bowles qui semblait suggérer précisément l’inverse.

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Binmore et l’évolution des normes d’équité

Voici une vidéo d’une récente intervention de Ken Binmore relative à ses travaux sur l’évolution des normes d’équité. Voir ici et pour quelques éléments de discussion.

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Nouveau working paper : "From Utilitarianism to Paternalism"

J’ai eu l’occasion d’écrire sur ce blog un certain nombre de billets sur l’économie comportementale et le paternalisme, avec comme idée générale la thèse selon laquelle les conclusions normatives et morales des économistes comportementaux ne pouvaient être déduites logiquement de leurs résultats empiriques. J’ai (enfin) pris le temps de rassembler mes idées dans un document de travail intitulé "From Utilitarianism to Paternalism: When Behavioral Economics Meets Moral Philosophy". Je dois présenter ce papier au prochain colloque de l’AFEP en juillet. Tous les commentaires sont les bienvenus !

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Les institutions sont-elles toujours efficientes ?

Un intéressant échange sur la question de l’efficience des institutions a eu lieu ces derniers jours entre Daron Acemoglu et James Robinson d’un côté, et Peter Leeson de l’autre, à partir notamment des travaux de Leeson sur les institutions de la piraterie au 18ème siècle (voir ici pour ma note de lecture sur l’ouvrage de Leeson). Le premier post de Acemoglu & Robinson est ici, la première réponse de Leeson est là, la réponse d’Acemoglu & Robinson est ici, et enfin la réponse à la réponse de Leeson est ici. Lire la suite

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De la rationalité de l’auto-satisfaction

Supposons, en accord avec l’approche en termes de "multiple selves", qu’un agent soit constitué d’un ensemble de personnalités (des "selves"), chacune définit par des préférences bien ordonnées ainsi que des croyances sur les états du monde. Supposons qu’a chaque point dans le temps, un "self" différent est activé. En t0, vous devez effectuer une activité A quelconque. Vous choisissez l’action a qui maximise votre utilité espérée dans un contexte d’incertitude, EU(a, w; t0) avec w l’état du monde effectif. Après avoir choisi a vous n’observez pas ou qu’imparfaitement la réalisation de l’état du monde w, de sorte que vous ne pouvez être certain d’avoir choisit l’action optimale.

Arrive la période t1. Vous revenez sur l’activité A effectuée lors de la période précédente.  Plus exactement, vous réalisez une activité A’ consistant à évaluer l’activité effectuée par votre "self" précédent. L’évaluation prend la forme d’une croyance p sur la réalisation de l’état du monde w, p(w; t1). Cette évaluation ex post est en partie déterminée par la croyance ex ante du "self" actuel dans la fiabilité du jugement du "self" précédent concernant w, q. Plus q est élevé, plus le "self" en t1 fait confiance au self en t0. Par conséquent, l’auto-satisfaction – qui se traduit par une croyance ex post  p(w; t1) élevée – est corrélée avec la confiance en soi (c’est à dire dans ses "selves" précédents). L’auto-satisfaction est donc justifiée si la confiance en soi est justifiée. Si l’on accepte l’hypothèse que la confiance en soi a des effets bénéfiques sur la motivation, il doit en aller de même, dans une certaine mesure, pour l’auto-satisfaction.

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"Darwin’s Conjecture"

Geoffrey Hodgson et Thorbjorn Knudsen, auteurs du livre Darwin’s Conjecture: The Search for General Principles of Social and Economic Evolution, ont ouvert un groupe de lecture sur cet ouvrage. Les personnes intéressées peuvent intervenir sur le site pour poser des questions ou développer des commentaires. Comme le sous-titre l’indique, l’objectif de l’ouvrage est d’identifier un ensemble de principes, ou plus exactement de mécanismes, régissant les processus d’évolution au niveau socioéconomique. Hodgson et Knudsen défendent ce qu’ils appellent le darwinisme généralisé (ou universel). Il s’agit d’une conception ontologique selon laquelle les principes darwiniens de la réplication, de la variation et de la sélection seraient communs à l’ensemble des processus d’évolution, que ces derniers portent sur l’évolution génétique, biologique culturelle ou socioéconomique.  Hodgson défend depuis un certain temps l’idée que l’on trouve l’idée du darwinisme généralisé dès les écrits de Thorstein Veblen. J’ai eu l’occasion d’écrire une ou deux choses sur le sujet il y a quelques temps.

