Elster et la crise des sciences sociales

Jon Elster est certainement actuellement l’un des plus grands connaisseurs des sciences sociales, de leurs méthodes et de leurs résultats. Quand un tel auteur s’exprime au sujet de ce qu’il appelle "la crise des sciences sociales" (voir ici et ), votre croyance a priori dans l’importance et l’intérêt de son propos est donc normalement plutôt forte. Les sciences sociales sont-elles donc réellement en "crise" ?

Elster s’attaque à ce qu’il appelle "l’obscurantisme" ou, dans des termes encore moins diplomatiques, bullshit.  Même s’il ne définit pas explicitement le terme, par obscurantisme Elster entend des discours revêtant l’apparat scientifique mais qui reposent sur des méthodes menant au mieux de manière prévisible dans une impasse, au pire conduisant à des catastrophes sociétales. Deux formes d’obscurantisme sont distingués. D’abord, le soft obscurantism, dénoncé par nombre d’auteurs depuis maintenant un certain temps, et dans lequel on retrouverait pêle-mêle le structuralisme de Levi-Strauss, le fonctionnalisme de Bourdieu (?!) et Foucault, le post-modernisme, le marxisme ou encore la psychanalyse.  Ensuite, et c’est plus original, Elster repère un hard obscurantism qu’il associe à la science économique et à une partie de la science politique lorsque ces disciplines font usage de la modélisation et de l’analyse quantitative.

Comme je l’ai dit en commençant ce billet, Elster est un spécialiste des sciences sociales et même si sa dénonciation de l’obscurantisme de la science économique peut en irriter plus d’un (dont probablement un certain nombre de lecteurs du présent billet), son argument ne peut pas être balayé d’un revers de la main. Je n’ai pas grand chose à dire concernant le soft obscurantism, faute des compétences requises. Sans être un grand amateur de ses travaux (certainement parce que je ne les connais pas assez bien), j’aurais quand même tendance à considérer qu’associer la sociologie de Bourdieu à la psychanalyse ou au post-modernisme est quelque peu excessif. Il est de bon ton parmi les philosophes et social scientists anglo-saxons de se moquer du flou qui entoure les concepts clés de la sociologie bourdieusienne, mais c’est bien peu pour qualifier cette dernière d’obscurantisme.

Cette idée de hard obscurantism est évidemment un peu plus intrigante. Elster cite quatre types de travaux : la théorie du choix rationnel, l’analyse des réseaux, l’agent-based modeling et l’analyse quantitative à base de méthodes statistiques et économétriques. Elster avoue son incompétence pour se prononcer définitivement sur les deuxième et troisième et concernant l’analyse quantitative, emprunte à d’autres des critiques sommes toutes assez connues (et convenues ?). N’étant pas moi-même un grand connaisseur des méthodes quantitatives, je m’abstiendrai de tout commentaire. Les arguments d’Elster concernant la théorie du choix rationnel (domaine dans lequel il a une incontestable expertise) sont très intéressants (au passage, cet ouvrage d’Elster est un must-read) même s’ils ne sont pas fondamentalement nouveaux. Pour résumer : 1) la théorie du choix rationnel (en particulier la théorie des jeux) souffre d’indétermination et 2) les agents ne sont pas rationnels dans le sens postulé par la théorie. Le problème de l’indétermination est sérieux : si l’on accepte les hypothèses de la théorie, notamment concernant le comportement des agents, on ne peut ni prédire ni expliquer les choix des agents et l’équilibre qui en résulte. C’est l’une des raisons pour lesquelles les économistes sentent de plus en plus le besoin d’incorporer les institutions (normes, conventions) dans leurs analyses des choix en incertitude ou dans les interactions stratégiques. Comme c’est un thème récurrent de ce blog, je ne vais pas plus loin. Le deuxième argument est plus connu mais aussi plus problématique. Elster propose une longue liste de biais et autres déviations aux canons de la rationalité répertoriés par certains économistes et psychologues. Il me semble qu’ici, on peut rétorquer à Elster plusieurs choses :

* l’économie comportementale révèle certains des biais dans le cadre hautement artificiel des expériences contrôlées en laboratoire. On ne peut ignorer certaines critiques qui accusent les économistes comportementaux de recourir à des protocoles non scientifiques ou de ne pas démontrer la signification économique de ces biais.

