Archives Mensuelles: octobre 2011

To blog or Not to Blog

C.H.

Comme l’a rappelé récemment Stéphane Ménia sur Econoclaste, "la blogosphère économique [française] est très indigente". Ce qui surtout fait cruellement défaut (et ceci sans manquer de respect aux blogs d’une qualité indéniable tenus par des doctorants/enseignants/universitaires-pas-superstars) c’est la quasi-absence de grands économistes français développant de véritables discussions académiques mobilisant les éléments les plus à la pointe de la théorie économique (ou pas – cf. les sempiternels débats autour de ISLM aux EU) pour proposer des réflexions sur l’actualité économique. Aux Etats-Unis, la densité et la qualité des blogs sont telles qu’aujourd’hui la blogosphère est le théâtre de véritables débats quasi-académiques de très hautes tenues.

Cet article de Paolo Manasse sur Vox indique que les blogs économiques am&ricains ont de plus un véritable impact académique : un papier cité par Marginal Revolution ou Freakonomics voit immédiatement son nombre de téléchargements augmenter et tenir un blog reconnu est un gage de notoriété au sein même du monde académique. L’auteur compare cette situation avec celle de l’Italie, où comme en France le nombre de blogs tenus par des économistes universitaires est faible. Il suggère plusieurs hypothèses pour expliquer ce fait :

  • Italy’s ‘economic literacy’ is far below that of the US, and this implies lower benefits from blogging;
  • Italy’s concentration of media ownership is far larger in Italy, which leaves less room for individual initiatives;
  • Italian (European) economists share a Catholic/post-Marxist culture which places much less confidence on individual, as opposed to collective, achievement;
  • The ‘market size’ is much lower in Italy, also due to language barriers, and this limits the gains from blogging;1
  • The benefits of personal (nonmarket) networks in Italy are far larger than the benefits of market-oriented activities such as blogging.

Je suppose qu’une partie de ces hypothèses est transposable à la France, en particulier la 1 et la 4 (et éventuellement la 5). Ce qui est certain, c’est que l’obsession bibliométrique croissante qui touche la recherche académique française en économie ne devrait pas arranger les choses dans l’avenir. Pourquoi dépenser son temps "gratuitement" à écrire sur un blog alors qu’il pourrait être utilisé pour jouer à la "guerre des étoiles" en écrivant une énième version d’un papier qui a déjà été publié 3 fois (je caricature un peu) ? Les coûts d’opportunité liés au fait de bloguer sont quand même très importants. La fonction d’utilité des économistes blogueurs français doit avoir une drôle de tête…

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Le (nouvel) esprit du capitalisme

C.H.

Le titre de ce billet ne m’est pas inspiré de l’ouvrage de Boltanski et Chiapello mais plutôt de ce récent article de The Economist qui propose une intéressant analyse des mouvements de contestation « anti-capitalisme » qui se multiplient dans le monde. La lecture de cet article m’a tout de suite fait penser à l’ouvrage de Karl Polanyi, La grande transformation, et à sa fameuse thèse du double mouvement. Polanyi suggère qu’à partir du moment où le fonctionnement des économies occidentales a commencé à être fondé sur des mécanismes marchands (avec, comme principales incitations, l’appât du gain et la peur de la faim), le corps social a été amené à réagir de façon plus ou moins violente à la dissolution des institutions traditionnelles soutenant la société. Lire la suite

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Une courte note sur les anticipations rationnelles (encore)

C.H.

Deux billets de Rajiv Sethi sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles (un récent, un plus ancien) m’amènent à revenir brièvement sur le sujet. Suite à la citation d’un passage d’un article de Robert Solow dans lequel ce dernier résume (de manière lumineuse selon Sethi) l’essence de la pensée de Keynes, Sethi note :

This is as clear and concise a description of the fundamental contribution of the General Theory that I have ever read. And it reveals just how far from the original vision of Keynes the so-called Keynesian economics of our textbooks has come. The downward inflexibility of wages and prices is viewed in many quarters today to be the hallmark of the Keynesian theory, and yet the opposite is closer to the truth. The key problem for Keynes is the mutual inconsistency of individual plans: the inability of those who defer consumption to communicate their demand for future goods and services to those who would invest in the means to produce them.

