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Samuelson, 1915-2009

Isaac

De la formulation mathématique du tatônement walrasien à la synthèse néo-classique, du théorème HOS aux modèles de générations imbriquées, de la systématisation des fonctions de production à facteurs complémentaires à l’oscillateur portant son nom, Samuelson a tout fait et accompagne les étudiants de leur seconde, option sciences économiques, à leur Master 2 d’économie. De nombreux hommages lui ont été rendus sur la blogosphère et je me contenterai d’en souligner deux particulièrement pertinents et touchants : celui de Paul Krugman et celui d’Alexandre Delaigue.

Il me faut également signaler, avec un peu de retard, le petit "coup de gueule" de notre prix Nobel d’économie national, Maurice Allais, que l’on a pu  lire dans Marianne et retrouver cette semaine à la une du Canard enchaîné (vous imaginez ma surprise).

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L’objet de la science économique

Isaac

Etudiant, notre premier cours d’économie porte de manière logique sur la définition de la science économique. Sur ce point, la définition que l’on donne le plus souvent est celle de Lionel Robbins qui, dans sont célébricime  An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, considère que  « l’économie est la science qui étudie le comportement des individus face à la gestion des fins et moyens rares à usage alternatif ». Lire la suite

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Et pendant ce temps-là, en Suisse…

Isaac

Résidant en Suisse, je ne pouvais rester insensible au billet de Tyler Cowen. On peut y lire ce passage, qui résume bien mon propre point de vue  (à part la dernière l’avant-dernière phrase) :

"3. That said, was there not some other way to sidestep this dilemma?  Washington D.C. doesn’t allow tall buildings to compete with the Washington Monument, yet no one considers that a restriction on political freedom (though it may be a bad idea for economic reasons).  The Swiss cantons could have done the same for their town churches.  Note that a restriction on a minaret is not a restriction on a mosque.

4. I favor greater Muslim immigration into the United States and I think Muslim emigration to Europe is working better than most people think.  I am happy to see that Switzerland has become a more cosmopolitan society, in large part by taking in more emigrants, including Muslims.  Nonetheless, call me old-fashioned, but I don’t think a Swiss town center should look like the photograph above.  I guess the Swiss don’t either."

La Suisse devient en effet plus cosmopolite, mais force est de constater que ce mouvement s’accompagne d’une certaine dose de "biais anti-étrangers" , pour reprendre le terme de Caplan, dont CH avait parlé ici, dont il me semble que le résultat de cette votation est un symptôme.


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Islam et Libéralisme

Isaac

Via le site de L’institut Turgot, un dialogue me laisse songeur. Je me concentre ici surtout la démarche de François Facchini, qui se propose de revenir sur les liens entre Islam et Libéralisme. J’en retiendrai plusieurs choses :

On semble à première vue proche d’une analyse à la Max Weber, relative à l’étique protestante et l’esprit du capitalisme, ou encore à la Avner Greif et son étude comparative de divers systèmes d’organisations de la vie marchande entre différentes cultures et modes d’organisation sociale. Seulement plusieurs différences sont à noter. Par exemple, si l’approche peut sembler se rapprocher d’un raisonnement institutionnaliste on remarque quelques affirmations que je trouve plutôt paradoxales : « L’histoire des modèles économiques des empires musulmans conduit donc à soutenir que l’islam n’a pas prédisposé les musulmans à découvrir le libéralisme économique à l’institutionnaliser. » Il y a ici une tension entre une vision très naturaliste du libéralisme et un désir de souligner son caractère construit, mais finalement très transcendant.

Là où le texte est intéressant c’est qu’il montre bien la difficulté résidant dans la construction d’idéaltypes au sein d’un raisonnement scientifique. Cela ressort particulièrement en ce que l’auteur ne semble faire aucune distinction entre l’idéaltype qu’il construit (l’islam) et la réalité des faits qu’il désir expliquer et comprendre. Au final, cela donne une impression de manque d’assise théorique, ce qui renforce l’impression que les affirmations sont souvent gratuites au regard de l’objectif de départ. Notamment, l’auteur ne nous explique pas pourquoi les individus sont amenés à suivre les règles. D’accord, l’Islam peut être considéré comme un ensemble de règles et de croyances,  or, pour expliquer pourquoi ces règles et croyances influencent la trajectoire des institutions économiques, il faut comprendre pourquoi les individus continuent à respecter ces règles, c’est-à-dire dans quelle mesure ces règles s’ « auto-renforcent ».