* Même si ces biais sont avérés, les mécanismes d’agrégation au travers d’arrangements institutionnels spécifiques (système d’enchère, concurrence sur le marché, etc.) peuvent les neutraliser, ou en tout cas ne pas remettre en cause les résultats théoriques découverts à partir de l’hypothèse de rationalité (cf. l’économie expérimentale à la Vernon Smith and Co).

* La théorie du choix rationnel propose un moyen de représenter le comportement d’agents dont les préférences satisfont certaines hypothèses qui ne sont pas si fortes que cela. Il n’est pas nécessaire de présupposer que les agents font les calculs que l’économiste écrit pour décrire leur comportement.

* La valeur scientifique des modèles théoriques ne réside pas dans leur caractère représentatif d’un système ou d’un mécanisme social donné mais dans leur capacité à accroître notre compréhension de mondes "crédibles" ou "possibles" dont on a des raisons penser qu’ils partagent certaines caractéristiques avec le phénomène qui nous intéresse.

Au-delà de ces remarques, il me semble qu’Elster a totalement raison de souligner la nécessité pour les économistes (en particulier) de mieux prendre en compte l’histoire dans la construction de leurs modèles théoriques. Par ailleurs, si l’on accepte la notion d’obscurantisme proposée par Elster, la manière dont il explique la reproduction de l’obscurantisme dans les sciences sociales est extrêmement intéressante. Il évoque en particulier deux mécanismes : le mind-binding et l’ignorance pluraliste. Ce que Elster appelle mind-binding n’est en fait rien d’autre que le fait d’être enfermé dans un équilibre sous-optimal et où chaque agent a rationnellement intérêt à se conformer à ces pratiques inefficientes, même s’il en a conscience (ce qui, d’après Elster, n’est pas forcément le cas des économistes). L’ignorance pluraliste consiste pour un agent à falsifier ses préférences pour se conformer à ce qu’il croit être les préférences des autres agents. Si tous les membres d’une population font ainsi, il en résulte des comportements qui s’écartent des préférences "réelles" des agents.

Il est clair que des mécanismes psychologiques et institutionnels peuvent expliquer la perpétuation de certaines pratiques et croyances scientifiques. Des dispositifs tels que l’agrégation du supérieur en économie sont forcément de nature à organiser une sélection sociale sur la base de critères correspondant aux croyances de ceux qui sont en position de les définir. Il est intéressant de noter le caractère auto-réalisateur du processus social sous-tendu par les institutions de la science, ce qui incidemment rend assez délicate à soutenir la charge d’obscurantisme développée par Elster : est scientifique ce que les institutions scientifiques ont validé comme tel. Si l’obscurantisme désigne des postures qui n’ont que l’apparence de la scientificité alors même qu’elles sont validées par les institutions de la science, c’est fondamentalement ces dernières qui sont mises en cause. Raison pour laquelle la critique d’Elster appelle à aller plus loin, et à s’interroger, par exemple, sur les pratiques bibliométriques ou sur certains mécanismes de promotion (agrégation, tenure dans les pays anglo-saxons, etc.).

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3 Commentaires

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3 réponses à “Elster et la crise des sciences sociales

  1. Merci pour les articles d’Elster. À propos du mot "bullshit" j’en profite pour recommander le petit essai "On bullshit" de Harry Frankfurt.

  2. Bonjour, post tres interessant. Je ne connais pas a fond le travail d’Elster, si ce n’est au travers de son livre "L’irrationalité" et des quelques extraits que je viens de lire. Et de ce que je vois, il mene un combat d’arriere garde sur la rationalite, et ensuite ne se prive pas de donner son avis sur des sujets qu’il ne maitrise pas.