A titre personnel, je reste plutôt convaincu par cette idée de darwinisme généralisé. Je pense qu’effectivement, sur un plan ontologique, il y a des mécanismes très généraux régissant l’ensemble des processus d’évolution. Il faut toutefois être attentif aux implications que l’on croit pouvoir tirer de cette thèse métaphysique. Il y a une tendance croissante dans les sciences sociales depuis environ 25 ans à substituer l’évolution (au sens large) à la rationalité,  en partie en raison des impasses logiques et empiriques auxquelles fait face un principe de rationalité trop fort (merci la théorie des jeux !). Le danger bien réel est de passer du tout au rien : de l’agent rationnel et épistémiquement sophistiqué (capable de former des croyances sur des croyances sur des croyances etc.), on est parfois passé à la modélisation d’automates de faible complexité et soumis à une dynamique mimant plus ou moins explicitement la sélection naturelle (cf. la très large utilisation de l’équation de dynamique de réplication dans les modèles évolutionnaires en sciences sociales). Le problème, c’est que cette modélisation s’est souvent faite en faisant fi de toute considération empirique sur la spécificité des mécanismes de transmission au niveau culturel et socioéconomique.

Les travaux (qui n’en restent pas moins intéressants) de Brian Skyrms ou de Peyton Young illustrent à la fois les intérêts et les limites de ce type d’approche : formellement, on obtient des résultats très intéressants, mais on peut fortement douter de leur pertinence pour expliquer la plupart des phénomènes socioéconomiques d’intérêt (comme l’existence de normes d’équité). Robert Sugden a développé ce qui reste à mon sens la critique la plus aboutie sur ce plan. Quoiqu’il en soit, cet ouvrage de Karl Sigmund propose un bon panorama des modèles de jeux évolutionnaires appliqués à l’étude des phénomènes socioéconomiques. De manière plus générale, cela fait un certain que l’évolution sociale est étudiée à l’aune des outils et modèles développés par les biologistes (cet ouvrage est une très bonne introduction à la question), l’approche la plus intéressante étant de mon point de vue celle visant à modéliser la coévolution ente gènes et culture. L’interaction entre l’évolution génétique et l’évolution culturelle est souvent la grande oubliée des modèles de jeux évolutionnaires développés par les économistes.

Enfin, il reste ce qui pour moi est l’un des grands challenges pour les sciences sociales dans les 10 ou 20 prochaines années : intégrer les approches en termes d’évolution et celles en termes de rationalité. Plus spécifiquement, imaginez des agents capables de se coordonner sur la base d’un ensemble  de croyances communes itératives sur les intentions et la rationalité de chacun. Comment ce système de croyances a-t-il pu voir le jour ? Comment l’aptitude cognitive à former de telles croyances a-t-elle pu évoluer ? La formation d’un tel système est-elle nécessaire en théorie ou en pratique pour permettre la coordination ? C’est le genre de questions qui devraient intéresser pas mal de chercheurs dans l’avenir.  

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Reinhart & Rogoff : une courte remarque

L’affaire "Reinhart-Rogoff" agite la blogosphère économique américaine depuis deux jours suite à la diffusion d’un working paper  qui remet en cause le principal résultat de R&R concernant la relation statistique entre le taux de croissance du PIB et le ratio dette/PIB dans les pays développés depuis la seconde guerre mondiale.  Les auteurs du working paper mettent en avant des erreurs de calcul, ainsi que des choix méthodologiques douteux. Une fois les corrections faites, il semblerait que le fameux seuil de 90% de ratio dette/PIB au-delà duquel la croissance des économies serait fortement affectée disparaisse. Quand on sait le poids rhétorique qu’a eu ce résultat dans le débat politique américain sur les 3 ou 4 dernières années (sur la base d’une extrapolation des résultats de R&R, qui dans l’ensemble étaient beaucoup plus prudents quant à la portée de leur étude), on a de quoi être troublé. R&R viennent de publier une réponse, mais comme le fait remarquer Paul Krugman, elle n’est guère satisfaisante.