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L’émergence est-elle l’objet des sciences sociales ?

Isaac

Dans son livre de 1985, Anthony Giddens développe une idée plutôt intéressante consistant à faire de l’explication des phénomènes d’émergence le point commun de toutes des sciences sociales. En fait, son argumentaire se base sur l’idée que dans les sciences sociales, dans le cadre d’une explication par la raison (dont j’avais parlé ici), une idée scientifique n’arriverait jamais à se diffuser si elle se contentait de souligner ce que les hommes savent déjà, c’est-à-dire les effets voulus des actes volontaires. Il est en effet, non seulement plus intéressant, mais également utile de porter son attention sur 1/ les effets non désirés des actes individuels pris dans l’agrégation de ces actes individuels 2/ les effets non désirés des actes individuels pris de manière individuelle, 3/ les effets non désirés des actes non désirés. Bien entendu « non désiré » ne signifie en aucun cas « néfaste ».

Dans le cadre d’une analyse multi-niveaux de la société, Tony Lawson indique qu’un niveau social est dit « émergeant » si A) il émerge d’un niveau inférieur, B) il ne reste qu’en partie dépendant de ce niveau inférieur, C) ne dépendant pas entièrement de ce niveau, il agit en retour sur celui-ci. Cela me semble tout à fait coller avec ce que nous raconte Giddens :

1)    Dans le cadre des effets non désirés des actes conscients, pris dans le sens d’une agrégation de ces actes, on touche une analyse à au moins deux niveaux (action et structure), la structure étant le fruit des actes individuels mais non leur simple somme (propositions A et B de Lawson).

2)    Les effets non désirés des actes individuels pris de manière individuelle, nous sommes dans le cadre de la proposition C de Lawson, i.e. que le niveau émergeant du cas 1 rétroagit sur les croyances des agents en venant modifier les structures causales auxquelles ils étaient habitués et sur lesquelles ils fondaient leurs anticipations.

3)    Dans le cadre des effets non désirés des actes non désirés, nous nous situons dans le domaine de l’inconscient. Ce qui nous amène du côté de la psychologie, en ce qu’on s’intéresse à la frontière entre désir et action et là je ne suis pas compétent.

Il est donc possible d’affirmer que pour Giddens, l’objet principal de toute science sociale est l’émergence, et par conséquent que sans ce phénomène il n’y aurait pas d’utilité aux sciences sociales. En effet c’est parce que l’homme est incapable de connaître de manière précise les structures et causalités sous-jacentes qui fondent l’émergence qu’il lui est impossible de les introduire au cœur de ses desseins afin d’agir en conséquence (le phénomène émergeant est le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain, pour reprendre la célèbre expression d’Hayek). La définition de l’émergence est donc consubstantielle d’un manque de connaissance causale que les sciences sociales ont pour mission de pallier afin d’arriver à un monde d’actes volontaires aux conséquences désirées.

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Performativité et institutionalisme : the Searle’s connexion

Isaac

La notion de performativité des énoncés théoriques connaît aujourd’hui un vif regain d’intérêt dans le domaine de la sociologie économique, ceci essentiellement depuis la publication en 1998 d’un ouvrage collectif, dirigé par Michel Callon, Laws of the Markets. Le concept de performativité nous vient de la linguistique austinienne dont l’objectif était la découverte d’une frontière grammaticale entre énoncés constatatifs (de type : « Tony à un pull rayé ») et ceux qui constituent en eux-mêmes une action Lire la suite

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Appel à candidature

Isaac

Ce blog étant sûrement fréquenté par des personnes engagées dans un cursus universitaire et souhaitant, pourquoi pas, se lancer dans la merveilleuse aventure de la thèse, j’attire votre attention sur cet appel à candidature, lancé par le centre dans lequel j’ai moi-même été recruté (depuis maintenant plus d’une semaine), le Centre d’études interdisciplinaires Walras Pareto. N’hésitez surtout pas à poser vos questions si vous êtes intéressés.

