Le coût social de l’émulation socioéconomique

L’économiste Robert Frank défend depuis de nombreuses années un principe de taxation de la consommation ostentatoire découlant de l’émulation socioéconomique (voir notamment son ouvrage The Darwin Economy). L’argument de Frank est qu’une partie de notre consommation n’est pas le produit de notre désir d’acquérir des biens ou des services intrinsèquement utiles, mais qu’elle s’explique par son insertion dans une forme de compétition sociale où il ne s’agit pas seulement de consommer des produits satisfaisant (ou optimaux) dans l’absolu, mais aussi étant donné ce que consomment les autres membres de la société. Cette émulation socioéconomique peut être causée soit par certaines préférences « sociales » (l’envie, l’ostentation) mais aussi par des facteurs tels que des problèmes informationnels (la consommation de certains produits signalant alors des propriétés spécifiques). L’économiste Matthew Kahn fait quelques remarques intéressantes sur les arguments de Frank dans deux billets. Il souligne en particulier que tout le raisonnement de Frank fait abstraction de l’offre en posant comme hypothèse que celle-ci est homogène et que les consommateurs évaluent la qualité des biens selon une unique dimension (ou, dans le cas du marché du travail, que les firmes évaluent la qualité des travailleurs selon une seule dimension). J’apporte plus bas quelques compléments et précisions.

Il est intéressant d’essayer de décomposer la formation du coût social que Frank attribue à l’émulation socioéconomique. Prenons le graphique ci-dessous. En noir, nous avons les courbes (ici des droites) qui décrivent la situation « normale » sur un marché classique : l’offre est croissante par rapport au prix, la demande décroissante, et la pente de chacune des courbes dépend de l’élasticité-prix.

Offre Demande 1

Considérons maintenant le marché d’un bien ou d’un service pour lequel il y a émulation socioéconomique. Cela peut être le marché d’un produit de luxe ou, pourquoi pas, le marché de l’éducation dans un système concurrentiel :

Offre Demande 2

La droite rouge et la droite bleue décrivent respectivement l’offre et la demande sur un marché où se produit de l’émulation socioéconomique. Quelles sont les différences entre les deux types de marché. On voit qu’il y a deux mécanismes différents qui expliquent le passage de l’équilibre A (celui correspondant au marché classique) à l’équilibre B (celui correspondant au marché avec émulation). Tout d’abord, la droite d’offre est devenue verticale : cela s’explique par le fait que l’émulation socioéconomique est le produit d’une compétition sociale où il s’agit pour les consommateurs d’avoir non pas un produit satisfaisant ou optimal dans l’absolu mais relativement à ceux possédés par les autres consommateurs. Dans une compétition, par définition, il ne peut y avoir qu’un seul vainqueur. De même, il ne peut y avoir par définition qu’une seule meilleure école ou qu’une seule plus grande maison du quartier. De ce fait, l’offre de biens ou services « les meilleurs » est forcément limitée et, dans l’absolu, totalement inélastique par rapport au prix. Il y a par ailleurs un second mécanisme qui entre en jeu : la droite de demande se déplace vers le haut. Ce déplacement s’explique par le fait que la consommation du produit n’est plus seulement liée à des préférences pour les qualités intrinsèques du produit, mais aussi à des préférences sociales où le fait de posséder le bien lorsque les autres ne le possèdent pas est valorisé. En conséquence, la disposition à payer des individus est forcément plus élevée que pour un produit classique. Plus précisément, la magnitude de déplacement de la courbe d’offre correspond très précisément au coût d’opportunité supplémentaire que les demandeurs sont prêts à consentir du fait de l’émulation socioéconomique résultant de leurs préférences sociales.

Le « coût social » de l’émulation socioéconomique correspond alors tout simplement à l’aire du rectangle P’-B-A-P*. Il est important de voir que ce sont ces deux mécanismes conjugués qui expliquent la génération du coût social. Le seul déplacement de la courbe de demande (lié aux préférences des consommateurs) n’est responsable que d’une partie de la perte de bien-être des consommateurs ; la structure de l’offre accentue en effet cette dernière. A contrario, la seule structure de l’offre ne saurait expliquer seule l’intégralité de la perte des consommateurs. Notez à ce sujet que le courbe d’offre sur le marché avec émulation peut être placée ailleurs, notamment si l’on suppose que l’offre de produits « les meilleurs » est forcément réduite. On peut alors obtenir un graphique tel que celui-ci :

Offre Demande 3

Ce dernier graphique permet de souligner un premier point important : le « coût social » de l’émulation n’en est pas totalement un. Dans le deuxième graphique, le rectangle P’-B-A-P* correspond certes à une perte pour les consommateurs, mais l’intégralité de cette perte est captée par les offreurs du produit. Ce n’est pas très surprenant car ce revenu supplémentaire capté par les offreurs correspond en fait à une quasi-rente liée à l’inélasticité-prix de leur offre. Dans le troisième graphique en revanche, le triangle ABC correspondrait à un authentique coût social, tandis que le rectangle P’-B-C-P* correspond lui au surplus issu de la rente des offreurs. Toutefois, il n’est pas évident de donner une interprétation économique précise au triangle ABC, dans la mesure où on s’intéresse ici à l’offre de deux biens différents, et non pas à la réduction de l’offre d’un même bien suite à une interférence sur le marché.