Quoiqu’il en soit, il convient de noter que les principaux résultats de R&R se trouvent dans un working paper du NBER qui a ensuite été publié dans les "Papers and Proceedings" de l’American Economic Review. Il faut savoir que les P&P de l’AER suivent un processus de publication particulier puisqu’il n’y a pas de referees et pas d’obligation de rendre disponibles les données. En fait, depuis trois ans, personne n’avait véritablement eu la possibilité de s’assurer que les résultats de R&R étaient fiables. Au-delà de ce cas d’espèce, la multiplication des travaux empiriques en tout genre en économie (permis par la multiplication des données disponibles et l’augmentation rapide de la puissance de calcul) fait peser une menace sur la crédibilité générale des résultats produits : qui peut sérieusement croire que tous les travaux empiriques publiés, même s’ils passent par un processus d’évaluation par les pairs, sont exempts d’erreurs ? Il y a des précédents célèbres, comme le cas Emily Oster. L’abondance des travaux empiriques de ce type (où les considérations théoriques sont souvent complètement absentes) fait qu’aujourd’hui, il est rare que quiconque prenne le temps d’essayer de reproduire les résultats obtenus, y compris les rapporteurs qui croulent sous les articles à évaluer. Par ailleurs, avec internet, les résultats de n’importe quelle étude peuvent maintenant se diffuser à une vitesse prodigieuse, sans que personne ne prenne la peine de s’assurer de leur validité. Quand ces résultats arrivent jusqu’aux oreilles des décideurs publics, on peut alors craindre le pire. Bref, l’explosion du nombre d’études empiriques dépourvues de sérieuse considération théorique et l’accélération de la diffusion des résultats qui en sont issus sont deux facteurs qui doivent nous rendre collectivement plus prudents quant à leur interprétation et à leur utilisation.

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Gauthier, Parfit, et la rationalité des dispositions à agir

Dans son difficile mais important livre On What Matters, le philosophe Derek Parfit revient brièvement sur un débat entre lui et David Gauthier relatif à la question de la rationalité des engagements non-crédibles. Dans son ouvrage Morals by Agreement ainsi que dans une série d’articles, Gauthier défend en effet la thèse que s’il est rationnel pour un agent d’acquérir une certaine disposition D en termes de comportement, que selon D l’agent doive entreprendre une action A dans une situation S, mais qu’il existe une action alternative A’ qui est objectivement et de manière transparente meilleure pour l’agent, il est malgré tout rationnel pour ce dernier de suivre A. Sans suivre spécifiquement la critique que développe Parfit contre cette idée, je vais revenir brièvement sur les difficultés soulevées par la thèse de Gauthier. Lire la suite

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Mensonge et politique

Soit un homme politique i qui peut définir un certain niveau de mensonge mi de manière à maximiser son utilité ui(., mi) avec ui’ > 0. L’homme politique maximise son utilité pour un niveau de mensonge mi*. En n’étant pas sincère, l’homme politique i pénalise toutefois tous les autres hommes politiques j en affectant leur crédibilité auprès des électeurs. Formellement, l’utilité uj de ces derniers est négativement fonction du niveau de mensonge de i, soit uj(., mi) avec u’ < 0. Autrement dit, le mensonge de i est générateur d’externalités négatives sur le reste de la population des hommes politiques. En conséquence, le niveau de mensonge mi* est socialement sous-optimal.

 Comment les hommes politiques peuvent-ils remédier à cette défaillance du « marché politique » ? Une possibilité consiste à jouer une stratégie de « boycott politique » : tout homme politique dont le niveau de mensonge est supérieur au niveau socialement optimal mi est exclu de son parti politique et, pour faire simple, de l’ensemble de la vie politique. Est-ce une stratégie crédible ? Notons Vit la somme des flux des gains futurs actualisés découlant d’une carrière politique pour n’importe quel agent i (en incluant les gains issus d’un niveau de mensonge socialement optimal) et notons vit les gains d’une carrière non-politique. Pour simplifier, supposons vit = 0. De ce fait, si Vit > ui(mi*) + 0 avec mi* > mi, un homme politique n’a pas intérêt à mentir au-delà du niveau socialement optimal. Les autres hommes politiques ont par définition intérêt à pratiquer le boycott à partir du moment où cela permet de maintenir le mensonge de la classe politique à un niveau socialement optimal et où il n’est pas trop couteux d’exclure un de leurs collègues.