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De la causalité en économie (2/3)

Isaac

Comme souligné dans le premier billet de cette série, le concept de causalité pose un certain nombre de problèmes que ce soit au niveau ontologique (quelle est la nature d’une cause ?) ou épistémologique (comment est-il possible d’inférer l’existence d’une cause à partir de l’observation ?). Partant de là, on se rend rapidement compte que le lien causal n’a pas le monopole de l’explication dans les sciences sociales, et plus particulièrement ici en économie. Dans son ouvrage, déjà cité lors du précédent billet, Bernard Paulré pointe du doigt au moins trois autres formes d’explications concurrentes à la causalité :

1) L’explication fonctionnaliste : Toute société humaine formant un tout composé d’éléments liés entre eux, l’interdépendance généralisée permet d’expliquer un fait ou un objet social par sa fonction dans le maintien du système. L’explication fonctionnelle est à la base (entre autre) du raisonnement en termes de coefficients de corrélation entre les différents éléments d’un système.On remarque ici que rien n’est dit sur les sens des relations car on évolue de fait dans un système fermé et figé, qu’il faut donc adapter à chaque cas particulier étudier (sur ce point, Geoffrey Hodgson, dont le maître des lieux est un fin spécialiste, fait figure de référence lorsqu’il nous explique que les différences institutionnelles entre les lieux et les époques « cannot be captured by differences in parameter values »).

Remarquons également qu’on se cantonne ici aux liens observables, la dépendance fonctionnelle n’est qu’une première étape vers la recherche de structures causales sous-jacentes (cette position est d’ailleurs celle du réalisme critique de Tony Lawson).

La théorie économique la plus célèbre utilisant, à mon sens, ce type d’argumentation est celle de l’équilibre général, initiée par Léon Walras. Ceci dans la mesure où les liens explicités sont des liens de dépendances et de co-détermination des taux d’échange et non de transformation des variables du système. Notons également, à la suite de Maurice Allais, que la notion de temps suspendu n’arrange pas les affaires de la causalité.

2) L’explication compréhensive : Ce type d’explication se base sur l’idée d’un privilège des sciences sociales, i.e que les faits sociaux sont immédiatement signifiants pour celui qui les observe. Cette position a été rendu célèbre par Max Weber et Wilhelm Dilthey avant lui. Notons que contrairement à Dilthey, qui semble rejeter de fait l’utilisation de la notion de causalité dans le cadre d’une étude de l’homme, Weber adopte une position plus nuancée, à l’instar d’Heinrich Rickert, en soulignant que l’explication compréhensive doit se laisser pénétrer par l’explication causale et que la compréhension peut être un moyen de rechercher les causes possibles d’un événement (nous sommes ici proches du principe d’abduction). L’éclairage est ici fait par les lois entre les différents objets et non par le lien de cause à effet.

3) L’explication par la raison : Il convient ici, pour expliquer l’agir humain, d’en revenir aux buts et aux motivations des agents intervenants dans tel ou tel phénomène. Il est possible de lier l’explication par la motivation et l’explication causale mais cela nécessite d’opérer un saut important en amalgamant volonté et action, la volonté n’étant pas ce qui est fait et la causalité n’étant effective qu’entre les faits.

(Il me semble que l’explication en termes d’axiome de l’action, ainsi que la praxéologie à laquelle elle donne naissance, que développe Mises participe d’une explication par la raison).

Ces trois types d’explications concurrentes ne le sont pourtant pas tant que cela, et Paulré de mettre en lumière le nécessaire enchevêtrement des explications. L’économiste comprendra aisément cela en ce qu’il est coutumier du fait : à une explication causale et mécanique (par exemple la théorie quantitative de la monnaie), il ne cesse d’accrocher des explications par la raison (les individus, pour une raison x ou y, agissent de telle manière lorsqu’ils sont confrontés à tel événement).

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De la causalité en économie (1/3)

Isaac

La notion de causalité a de tout temps posé beaucoup de problèmes en philosophie des sciences et j’aimerais profiter de ma lecture du moment pour revenir sur les grands débats qui ont marqué cette notion. En économie, la notion de causalité est pour le moins omniprésente, qui n’a jamais entendu un de ses enseignants lui répéter à longueur de journée : « attention, corrélation n’est pas causalité !! ». Et en effet, s’il est facile d’établir un lien fonctionnel entre deux événements, (quand la valeur A varie de x, alors B varie de y, ce qui permet d’établir un lien corrélatif entre A et B), il est beaucoup moins aisé de déterminer quel élément de A ou de B est premier par rapport à l’autre, lequel cause l’autre.