The place where this idea gets buried in modern models is in the hypothesis of "rational expectations." A generation of graduate students has come to equate this hypothesis with the much more innocent claim that individual behavior is "forward looking." But the rational expectations hypothesis is considerably more stringent than that: it requires that the subjective probability distributions on the basis of which individual decisions are made correspond to the objective distributions that these decisions then give rise to. It is an equilibrium hypothesis, and not a behavioral one. And it amounts to assuming that the plans made by millions of individuals in a decentralized economy are mutually consistent. As Duncan Foley recognized a long time ago, this is nothing more than "a disguised form of the assumption of the existence of complete futures and contingencies markets."

L’idée selon laquelle l’hypothèse d’anticipations rationnelles est une hypothèse d’équilibre est très intéressante. Cela renvoi effectivement au fait qu’il s’agit d’une contrainte structurelle qui est imposée au modèle dans le sens où il est posé comme condition qu’à l’équilibre les anticipations des agents doivent avoir certaines propriétés. L’une des implications est très bien soulignée par Sethi dans le second billet :

[The rational expectations hypothesis] therefore requires not only that agents have "incredible cognitive abilities" but also that this fact is common knowledge among them, and that they are able to coordinate their behavior in order to jointly traverse an equilibrium path.

Cette clause de la connaissance commune est effectivement essentielle et correspond à ce qu’a par ailleurs écrit Roger Guesnerie (voir mon récent billet), à savoir qu’avoir des anticipations rationnelles n’est rationnel que si les autres ont les mêmes anticipations. Cela s’explique aisément par le fait que les anticipations des agents, qui portent sur les relations entre agrégats macroéconomiques, portent par extension sur les anticipations des autres agents (puisque les relations entre agrégats macroéconomiques sont le produit des actions et des croyances des individus). Comme je l’ai déjà écrit ici à plusieurs reprises, la clause de la connaissance commune est acceptable si elle appréhendée comme un évènement plutôt que comme une hypothèse. Autrement dit, il est intéressant d’essayer d’endogénéiser la réalisation de la connaissance commune au sein d’une population en intégrant explicitement les mécanismes épistémiques sous-jacents.

Comme l’indique Michael Chwe, la réalisation de la connaissance commune (d’un évènement ou d’une proposition) dans une population n’a rien d’exceptionnel et est tout à fait possible. Mais elle n’est possible qu’à des conditions bien particulières. Un évènement (quelque chose d’observable) ne peut être connaissance commune que s’il est public, c’est à dire que son occurrence se  produit dans des conditions telles que l’on peut être certain (ou au moins raisonnablement penser) que tout le monde l’a observé. Mais ce n’est souvent pas suffisant : pour qu’un évènement permette une coordination des anticipations des agents, il faut qu’il soit en mesure de générer une connaissance commune de ces anticipations. Bref, cela implique que tous les membres d’une population infèrent la même chose du même évènement. Cela renvoi à la doctrine d’Harsanyi et à son extension développée par Robert Aumann qui débouche sur la conclusion selon laquelle "it is impossible to agree to disagree"‘. Le postulat clé derrière cette doctrine est l’hypothèse de common priors : tous les agents ont les mêmes croyances ex ante sur la distribution des différents états du monde et sur les croyances (et actions) de chacun selon l’état du monde. Bref, cela revient à supposer que le monde socioéconomique est un gigantesque équilibre corrélé dans lequel la "Nature" indiquerait comme par magie à chacun ce qu’il doit faire à n’importe quel moment. Comme le défend de manière convaincante Ken Binmore dans ce récent ouvrage, c’est le genre d’hypothèses épistémiques qui ne peut tenir que dans un "small world" au sens de Savage, mais nullement dans la réalité socioéconomique.