Cela interroge la préconisation de Frank de taxer la consommation issue de l’émulation sociale. Taxer la consommation revient à augmenter le prix du produit afin de faire internaliser aux consommateurs le coût social de leur émulation. Mais, d’abord, il ne s’agit pas d’un réel coût social, puisque ce « coût » est en fait un revenu supplémentaire pour les offreurs. La taxe doit donc plutôt s’interpréter comme une redistribution du revenu des offreurs vers les consommateurs. Cependant, et c’est une deuxième remarque, l’instauration d’une taxe engendrerait exactement le même genre de passage que celui du graphique 2 au graphique 3 ci-dessus, générant alors une « vraie » perte sèche, d’une ampleur néanmoins moindre que le triangle ABC (puisque la demande ne change pas).

Cela m’amène à la remarque de Matthew Kahn concernant le fait que tout le raisonnement de Frank repose sur une hypothèse implicite concernant la structure de l’offre (et qui correspond à une droite d’offre verticale). Kahn suggère que sur un plan théorique, rien ne dit que la structure de l’offre devrait être telle que Frank la suppose. Par exemple, si l’on considère qu’il faut être mieux habillé que les autres candidats pour un entretien professionnel afin de « faire bonne figure » parce que le fait de bien s’habiller serait perçue (de manière erronée) comme un signal de sérieux, la concurrence sur le marché devrait favoriser des entreprises embauchant des candidats sérieux et compétents s’habillant comme des hippies. De la même manière, sur le marché des produits, différents consommateurs peuvent valoriser le même type de bien pour différentes raisons, permettant alors l’émergence d’une offre hétérogène avec des produits concurrents (imparfaitement) substituables, annulant au moins en partie les phénomènes de rente. Comme le note Kahn, il s’agit là d’un problème empirique que l’on ne peut trancher par la seule abstraction. Toutefois, plusieurs remarques peuvent être faites concernant cette critique.

Tout d’abord, comme je l’ai souligné plus haut, la structure de l’offre n’est pas le seul mécanisme qui génère le coût social de l’émulation. Même avec une courbe d’offre « classique », le fait que les consommateurs possèdent des préférences sociales les poussant à l’émulation est suffisant pour engendrer une perte de surplus pour les consommateurs (certes moindre qu’avec une droite d’offre verticale). On peut bien sûr discuter de la réalité de ces préférences sociales qui poussent à la comparaison envieuse mais il me semble que l’introspection comme certains travaux expérimentaux ou empiriques attestent de leur existence. Par ailleurs, il y a une dimension logique dans l’argument de Frank qui semble échapper à Matthew Kahn. Lorsque ce dernier se demande « Why can’t the number of excellent universities and their number of slots increase? », il ignore que le problème n’est pas le nombre « d’excellentes » universités mais le nombre de « meilleures » universités. Or, bien qu’il puisse y avoir potentiellement un grand nombre d’excellentes universités, par définition il ne peut y avoir que dix « 10 meilleures universités » (et on peut gager que le nombre de places qu’elles offrent est forcément limité, si elles veulent rester les meilleures). Dès lors que le nombre de places à pourvoir dans les entreprises est limité et que ces dernières font face à des problèmes d’information lors de lors recrutement, le fait d’avoir fait ses études dans l’une des meilleures universités (et non seulement une excellente université) est, et restera, un signal relativement crédible.

Cela suggère, et ce sera ma conclusion, que si l’on considère qu’il y a bien un coût social de l’émulation qu’il faut réduire, il n’y a malheureusement pas de solution « all inclusive » comme une taxe. Lorsque l’émulation est lié à des problèmes informationnels, il faut agir en amont et résoudre les problèmes informationnels. Lorsque l’émulation résulte des préférences sociales des individus, il faudrait dans l’idéal agir sur les préférences des individus. Pas une mince affaire, il faut le reconnaitre.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Le coût social de l’émulation socioéconomique

  1. Je crois que le « surplus social » associé à la taxe proposée par R. Frank est un doux rêve. En revanche, elle pourrait en théorie générer un « surplus fiscal » pour le percepteur d’impôt, puisque la quantité demandée est peu sensible au prix. On devrait donc s’attendre à ce que la fiscalité exploite déjà le filon. Or, ce n’est pas du tout le cas, au contraire. Deux exemples :

    1) Traditionnellement, le tabac, l’alcool, le jeu, la drogue sont des biens dont la quantité demandée est inélastique au prix ; et ils sont fortement taxés. Mais ils sont tout le contraire d’une consommation ostentatoire ou de biens positionnels. Les gens aux revenus modestes supportent souvent l’essentiel de cette fiscalité. Cela ne semble pas coller avec un modèle à la Robert Frank.