Il me semble que deux grandes questions se posent : celle de la nature de la causalité et celle de la forme du lien causal. C’est le premier point que j’aimerais explorer pour le moment.

En la matière, deux positions se dégagent (pour être sûrement un peu caricatural). Il est possible d’aborder la notion de causalité de deux façons : soit en se plaçant au niveau des objets physiques, la causalité serait donc une caractéristique ontologique des objets A et B, soit en se positionnant au niveau des représentations du monde physique, on chercherait donc à expliquer et non à révéler les principes intrinsèques.

Du côté de la posture ontologique, la première référence, connue de toute personne ayant une fois mis les pieds dans un cours de philosophie, est Aristote et sa fameuse histoire des 4 causes d’une statue :

- cause formelle : l’idée du sculpteur
– cause matérielle : les divers matériaux nécessaires
– cause finale : la raison de la confection
– cause efficiente : la cause d’où provient un effet, c’est-à-dire le sculpteur

C’est généralement la cause efficiente que l’on retient, définie par Aristote en trois points. A est la cause de B s’il y a 1) une temporalité spécifique (A précède B), 2) dépendance ontologique (l’effet n’existe pas sans la cause), 3) constance et nécessité du lien (les mêmes causes produisent les mêmes effets).

La position d’Aristote à longtemps été une référence, allant de paire avec un certain déterminisme symbolisé par la conviction profonde du mathématicien (pour faire court) français Pierre-Simon Laplace selon lequel  « Nous pouvons considérer l’état actuel de l’univers comme l’effet de son passé et la cause de son futur. Une intelligence qui à un instant déterminé devrait connaitre toutes les forces qui mettent en mouvement la nature, et toutes les positions de tous les objets dont la nature est composée, si cette intelligence fut en outre suffisamment ample pour soumettre ces données à analyse, celle-ci renfermerait dans une unique formule les mouvements des corps plus grands de l’univers et des atomes les plus petits ; pour une telle intelligence nul serait incertain et le propre futur comme le passé serait évident à ses yeux ». Le rôle de la science est alors clairement définit, expliquer c’est avant tout découvrir des causes d’un événement.

Il faudra attendre Hume (à ma connaissance et si quelqu’un peut m’en dire plus se serait avec plaisir) pour que soit rompu cette idée que « comprendre c’est comprendre les causes », pour reprendre l’expression de F. Bacon (« vere scire, per causas seire », pour le latin de cuisine). Hume qui en 1748, sort Kant de son « sommeil dogmatique » avec son essai sur l’entendement humain dans lequel il sort du point de vue ontologique de la causalité pour se diriger vers un scepticisme : la causalité n’est pas dans le monde mais dans l’esprit humain, à ce titre rien ne garantie jamais l’universalité d’un lien de cause à effet. Précisons la pensée du philosophe écossais : en bon empiriste qu’il est, Hume considère que la seul connaissance provient de l’expérience, hors la nécessité d’un lien causal et son universalité ne peuvent être prouvé par l’expérience. De manière plus générale, Hume souligne le problème de tout raisonnement inductif (ce que Popper nomme « problème de Hume »). Pour le philosophe écossais, la causalité n’est qu’une habitude de pensée fondée sur l’expérience quotidienne de l’être humain. Hume opère donc à un glissement certain : il ne se demande plus s’il est possible de connaître la causalité du monde, mais pourquoi les hommes croient en cette causalité ?

En résumé, pour Hume, un lien causal n’est ni connaissable par un raisonnement analytique (car l’effet n’est pas précontenu dans la cause), ni par un raisonnement synthétique (la limite de l’induction). C’est sur cette base que Kant développe l’idée d’un jugement synthétique a priori, telle que le principe de causalité, mais ça c’est une autre histoire.