Une difficulté provient du problème d’information : le niveau de mensonge précis d’un homme politique n’est pas directement observable et est donc difficile à déterminer. Un homme politique peut choisir un niveau de mensonge supérieur au niveau socialement optimal mi mais inférieur à son niveau individuellement optimal mi* en prenant en compte la probabilité d’être découvert. De ce point de vue, le rôle des médias de type Mediapart ou Le canard enchaîné est socialement très utile car il permet de remédier (partiellement) au problème d’information. Plutôt que de les vilipender comme ils le font souvent, les hommes politiques feraient mieux de les louer : pour un mensonge révélé, combien ne voient jamais le jour du seul fait de la désincitation au mensonge créée par les médias ?

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Et de cinq

5 ans

Il y a 5 ans, un certain blog dénommé "Rationalité Limitée" était créé par un doctorant anonyme. Cinq ans plus tard,  je ne suis plus anonyme, ni doctorant, la "ligne éditoriale" du blog a pas mal évolué et le rythme de publication n’est plus le même (je me demande bien comment j’ai pu faire pour publier plus d’un billet par jour pendant près d’un an et demi !). Mais le blog est toujours là, et c’est bien l’essentiel. J’en profite pour remercier les fidèles lecteurs qui, pour certains d’entre eux, lisent ce blog depuis le début et pour saluer le travail de tous les blogueurs (nouveaux et anciens) de la blogosphère francophone en économie et en sciences sociales.

Je profite aussi de cette occasion pour mettre en ligne un nouveau working paper, dont la rédaction est d’ailleurs largement responsable de la faible activité de ces dernières semaines. Il y est question de règles constitutives et de théorie des jeux (une ébauche de l’idée générale du papier peut être trouvée dans ce billet) :

"Constitutive Rules in Game Theory"

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De l’impossibilité épistémique du poisson d’avril II

Soit deux individus, Daryl et Merle (c’était le dernier épisode de la saison 3 de The Walking Dead hier soir) interagissant un 1er avril. Merle est facétieux et aime bien faire des blagues à Daryl, en particulier un 1er avril. Daryl quant à lui, n’aime pas se faire avoir. Merle peut annoncer à Daryl soit une vraie nouvelle T, soit une fausse nouvelle F, soit ne rien annoncer N ; Daryl peut soit le croire (B), soit ne pas le croire (U). Il y a donc 6 résultats possibles et les préférences de Merle et Daryl sont respectivement les suivantes :

Merle : FB > TU = TB = NB = NU > FU

Daryl : FU = TB > NB = NU = TU > FB

On suppose que tout cela est connaissance commune parmi les deux joueurs. On suppose par ailleurs que les deux joueurs sont rationnels au sens bayésien. Il n’est pas très difficile de voir que dans cette configuration Merle ne prendra jamais l’initiative d’annoncer une nouvelle à Daryl, étant donnée la suspicion de ce dernier. On peut formaliser les choses de la manière suivante : soit E l’évènement « on est le 1er avril » et où E renvoi à un seul et unique état du monde w où, étant donnée la suspicion de Daryl, Merle n’annonce aucune nouvelle. Si l’on considère que E est connaissance commune, il en va de même pour la matrice et donc pour le résultat auquel elle conduit. Si l’on note par P l’évènement « Merle annonce le 1er avril une nouvelle fausse à Daryl qui le croit », alors il est trivial que E ne peut impliquer P. C’est ce que l’on peut appeler l’impossibilité épistémique du poisson d’avril.