    2) A l’inverse, le prix Nobel – comme d’autres prix – est une institution par laquelle on subventionne l’émulation sociale (au lieu de la taxer). Dans la vision de R. Frank, on devrait donner le prix Nobel à tout le monde, ou le rendre payant (…) et cela permettrait de générer un surplus social. Ce raisonnement par l’absurde est un peu facile, mais nous permet de voir que l’émulation sociale a ici des bénéfices qui sont activement recherchés. Elle constitue tout simplement une incitation au travail, à la créativité.

    Dans son livre « L’envie », Helmut Schoeck offre une analyse sociologique du sentiment d’envie, qui est le ressentiment éprouvé par celui qui est en bas de l’échelle sociale. Cette émotion est considérée comme nuisible, socialement déstabilisante, inquiétante pour ceux qui sont en haut de l’échelle. Pourtant, il met en garde contre l’utopie égalitariste qui promet de supprimer l’envie en réalisant l’égalité des conditions. L’envie, d’après lui, ne peut pas être éliminée de la société, et si on tente de la chasser en égalisant les revenus, elle ira se nicher ailleurs.

    Il me semble que l’on peut faire la même critique à l’égard du projet de R. Frank. La poursuite de la réussite sociale conduit à des activités qu’il considère comme inutiles, voire nuisibles, et qu’il souhaiterait taxer comme des externalités. Mais un tel projet est-il réaliste ? Un dernier exemple :

    3) C’est celui de la Nomenklatura soviétique : en URSS, les hiérarques du Parti ne pouvait pas étaler leurs comptes en Suisse, leur datcha et leurs montre de luxe, mais ils continuaient de rechercher la distinction sociale. Ils le faisaient en parlant : la façon de s’exprimer des dignitaires du PC était reconnaissable et les distinguait du Russe de la rue. Quelle taxe aurait permis d’éviter cela, et quelle meilleurs allocation des ressources (surplus social) pouvait-on en attendre ?

  2. elvin

    de toute façon, la simple idée de taxer quelqu’un sous prétexte qu’il ne se comporte pas comme je pense qu’il devrait se comporter est moralement répugnante.

    • Oui, mais on peut quand même étudier la question sous l’angle utilitariste, à condition de se limiter à des groupes fermés : club, entreprise, école, etc. Dans ces groupes, on peut se demander si l’émulation et la compétition ont plus d’avantages que d’inconvénients. Ce n’est plus une question éthique (puisque l’on peut choisir d’adhérer ou de quitter le groupe) mais cela devient une question empirique comme l’écrit C.H.

      Par exemple, dans les écoles, l’émulation sociale est souvent « dirigée » dans un certain sens qui plairait à R. Frank. Ainsi, on encourage(ait) la compétition entre élèves en distribuant des prix aux premiers de classe, mais on la décourage avec un réglement intérieur qui interdit les vêtements de marque trop voyants.

      Du coup je me pose une question sur R. Frank (que je n’ai pas lu) : a-t-il étudié la manière dont les groupes privés gèrent ces questions ? Il est si facile de succomber à l’illusion qui veut que tout « problème » requiert nécessairement une « solution » étatique…

      • Titan

        Concernant votre premier biller GSF, et particulièrement dans votre dernier point, vous estimez que tout signe de l’émulation sociale est un mérite individuel qui doit être récompensé en numéraire, et que cette récompense permet une répartition optimale et juste des ressources.
        Mais quel mérite peut-on attribuer au succès de la bourse, à la logique des actionnaires sur le développement du salariat?
        Il s’agit bien d’un coût social, car les actionnaires désirent plus d’argent.
        Est-ce que ces bénéfices vont vers une meilleure allocation des ressources pour l’économie, hormis l’économie du luxe?
        Il semblerait que non, et que donc le coût social existe bel et bien, dans sa version forte, avec des dangers pour l’économie. Enfin, y a t’il plus de mérite à encaisser le Prix Nobel pour sa pomme, plutôt que d’en prélever quelques pourcents pour faire une école en Afrique?
        D’autres part, et en accord avec l’économie, je pense que le talent, à la différence du mérite, ne se rémunère pas par convention.
        Mais régler des problèmes d’injustice n’est pas poser une nouvelle convention, c’est orienter les acteurs pour maintenir l’équilibre de la convention initiale en corrigeant certaines externalités négatives.

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