C’est ainsi que s’efface l’idée d’une nécessaire recherche des causes et des effets de la part de la science. Effacement dont l’apogée est le positivisme d’Auguste Comte, rejetant d’emblée la notion de cause en ce que chercher la cause de A débouche nécessairement sur des considérations métaphysiques telles que la question de la cause première (le grand horloger, Dieu …). Sur les traces de Hume on trouve également Russel, pour qui la causalité n’est qu’une « relique des âges révolus », ou encore Wittgenstein : « la croyance au rapport de cause à effet est la superstition ».

A ce titre, l’explication causale n’a plus le monopole de l’explication en science, le prochain billet sera consacré aux alternatives développées à la suite du problème de Hume.

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Complémentarité institutionnelle ou la limite du principe des modèles

Isaac

Les difficultés économiques et sociales d’un pays pousse, de manière tout à fait normale, les dirigeants de ce dernier à se tourner vers l’extérieur pour trouver ailleurs des exemples d’une meilleure réussite. Cette manière de faire trouve son paroxysme dans l’obsession pour les « modèles » : anglo-saxons, rhénans, danois … tous y sont passés. Le parallèle à cela est la prolifération des indicateurs et classement internationaux : compétitivité, flexibilité, … . Ces deux mouvement se basent sur l’hypothèse qu’il serait possible de comparer froidement les modèles en fonctions de leur classement afin d’importer au sein d’un autre pays les architectures institutionnelles ayant si bien fonctionné ailleurs.

La notion de complémentarité institutionnelle est ici des plus efficace pour pointer du doigt l’erreur propre à l’obsession des modèles et des classement internationaux. Cette notion a, à ma connaissance, été largement popularisée par Masahiko Aoki, principalement dans son (superbe) livre, Fondements d’une analyse institutionnelle comparée, et indique que « la viabilité d’une institution d’un domaine [dépend] de la manière dont elle s’ajuste à une institution d’un autre domaine, et réciproquement » (p. 288).

Cette thèse est en fait l’idée de base qui traverse une grande partie de l’institutionnalisme : la réalité sociale est traversée par un continuum évolutif d’institutions, allant des moins formelles (croyances collectives, savoir tacite, …) aux règles de droit. Chaque strate institutionnelle a un mode de sanction particulier, mais leurs “bon fonctionnement” dépend toujours des autres strates, ceci parce que chaque agent économique se meut dans plusieurs institutions. Un cas particulier de ce phénomène est développé par Aoki dans cette article, dont CH avait parlé ici, dans lequel décrit un cas où les gains au sein d’un jeu (au sens de la théorie des jeux) sont influencés par les agencements institutionnels d’un autre jeu (indiquons également qu’une approche relativement similaire est développée par le sociologue Daniel Miller dans la seconde partie de ce texte).

En France, Bruno Amable (tout spécialement dans ce livre) est l’un des principaux porteurs du concept de complémentarité institutionnelle. Robert Boyer fait le lien entre complémentarité et modèles dans ce texte, et indique que

« La référence même, en termes de « modèle », suppose un ensemble cohérent de dispositifs institutionnels organisant la réactivité de l’économie tant aux aléas de court terme qu’aux transformations plus structurelles concernant l’économie internationale, le système technique ou encore le changement des attentes sociales. C’est précisément l’intérêt de l’hypothèse de complémentarité institutionnelle que d’éclairer cette question» (p. 13)

Ainsi, le résultat, en termes d’indicateurs, d’un ensemble d’institutions formelles est indissociable des institutions informelles, des croyances, des consensus sociaux qui lui sont liés. Sur ce point, on peut lire ce livre, par ailleurs très contestable dans ses conclusions, d’Algan et Cahuc, dans lequel ils défendent l’idée que les principales difficultés du “modèle français” proviennent en partie du climat de défiance régnant dans le pays .

C’est sur la base de ce constat que Boyer propose, non la copie bête et méchante de ce qui fonctionne, mais la recherche d’ « équivalents fonctionnels de ce qui fait le succès de ce modèle (ici le modèle danois) et réformer en conséquence les institutions et formes d’organisations existantes pour faire émerger les enchaînements vertueux correspondants » (p. 51).

Cette notion d’équivalent fonctionnel me semble d’une grande portée, déjà parce qu’elle justifie une vision très instrumentale et pragmatique de la science économique, ensuite parce qu’elle justifie que l’on s’intéresse à l’origine des préférences des agents, car celles-ci font parti du continuum institutionnel via la sélection de groupe et, ainsi, participent du principe de complémentarité institutionnelle.