Le résultat précédent est une pure tautologie : si on postule que les joueurs ont connaissance commune de l’évènement « 1er avril » et que celui-ci implique (logiquement) qu’aucune nouvelle surprenante (c’est-à-dire fausse mais perçue comme vraie) ne peut être annoncée, alors il est évident qu’il est connaissance commune qu’aucune nouvelle ne sera annoncée. L’hypothèse clé est que l’ensemble des états du monde Ω ne comporte qu’une seule et unique entité w, et que donc par définition Merle et Daryl lui assignent une probabilité de 1. Maintenant, supposons malgré tout que Merle annonce une nouvelle f à Daryl et notons Ef l’évènement « nous sommes le 1er avril et Merle annonce f ». Du point de vue de Daryl, il en découle que le modèle épistémique du paragraphe précédent est nécessairement faux. L’évènement Ef correspond nécessairement à un état du monde w’ autre que w. L’état du monde w’ peut renvoyer à plusieurs possibilités : Merle n’a pas les préférences indiquées ci-dessus, Merle n’est pas rationnel, Merle pense que Daryl n’est pas rationnel, Merle pense que Daryl pense que Merle n’est pas rationnel, etc. Il faut donc modifier la spécification de l’ensemble Ω des états du monde possibles en intégrant ces différentes possibilités. Pour faire simple, supposons que le seul autre état w’ est un état où Merle est irrationnel dans le sens où il agit aléatoirement selon une stratégie mixte conférant une probabilité de 1/3 à chacune de ses stratégies.

Par conséquent, si Daryl observe Ef, il sait que nous sommes en w’ et puisque Merle a annoncé une nouvelle, il en résulte qu’il y a une probabilité de ½ que celle-ci soit fausse. Si les préférences de Daryl sont celles spécifiées plus haut, il est optimal pour lui de penser que celle-ci est fausse. De ce point de vue, il semblerait que Merle n’aurait rationnellement aucun intérêt à paraître irrationnel. Mais est-ce si sûr ? Admettons que dans un troisième état du monde w’’ possible, Daryl pense que Merle est sincère (dire la vérité est une stratégie dominante pour Merle). Maintenant, l’évènement Ef devient difficile à interpréter pour Daryl car il peut signifier soit que Merle est irrationnel (auquel cas, il ne doit pas le croire), soit que Merle est sincère (auquel cas, Merle dit forcément la vérité et Daryl doit le croire). La réaction de Daryl à l’annonce de la nouvelle f (croire ou ne pas croire) dépendra de sa croyance antérieure p(w’’) concernant la probabilité que Merle soit sincère. On arrive alors au d’un résultat démontré par Robert Aumann sur la base de ce qu’il appelle la doctrine d’Harsanyi : si Merle et Daryl ont les mêmes croyances antérieures p concernant les différents états du monde et que leurs croyances postérieures sont connaissance commune, alors ils s’accorderont sur le résultat du jeu et la notion même de poisson d’avril n’a pas de sens. Par exemple, si p(w’’) est identique et très faible pour Merle et Daryl, alors tous deux savent que Daryl ne croira jamais une annonce f par Merle et que Merle ne fera donc jamais d’annonce. La surprise est impossible parce que leurs croyances antérieures sont les mêmes. Mais si leurs croyances antérieures sont différentes, les choses sont différentes : si par exemple Merle confère une probabilité élevée à p(w’’) mais pas Daryl, Merle fera l’annonce f et Daryl ne le croira pas ; le poisson d’avril échouera, comme cela arrive souvent en réalité. Si c’est Daryl qui assigne une probabilité élevée à l’état w’’ (mais pas Merle), on observe un résultat intéressant : Daryl s’attendra à ce que Merle lui annonce une (vraie) nouvelle mais Merle ne le fera pas.

La morale de l’histoire : si vous voulez expliquer les phénomènes de la vie réelle (les poissons d’avril, pourquoi des agents s’échangent des actifs sur les marchés financiers, etc.), il faut tenir compte de la possibilité que les croyances antérieures des agents divergent très souvent. Le fait qu’elles puissent parfois coïncider s’expliquent par l’existence de normes sociales. Mais dans le cas du poisson d’avril, il est intéressant de voir que la norme est auto-destructrice : en générant des croyances antérieures communes, elle rend impossible la surprise.

Sinon, sur le même thème, on peut lire ce billet de Jeff Ely.

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Le paternalisme est-il réellement inévitable ?