Il n’empêche qu’il existe des équilibres corrélés dans le monde socioéconomique, ou autrement dit il arrive parfois que les individus aient les mêmes croyances ex ante. Dans ses cas, la réussite de la coordination des plans de multiples individus est une tautologie. Mais il faut expliquer (plutôt que postuler) comment cette corrélation des croyances est possible. La culture et les institutions sont évidemment probablement une importante explication. Mais d’autres facteurs peuvent jouer. Par exemple, faire l’hypothèse d’anticipations rationnelles sur les marchés financiers est moins héroïque que la faire pour la macroéconomie dans son ensemble, parce que sur les marchés financiers la théorie économique financière sert en partie d’instrument de corrélation des croyances et des actions. C’est en tout une possibilité suggérée par les travaux empiriques sur la performativité de la théorie économique. Mais c’est une hypothèse empirique qui demande à être étayée et qui peut être falsifiée. En revanche, postuler des anticipations rationnelles à l’échelle macroéconomique sans indiquer comment la corrélation des anticipations est possible revient à poser des contraintes épistémiques qui rendent les modèles qui le font très peu crédibles.

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Little sur Simon et la complexité

C.H.

Ce billet de Daniel Little sur le point de vue de Herbert Simon concernant la complexité sociale est à lire. Il m’intéresse à titre personnel d’autant plus que je donne cette année (comme l’année dernière du reste) un cours de "systémique" en M2 d’économie, mais que j’ai construit de manière à ce que l’on s’intéresse essentiellement à la manière d’étudier les phénomènes et les systèmes complexes sans s’arrêter à une approche systémique au sens strict (le plus du cours est ici pour ceux qui sont intéressés).

Dans son billet, Little suggère que la caractérisation de la complexité que propose Simon est difficilement généralisable aux phénomènes sociaux. Simon semble considérer que tous les phénomènes complexes sont hiérarchiques et décomposables, ce qui revient à dire que l’on pourrait étudier un système complexe en le décomposant par ses différentes parties et en étudiant chacune de ces parties séparément. Cependant, Little fait remarquer que la plupart des phénomènes sociaux complexes ne répondent pas à ces critères :

But here is an important point about social complexity.  Neither of these expectations is likely to be satisfied in the case of social systems.  Take the causal processes (sub-systems) that make up a city. And consider some aggregate properties we may be interested in — emigration, resettlement, crime rates, school truancy, real estate values.  Some of the processes that influence these properties are designed (zoning boards, school management systems), but many are not.  Instead, they are the result of separate and non-teleological processes leading to the present.  And there is often a high degree of causal interaction among these separate processes.  As a result, it might be more reasonable to expect, contrary to Simon’s line of thought here, that social systems are likely to embody greater complexity and less decomposability than the systems he uses as examples.

Cela rejoint un point que Little avait déjà souligné : dans le domaine social, les phénomènes complexes résultent le plus souvent de l’interaction d’un ensemble de mécanismes (sociaux) et non d’un seul et même mécanisme qui serait décomposable. Il s’agit d’un aspect que les approches contemporaines en termes de mécanismes (très à la mode en philosophie des sciences, comme j’ai pu en juger récemment) ont tendance à sous-estimer. Ce sont ces interactions qui génère les phénomènes de non-linéarité qui rendent les dynamiques des systèmes difficiles à prédire. Notez que cela ne nécessite pas que l’on fasse appel à un quelconque concept d’émergence, que les scientifiques regardent souvent avec suspicion du fait de son caractère métaphysique supposé.

Une autre importante caractéristique des systèmes sociaux complexes est la capacité de réflexivité des agents qui composent les systèmes. Autrement dit, les agents sociaux peuvent utiliser les caractéristiques macro du système comme ressources cognitives pour prendre leurs décisions, ce qui engendre des "boucles rétroactives" qui accroissent la complexité. Il s’agit d’une forme de "mécanismes descendants" qui n’existe que dans les systèmes sociaux et c’est de ces mécanismes que le statut épistémologique particulier des institutions comme faits objectifs provient.

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Medema sur le théorème de Coase

C.H.