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Génétique et aversion au risque

Isaac

Un article, tout droit sorti du Quarterly Journal of Economics, a récemment attiré mon attention : "Genetic Variation in Preferences for Giving and Risk Taking" (disponible ici). Ses auteurs se sont donnés comme objectif de déterminer les places respectives de l’acquis et de l’inné dans la détermination des préférences des individus relatives à l’aversion au risque et à l’altruisme (au don).  Pour ce faire, on effectue un ensemble de tests sur deux échantillons de jumeaux : un premier échantillon se compose de monozygotes, un second de dizygotes. Le but est de regarder la correspondance entre les résultats de chaque paire de jumeaux.

Deux types de tests sont effectués :

- Pour tester la propension à l’altruisme, un jeu du dictateur « modifié » : les agents doivent partager une certaine somme d’argent entre eux-mêmes et une œuvre de charité

-Pour tester l’aversion au risque, deux expériences : un système de pari et une simple question : « imaginons que vous gagniez 1 million de couronnes (l’étude est réalisée en Suède) et que l’on vous donne l’occasion (avec une certaine probabilité) de doubler une partie de la somme, combien risquez-vous ? »

Le raisonnement est alors le suivant : si l’on trouve des différences significatives de correspondance entre les deux groupes de jumeaux (monozygotes et dizygotes), alors il est possible d’en conclure une importance certaine de la génétique dans la variation des préférences.

La conclusion des auteurs est la suivante :

« We document a significant genetic effect on risk taking and giving, with genes explaining approximately 20 % of phenotypic variation in the best fitting models. The estimated effect of common environment, by contrast, is smaller. »

Ils complètent toutefois cette sentence en soulignant que l’héritabilité des caractères acquis comme innés peut-être propre à chaque population (ici, les jumeaux sont sélectionnés au sein d’une même population).

J’ai personnellement du mal avec ce type de travaux, premièrement parce qu’opposer inné et acquis me semble réducteur. Comme si on pouvait découper un individus en deux parties : une partie sociale, une partie génétique… Je pense que c’est plus complexe que cela. Secondement, est-ce le rôle de la science économique de chercher l’origine génétique des préférences des individus ? En tant que science sociale, ne doit-on pas se concentrer sur ce qui est social ? Ce sur quoi l’économiste et l’homme à une emprise ?

Je n’ai pas de réponse définitive à cette question.

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Les liens du matin (57)

* "Cinq regards sur la crises" – Le Monde

* "Nobel Prize Predictions" – Thomson Reuters

* "Retour vers le concours" – Mafeco

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Crise financière et performativité des énoncés

J’aimerais revenir sur une notion qui a déjà, par le passé, passionné les lecteurs de ce blog : celle de performativité des énoncés. Celle-ci désigne l’idée selon laquelle la science économique, plus que de simplement décrire le monde, l’influence dans sa construction et son évolution.

Dans son dernier livre (au sujet duquel on trouvera une note de lecture ici), André Orléan considère que la crise financière est

« l’occasion d’observer la puissance performative de la théorie économique, c’est-à-dire son aptitude à transformer la réalité. Loin de réduire son ambition à comprendre ce qui est, la théorie économique s’y découvre également, et peut-être même avant tout, comme étant une force qui construit le monde. » (p. 57)

Si nous considérons, à la suite de Kenneth Boulding (dont CH avait déjà parlé ici) 1) l’information qu’il contient comme l’unité ontologique propre à tout système social, en tant que celle-ci est à la fois « le produit de son passé et le déterminant de son évolution future », 2) que les agents utilisent une partie de cette information pour agir, alors toute émission d’informations par la science économique conditionne les comportements des agents.