    Le post repond tres bien a la plupart des critiques qu’on peut lui adresser. J’ajouterais deux choses:
    1. Dans l’irrationalité, il affirme qu’il faut remplacer les modeles par une boite a outil des observations d'(ir)rationalité des etres humains. Pourtant, ca me semble un peu fumeux d’essayer d’expliquer quoique ce soit simplement a partir d’une collection de cas particuliers.
    2. Concernant les modeles, il colporte les memes incomprehension que les medias francais et etrangers, simplement en ne sachant pas du tout ce qu’est un modele! Mettre ds un meme panier les regressions, les modeles a anticipations rationelles et LTCM, ca montre clairement qu’on melange tout!

  3. Titan

    La TCR n’est pas une théorie générale et alors? Existe t’il une théorie du tout? Non, et cela n’invalide pas les sciences. Pour critiquer l’individualisme méthodologique, il faut voir qu’il n’a rien a avoir avec un quelconque atomisme, mot utilisé à tord par C.Menger, ce que je doute pour Elster. La TCR se fonde sur: un postulat individualiste P1, le postulat de la compréhension P2 (un comportement, une attitude ou une croyance ont un sens pour l’acteur que l’observateur peut toujours en principe reconstruire) et le postulat de la rationalité P3 (le sens pour l’acteur de tel comportement, de telle attitude, de telle croyance réside dans les raisons qu’il a de les adopter).
    Les fonctionnalistes retiennent le modèle instrumentaliste; postulats 1 à 4
    Becker avance que la TCR est la seule capable d’unifier les sciences social
    Des moralistes classiques comme LaRochefoucauld avaient annoncé la TCR en proposant d’ériger l’amour-propre comme théorie générale.
    Scheler avance que l’utilitarisme met à jour le "pharisaïsme" des sc sociales
    L’action rationnelle propose des modèles sans boite noire: " rationnal action is its own explanation", Hollis.
    Max Weber y voit l’avenir de la sociologie; "si je suis devenu sociologue, c’est pour mettre fin à cette industrie à base de concepts collectifs, dont le spectre rôde toujours parmi nous".
    Tocqueville et son livre l’ancien régime et la révolution au XVIIIème entre la France et l’Angleterre, ou Root dans une étude de sociologie comparative concluent brillament que la politique anglaise favorisant les producteurs de grain est meilleure que la politique française incitant les consommateurs de grain. Cette approche en termes de coût/avantage explique donc les effets macro par le faisceau de pouvoir des acteurs. (les conditions d’information complète et d’autonomie décisionnelle sont réunies)
    Rousseau dans son discours sur l’inégalité.. reprend les outils de la TCR, par le fait de penser qu’accepter des contraintes politiques n’est intéressante que si on suppose le citoyen égoïste, théorie politique repris par Hobbes.
    L’économiste A.Smith montre un exemple de rationalité axiologique quand il s’intéresse au salaire des soldats plus faibles que les mineurs, dans la Richesse des nations. Ces croyances expliquent la faiblesse de la TCR à élucider les paradoxes du vote, de l’ultimatum.
    Mais des études de psychologie sociale nous montre que les individus agissent toujours par raison (Kanheman et Tversky).
    Friedman (1953) dira contre V.Mises de quel droit supposer les postulats supplémentaires comme le postulat P4 d’égoïsme, le postulat P5 de conséquentialisme. Ce sont ces ajouts qui ruinent toute analyse sociologique pour gratifier la psychologie de l’homo œconomicus.
    C’est pourquoi, on ne peut pas donner tord aux classiques; Marx, Sombart et Simmel, Tarde et Durkheim, ni aux modernes; Coleman, Hardin, Kuran, Oberschall avec le succès connu dans années 50-60 de ; Down, Buchanan, Tullock et Olson. Sinon on rejette le bébé avec l’eau du bain.
    Maintenant, je pense que tout lecteur peut rationnellement faire son choix. Sachant que la raison peut avoir une résonance affective; Hume "La raison est la servante des passions". Mais selon R.Boudon, exemple de la théorie atomistique de l’acteur social, Weber dans sa célèbre typologie de l’action ne se contente jamais d’évoquer les passions ou l’attachement de l’acteur social à la tradition pour expliquer un phénomène social

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