Nouvelle interview vidéo sur le site de l’INET. L’historien de la pensée Steve Medema discute du théorème de Coase et notamment de la manière particulière dont il a été présenté dans les textbooks. Il est assez ironique que ce "théorème", dont l’auteur est l’un des plus farouches opposants à ce qu’il appelle la "blackboard economics", ait été approprié par le courant de la Law & Economics version école de Chicago pour défendre les vertus de l’autorégulation. L’idée de Coase était au contraire de souligner que ce théorème – qui n’en est pas un – ne fonctionne que dans un monde sans coûts de transaction qui n’existe pas. Selon Medema, les membres de l’école de Chicago ont utilisé le théorème de Coase pour suggérer que les institutions sont secondaires dans une économie. En fait, l’enseignement est exactement inverse : précisément parce qu’il y a des coûts de transaction, la distribution initiale des droits de propriété n’est pas neutre.

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Croyances et intentions collectives, et économie

C.H.

Les récentes primaires « citoyennes » organisées par le parti socialiste me donnent l’occasion d’aborder une question qui n’intéresse généralement pas beaucoup les économistes mais qui a pourtant une signification économique tant théorique qu’empirique : le rôle des intentions et des croyances collectives. Les candidats à la primaire, en dépit de leurs efforts pour maintenir une certaine cohésion et unité, ont fait état ces dernières semaines d’un nombre non négligeable de désaccords sur des sujets centraux sur lesquels le programme du PS avait pourtant déjà pris position. Maintenant que François Hollande vient d’être désigné candidat officiel du PS, tous ses anciens « adversaires » vont se ranger de son côté et, défendre des idées qu’ils ont ouvertement critiqué lors des débats de la primaire. De son côté, les positions et les propositions de Hollande ne seront plus seulement les siennes, mais bien celles du parti socialiste dans son ensemble. Lire la suite

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Le théorème d’Arrow 2

En complément à CH, je vous propose la version motivator du théorème d’Arrow, également à afficher dans vos bureaux

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Le théorème d’Arrow

C.H.

Non, non, je ne parle pas du fameux théorème de possibilité de Kenneth Arrow, mais d’une autre de ses idées très importantes pour tout chercheur en économie :

A placarder dans vos bureaux…

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Séminaire de l’Economie des conventions

C.H.

Un message d’auto-promotion : je serai à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense vendredi prochain (21 octobre, à 14h) où je présenterai mon papier "The Institutional Dimension of Salience: Common Understanding and Embeddednes" dans le cadre du séminaire de l’Economie des conventions. A ma connaissance, la participation à ce séminaire est ouverte à tous, sans besoin de s’inscrire préalablement.

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Décisions collectives et incohérence intertemporelle

C.H.

Jeff Ely sur Cheap Talk rapporte les résultats d’un papier de Matthew Jackson et Leeat Yariv sur le lien entre décision collective et incohérence intertemporelle. Jackson et Yariv montre qu’à partir du moment où les membres d’un groupe ont des préférences temporelles (mesurées par un facteur d’actualisation) conflictuelles et que ce groupe agrège les préférences des individus par une procédure non dictatoriale, alors les décisions du groupe manifesteront une incohérence intertemporelle, c’est à dire une inversion des préférences dans le temps.

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Mimétisme et recherche académique

C.H.

Le site de l’INET (Institute for New Economic Thinking), qui regorge décidément de matériaux intéressants, propose une intéressante interview vidéo de John Davis sur un projet de recherche visant à étudier les comportements moutonniers au sein de la recherche académique en économie :

J’ai le vague souvenir d’avoir écrit un billet sur le sujet. Pour reprendre l’approche et les concepts évolutionnaires utilisés dans ce billet, la répartition non aléatoire mais plutôt sous forme de "clusters" des chercheurs en fonction des thèmes de recherche et des méthodologies peut s’expliquer par la combinaison de trois mécanismes : d’abord, un mécanisme de transmission oblique par lequel les futurs chercheurs sont soumis à l’influence de leurs enseignants, tant sur les thèmes traités que sur la manière de les aborder. Ensuite, un mécanisme de transmission horizontale, qui s’apparente le plus à une forme de mimétisme, où chaque chercheur tend à adopter les méthodes les plus répandues. Enfin, un effet de sélection qui résulte du fait que ne sont publiés dans les revues les plus prestigieuses que les travaux qui adoptent certaines méthodes, les autres étant relégués dans des publications plus "confidentielles".