Dans leur article pionnier sur le « paternalisme libéral » (libertarian paternalism), Cass Sunstein et Richard Thaler défendent l’idée que le paternalisme est inévitable, que ce soit de la part d’organisations privées telles que les entreprises, ou de l’Etat. En conséquence, puisqu’on ne peut éviter toutes les formes de paternalisme, autant mettre en place celui qui préserve au mieux la liberté de choix et la souveraineté du consommateur, en l’occurrence le paternalisme libéral. Lire la suite

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Economie comportementale et bien-être

Soit un produit S, dont la consommation par une partie N des membres d’une population P diminue le bien-être de l’ensemble des autres membres M de P. Autrement dit, la consommation de S par N génère des externalités négatives. Dans l’hypothèse où les coûts de transaction ne sont pas trop élevés, et si l’on suppose que N et M peuvent choisir collectivement de manière rationnelle et optimale (i.e. pas de problème d’action collective et d’agrégation des préférences), alors on peut imaginer une négociation entre N et M débouchant sur une transaction où M payent N pour que ces derniers réduisent leur consommation de S. Plus exactement, si l’utilité totale que N tirent de leur consommation de S dans une quantité q est UN(q) = u et que le désagrément lié à cette même consommation génère une perte d’utilité chez M de VM(q) = v, alors les membres de M proposeront un paiement x tel que VM(x) ≤ v aux membres de N pour que ces derniers cessent de consommer S. Si UN(x) ≥ u, ils accepteront. Le même raisonnement est applicable dans le cas où il s’agit non pas de supprimer la consommation de S, mais de la réduire d’un montant ∂q (dans ce cas, il faut que la diminution de la consommation ∂q satisfasse les inégalités suivantes : VM(x) ≤ VM(∂q) = v’ et UN(x) ≥ UN(∂q) = u’).

Supposons maintenant que M et N sont les mêmes personnes mais à deux moments différents dans le temps. Pour clarifier, on notera Nt et Nt+1 les deux mêmes populations se succédant dans le temps. Au temps t, les membres de N ne souhaitent pas consommer S. Au temps t+1, les membres de N souhaitent consommer S. Mais comme Nt et Nt+1 sont les mêmes personnes, la consommation de S par Nt+1 a un impact (négatif) sur Nt. On a donc un nouveau problème d’externalité négative. Peut-on imaginer le même mécanisme de négociation et de marchandage que ci-dessus pour régler le problème ? La réponse est non car l’éventuel « contrat » qui pourrait être conclu ne pourrait être mis en application : quand bien même Nt et Nt+1 pourraient contracter en  t pour réduire la consommation de S en t+1, Nt+1  n’auraient  aucun intérêt à respecter l’accord. Il en va de même pour les vendeurs du produit S. La solution « coasienne » n’étant pas disponible, la taxation voire l’interdiction pure et simple de S semble être la seule solution pour remédier au problème de l’externalité.

Comme le laisse entendre Jeff Ely, taxer les sodas, ou interdire leur vente dans un volume supérieur à une certaine limite comme a voulu le faire le maire de New York, pourrait se justifier par ce raisonnement. Sauf qu’en réalité les circonstances sont un peu différentes. Est-on sûr que les personnes qui consomment les sodas et que celles qui demandent la régulation de leur consommation sont les mêmes personnes ? Dans le cas d’espèce, on peut fortement en douter. Supposons que ce ne soit pas le cas. Nous nous retrouvons alors dans la configuration du premier paragraphe, avec deux populations N et M bien distinctes. Il y a toutefois une différence notable : il est très difficile de considérer que la consommation de S par N génère des externalités négatives sur M. Autrement dit, puisqu’il n’y a pas d’externalité, la situation actuelle (caractérisée par un certain niveau q de consommation par N) est d’ores et déjà optimale au sens de Pareto. L’intervention du législateur ou du politique ne peut alors se justifier que de deux manières :

* on parvient à démontrer que les conséquences de la consommation de S par N a des effets sur la santé de N (obésité, diabète, etc.) et que ces effets entraînent à leur tour un coût économique pour les membres de M. C’est possible, en particulier dans un système où la santé serait socialisée. Mais ce n’est pas certain : la consommation de certains produits peut réduire l’espérance de vie de telle sorte que in fine des économies seront faites par une diminution des dépenses pour traiter des maladies liées à la vieillesse ;

* on invoque un critère éthique ou normatif particulier autre que le critère de Pareto pour justifier malgré tout la régulation de la consommation de S. C’est une possibilité, mais il faut alors expliciter ce critère et le justifier. L’argument se déplace alors du terrain de l’analyse économique vers celui de la philosophie morale. C’est le problème du versant normatif de l’économie comportementale : il existe peu ou proue de tentatives de justification d’un tel critère alternatif. Le plus souvent, celui-ci reste implicite et mal identifié.