Dans le cadre de la crise financière, Orléan souligne l’importance de la diffusion de la croyance relative à l’efficience du marché au sein du mouvement d’aveuglement au désastre (dont il reprend l’expression à Minsky), croyance provenant tout droit de la science économique et venant justifier l’évolution du marché du crédit bancaire vers une plus grande liquidité (via la titrisation) :

« Notons que ce projet de grande envergure possède, dans la théorie de l’efficience, un atout maître. En effet, celle-ci lui apporte une armature intellectuelle d’une grande cohérence et d’une grande richesse. Nous verrons d’ailleurs que son rôle a été considérable : elle inspire les réformes, elle élabore les raisons susceptibles de convaincre et elle fournit les techniques d’évaluation nécessaires au fonctionnement des marchés. » (p. 53)

Toutefois, et c’est un point important, Orléan s’empresse de préciser que ce mouvement n’est pas seul à l’origine de cette évolution, il en est même plutôt un amplificateur qu’un initiateur. En effet, sans perspective de gains, il est évident que les agents ne se seraient pas lancés dans un tel processus :

« Certes l’appât du gain a été un puissant moteur, mais cela n’aurait pas suffi. Il a fallu davantage. Il a fallu la croyance en l’efficience des marchés. Il a fallu cette convergence d’intérêts et de convictions pour rendre possible cette exceptionnelle transformation qu’a connue le système financier » (p. 58)

J’ajouterai cependant, pour reprendre la conclusion de CH dans ce précédent billet sur la performativité, que « les idées contribuent à aiguiller les intérêts ». En effet, l’intérêt des agents à la titrisation trouve sa source dans l’émergence d’une autre croyance (fortement liée à celle d’efficience des marchés) : celle d’un retournement de la courbe risque / gain, retournement qu’a laissé entrevoir la titrisation. C’est d’ailleurs une des idées que développe Frédéric Lordon dans son livre sur la crise (très proche de celui d’Orléan à bien des égards).

D’un point de vue général, la notion de performativité semble trouver sa place dans l’ensemble des analyses de la crise qui refusent les explications en termes d’irrationalité des agents pour se diriger vers une explication axée autour du fonctionnement normal des marchés financiers : le but n’y est pas de déceler la valeur fondamentale d’un actif mais de se conformer à une croyance collective (ce qu’Orléan nomme l’auto-référentialité). CH me paraît tout à fait dans cette lignée (voir ici).

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Quel économiste êtes-vous ?

Tyler Cowen met à profit sa connaissance du monde académique afin de se lancer dans une classification des économistes en fonction des liens qu’ils entretiennent entre vie professionnelle (la recherche économique) et vie privée (leurs positions relatives à la vie politique par exemple). Il dégage trois types d’économistes :

1) Ceux qui ne cherchent à faire aucun lien.

2) Ceux qui fondent leurs positions politiques sur leurs recherches

3) Ceux adoptant une position intermédiaire, que Cowen nomme les agnostiques.

Plus généralement, cette petite construction idéal-typique pose beaucoup de questions relatives au métier de l’économiste. Celle qui me vient tout particulièrement à l’esprit est relative à la fameuse distinction wébérienne entre le savant et le politique, ayant comme toile de fond la notion de neutralité axiologique. Dans une telle question, je pense que la première chose à faire est de bien différencier normatif et positif. Max Weber milite pour une neutralité axiologique dans les études scientifiques tout en ayant conscience qu’une construction théorique se fait toujours en intégrant un certain rapport aux valeurs. En effet, dans les sciences sociales comme dans les sciences dures, un fait n’est jamais brut, il est toujours le fruit d’une interprétation. Ainsi, il est relativement difficile de séparer « ce qui est », de « ce qui doit être », car « ce qui est » se révèle au monde par des catégories de pensée qui intègrent toujours un jugement normatif (« ce qui doit être »). Ce que j’aime dans cette posture c’est que position théorique et position personnelle se fondent l’une à l’autre.

Une fois considéré ceci, la taxinomie de Cowen reste tout de même pertinente car même en fondant positif et normatif, il est toujours possible de considérer qu’un économiste à une vie publique et une vie privée. Un commentaire de Steve Sailer est, sur ce point, particulièrement éloquent :

How about college professors who furiously denounce as racist anybody who mentions in public that blacks have higher average crime rates and lower average IQs, but who, when looking for homes for their children, carefully search out neighborhoods and school districts with few blacks?