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Guesnerie sur les anticipations rationnelles

C.H.

Suite de la discussion autour de l’article de John Kay dont j’ai parlé l’autre jour. Roger Guesnerie propose une réflexion vraiment très intéressante sur l’hypothèse d’anticipation rationnelle et l’hypothèse d’efficience des marchés. Un peu comme Woodward avant lui, Guesnerie considère que le problème de l’économie n’est pas l’excès de rigueur ou le recours à la modélisation (ce qui laissait entendre Kay), mais réside plutôt dans le fait de poser comme un axiome (les anticipations rationnelles) ce qui ne devrait être qu’une hypothèse de travail. Guesnerie souligne à juste titre (et il bien placé pour cela, étant donné qu’il travail sur le sujet depuis très longtemps) que la question fondamentale consiste à savoir comment les agents coordonnent leurs anticipations. Or, recourir à des anticipations rationnelles n’est… rationnel (ou plutôt, optimal) que si tout les autres agents agissent également en fonction d’anticipations rationnelles. En théorie des jeux (rappelons qu’un équilibre de Nash n’est rien d’autre qu’un équilibre en anticipations rationnelles), une belle illustration de ce problème est donné par le jeu du "mille-pattes" : si je suis rationnel, que l’autre joueur est rationnel et que cela est common knowledge, alors j’ai intérêt (au sens optimalité) à arrêter le jeu dès le début. Si en revanche j’ai un doute sur la rationalité de l’autre (ou si je pense que l’autre doute de ma rationalité), j’ai intérêt à poursuivre. Bref, comme le dit Guesnerie, un équilibre en anticipations rationnelles est un point focal (comme l’est un équilibre de Nash pour un théoricien des jeux), mais peut-être pas le seul.

Le point est donc de voir l’hypothèse d’anticipations rationnelles comme une hypothèse empirique et de la traiter comme telle : dans certains cas, elle est raisonnable, dans d’autres elle est ostensiblement fausse. Le fait que les économistes tendent à traiter cette hypothèse de manière axiomatique n’est toutefois par surprenant, comme l’indique cette remarque très judicieuse de Guesnerie :

The re-examination of the scope of the rationality hypothesis and a complete reassessment of the domains of validity of the REH are overdue. It has just been stressed that these tasks do not lead to dismiss the demand for theoretical modelling. This does not mean, obviously, that they are easy tasks and that they will not affect, perhaps deeply, our understanding of economic phenomena. For example, the second task, the re-assessment of the REH, will touch the roots of the philosophical determinism that has shaped economic culture, all schools of thought together. Outside a REH world, prediction is much more difficult[18], apart from any problem of non-stationarity (stressed in Kay’s text). The standard economic wisdom may be shaken up.

Cette remarque fait parfaitement écho avec le livre de Nancy Cartwright, The Dappled World, que je suis actuellement en train de lire. Comme le fait remarquer Guesnerie, l’hypothèse d’anticipations rationnelles a été l’un des moyens par lesquels les économistes ont mis du déterminisme et de l’ordre dans un monde socioéconomique qui est largement désordonné. Ce n’est pas une spécificité de l’économie : Cartwright défend de manière assez convaincante l’idée selon laquelle la physique elle-même repose sur une démarche consistant à construire des "machines nomologiques" exhibant des comportement entièrement prévisibles. Cartwright fait toutefois remarquer que le domaine d’application de ces machines nomologiques est extrêmement restreint, ce domaine s’arrêtant bien souvent aux frontières du laboratoire. Selon Cartwright, cette démarche n’est pas problématique en soi, tant que l’on a conscience que les lois qui caractérisent le comportement des machines nomologiques ne s’appliquent que ceteris paribus, et que le monde réel est bien plus désordonné que ce ce que suggèrent les modèles.

Il est vrai que l’hypothèse d’anticipations rationnelles est plus qu’une contrainte ad hoc imposée par les économistes à leurs modèles en raison de sa commodité : la critique de Lucas fournie au contraire de solides arguments épistémologiques pour penser que l’on ne peut décrire les relations entre agrégats macroéconomiques (par exemple entre production et dépenses publiques) par des coefficients structurels inamovibles (qui eux-mêmes servent à construire des machines nomologiques d’ailleurs). Un changement de politique économique (monétaire ou budgétaire) change la valeur de ces coefficients précisément parce qu’il semble raisonnable de penser que les agents anticipent les effets induits par un changement de politique économique.