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The Nuclear Game

Soit deux joueurs, que l’on appellera respectivement CN (en rouge) et EU (en bleu), jouant au jeu séquentiel suivant :

The Nuclear Game

On suppose les hypothèses épistémiques suivantes concernant la rationalité et les connaissances des joueurs :

* CN et EU sont rationnels dans le sens où ils maximisent leur utilité ; on note cela respectivement par RCN et REU ;

* CN croit que EU est rationnel et croit que EU croit qu’il est rationnel ; on note cela respectivement par BCN(REU) et BCN[BEU(RCN)] ;

* EU croit que CN est rationnel ; on note cela par BEU(RCN).

Appelons l’ensemble {RCN & REU & BCN(REU) & BCN[BEU(RCN)] & BEU(RCN)} la base épistémique E du jeu. Si E est connaissance commune entre les joueurs, il est évident que la seule solution, correspondant à l’équilibre parfait en sous-jeux, est pour CN de ne rien faire. On trouve ce résultat par le biais d’un raisonnement à rebours : au troisième noeud, CN aurait intérêt à attaquer. Sachant cela, au deuxième noeud, EU aurait intérêt à jouer la prévention. Sachant cela, au premier noeud, CN a intérêt à ne rien faire.

Imaginons malgré tout que le deuxième noeud est atteint. Il en découle alors que E ne peut être vrai. Supposons donc que E n’est pas connaissance commune mais que chaque joueur a seulement connaissance de ses propres croyances. Comment EU doit-il raisonner si le deuxième noeud est atteint ? Il y a deux possibilités :

* EU peut en déduire que CN n’est pas rationnel : ¬RCN

* EU peut en déduire que CN croit qu’il n’est pas rationnel : BCN(¬REU)

Ces deux déductions possibles remettent en cause E. Si EU pense que ¬RCN (et si l’on suppose que l’irrationalité consiste à toujours jouer la stratégie contraire à ses intérêts), alors il aura intérêt à ne pas réagir. S’il pense que BCN(¬REU), alors il a bien entendu à jouer la prévention. Le problème pour EU, c’est qu’en soit il ne peut absolument rien déduire du comportement de CN : il y a sous-détermination épistémique concernant la raison de la déviation de l’équilibre.

 Plaçons nous maintenant du côté de CN. Si CN est rationnel, il est capable de reproduire le raisonnement du paragraphe précédent. Si CN est versé dans la théorie de la décision, il doit connaître également le principe d’indifférence de Laplace : dans un contexte d’incertitude totale, il est « rationnel » d’assigner la même probabilité à tous les états du monde. Du point de vue de EU, cela veut dire assigner une probabilité de ½ à chaque scénario envisagé ci-dessus. Si CN décide de menacer, il y a donc une chance sur deux pour que EU ne réagisse pas. L’espérance de gain de CN est donc de 0. Si CN considère qu’il y a une possibilité infime e que EU « tremble » et renonce à prendre les mesures préventives qu’il devrait prendre une fois sur deux, alors il a intérêt à proférer des menaces.

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Nouveau working paper : "Sen on Rationality, Commitment and Preferences"

Pour ceux qui sont intéressés, vous trouverez ci-dessous un document de travail que j’ai récemment achevé abordant la critique développée par Amartya Sen à l’encontre de la théorie des préférences révélées. C’est une version très largement remaniée d’un ancien working paper qui intégrait en plus une discussion concernant la formation des préférences collectives (et qui fera l’objet, un jour, d’un autre working paper). Comme d’habitude, tous les commentaires sont les bienvenus !

"Sen on Rationality, Commitment and Preferences"

 

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