Au-delà du caractère honnête ou non du chercheur, il me semble que cette réflexion prête à réfléchir en pointant du doigt un élément important : l’économiste est lui-même un agent économique. Pour sortir du caractère moralement condamnable du chercheur raciste, prenons un autre exemple : il y a peu de temps, CH nous gratifiait d’un billet concernant le paradoxe de l’épargne. Il est possible, et même probable, de voir un économiste thésauriser alors même qu’il se veut, sur le plan académique, keynésien de la première heure ! Est-t-on ici dans une strict question d’honnêteté intellectuelle ? Je ne le pense pas forcément, le fait est que l’économiste, en tant qu’agent économique, ne fait pas le même calcul selon qu’il est en position d’économiste ou en position de père de famille.

Ceci n’est pas sans rappeler un récent billet de Yannick Bourquin sur les "incohérence temporelles".

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Pourquoi respectez-vous vos promesses ?

Introduction par le maître des lieux : je suis heureux d’annoncer l’arrivée d’un nouveau contributeur régulier sur ce blog, isaac, néo-doctorant qui apportera ses connaissances et compétences en histoire de la pensée et en épistémologie économiques. Voici son premier billet.

Cette question peut paraître anodine, elle a pourtant mené à bon nombre de réflexions tant en philosophie qu’en économie. A ma connaissance, David Hume est un des premiers à s’étendre sur cette question dans son Traité de la nature humaine. Le problème de Hume est simple : la formule verbale qu’est la promesse doit être, pour être respectée, l’expression de la volonté. Or, rien ne garantit la réification de cette volonté au moment de la réalisation de la promesse : « il est certain que, par nature, nous ne pouvons pas plus changer nos sentiments que les mouvements des cieux ». C’est alors avec la plus grande difficulté que l’on imagine la possibilité même d’un échange différé dans le temps ou l’espace en ce que le transfert de propriété se trouve relié à la possession physique par un engagement purement verbal :

« on ne peut transférer la propriété d’une maison particulière distante de vingt lieues, car le consentement ne peut-être accompagné de la délivrance, qui est une circonstance requise »

L’impossibilité à laquelle se voit confronté Hume est en fait celle propre à l’individualisme méthodologique dans son ensemble : de la seul explication partant des comportement individuels on ne tire que peu de choses, le résultat de l’échange apparaît comme indéterminé. C’est certainement pour cela que Hume sera largement évoqué et discuté par des auteurs comme Hayek ou encore Commons, le premier ayant pointé du doigt les problèmes d’une approche purement individualiste comme pouvait l’être la praxéologie à la Mises, le second étant l’un des pères fondateurs de l’institutionnalisme américain (avec Veblen). Et en effet, Hume est ici très proche de Commons sur un point précis : la dislocation de la propriété physique et la propriété légal, de la délivrance et du consentement. C’est sur la base de la même distinction que Commons introduit la nécessité de l’intervention d’un tiers : l’institution, comme la condition de réalisation logique de l’échange, étant donné le problème de la promesse. L’institution pouvant prendre la forme d’une croyance collective comme d’un état autoritaire.

Ce problème de la promesse est loin d’être marginal, on en trouve des traces un peu partout dans la théorie économique. Elle est même, sous une forme il est vrai un peu différente, au cœur de débats important ayant tendance à structurer la théorie économique. L’exemple le plus connu est certainement celui d’Edgeworth et de sa fameuse boîte, que tout étudiant en économie connaît par cœur… . Edgeworth construit sa boîte afin de modéliser l’échange entre deux agents économiques voulant maximiser leur utilité (voir ici pour un résumé). La conclusion d’Edgeworth est alors sans appel : il est impossible de déterminer à l’avance les taux d’échanges qui seront pratiqués, ceux-ci dépendront des forces de négociations en présence. Si on se cantonne aux seules hypothèses relatives aux caractéristiques et motivations des agents, rien ne peut être dit, tout peut arriver. Comment alors expliquer que les individus s’engagent dans l’échange ?

Chose importante, pour lever cette indétermination deux attitudes ont été adoptées : 1/ conserver l’individualisme méthodologique, le modèle d’équilibre général introduit un certain nombre d’hypothèses institutionnelles : il existe pour chaque bien un prix connu de tous et les agents sont preneurs de prix 2/ endogénéiser ces hypothèses sous la forme d’institutions, véritables objets d’étude de la théorie économique, c’est la position des approches institutionnalistes.

Cette dichotomie a maintenant bien vieilli, mais je ne peut m’empêcher d’y penser lorsque je fait une promesse à quelqu’un.

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