C’est un argument solide, indiscutablement. Cependant, l’hypothèse d’anticipations rationnelles n’est pas une suite logique à la critique de Lucas. De mon point de vue de non-spécialiste, il me semble que la seule chose que la critique de Lucas autorise, c’est de postuler que les agents forment des anticipations qui affectent les relations entre agrégats macroéconomiques, mais rien d’autre. La nature des anticipations reste une question fondamentalement empirique. Pour dire les choses autrement, plutôt que de servir de contraintes structurelles à la construction de machines nomologiques, les anticipations rationnelles doivent au contraire être l’objet  d’une investigation théorique et empirique. De ce point de vue, la remise du "prix Nobel" d’économie à Sims et surtout à Sargent vient à point nommer puisque c’est justement une question traitée par ces auteurs. Comme je l’ai noté hier, l’une des contributions de Sargent a été notamment d’utiliser le concept de "self-confirming equilibrium" pour examiner les processus d’apprentissage par lesquels les agents peuvent éventuellement apprendre le "bon" modèle de l’économie et donc former des anticipations rationnelles. L’une des conséquences de ce genre de travaux est de souligner la possibilité d’équilibres multiples (j’en avais déjà parlé ici et ), autrement dit le fait que la convergence vers un équilibre d’anticipations rationnelles, si elle est possible, n’est pas une nécessité. Le concept d’équilibre corrélé peut également avoir une certaine pertinence : il n’est pas absurde de penser que les agents ne coordonnent pas leurs anticipations ex nihilo mais qu’ils s’appuient sur éléments exogènes (normes sociales, notes des agences de notation, ou… théories économiques performatives) qu’ils peuvent interpréter d’une multitude de manières. Là encore, la propriété d’un équilibre corrélé c’est qu’il ne correspond pas nécessairement à un équilibre de Nash. Empiriquement, la question est donc de déterminer sur quoi s’appuient réellement les agents pour former leurs anticipations. Rien ne dit alors qu’un équilibre en anticipations rationnelles soit un point focal.

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"Prix Nobel" d’économie 2011

C.H.

Comme vous le savez surement déjà, le "prix Nobel d’économie" 2011 a été remis à deux macroéconomistes, Thomas Sargent et Christopher Sims pour, dixit le comité, "leurs recherches empirique sur la causalité en macroéconomie". Je suis loin d’être le mieux placé pour commenter ce prix, aussi je vous renvoie volontiers vers ce billet chez Mafeco et vers celui d’Alex Tabarrok de Marginal Revolution. Concernant Sargent, je relève toutefois une contribution essentielle à la théorie des anticipations rationnelles (qui n’a pas été récompensé en tant que tel toutefois) avec l’idée que les agents peuvent éventuellement connaître le "bon" modèle de l’économie mais uniquement au terme d’un processus d’apprentissage. On peut alors interpréter les anticipations rationnelles en termes de "self-confirming equilibrium" (SCE) avec une propriété fondamentale : tous les équilibres en anticipations rationnelles sont des SCE, mais tous les SCE ne correspondent pas à des équilibres en anticipations rationnelles. Cela s’explique par le fait que les agents peuvent avoir des croyances fausses concernant les comportements hors du sentier d’équilibre (croyances qu’ils n’ont pas la possibilité de réviser).

Un peu en marge, on peut relever cette intéressante observation de Noah Smith relative à la nature des travaux qui sont récompensés par le "prix Nobel d’économie" :

What people need to understand about the "Economics Nobel" is that it is not a prize for a specific discovery, like the science Nobels (medicine, physics, and chemistry). It is more of a lifetime achievement award, like the Fields Medal in mathematics. The reason this is so is that to get a science Nobel your discovery actually has to be verified empirically, while in economics, convincing empirical verification is extremely rare. So what ends up happening is that "Economics Nobels" are generally given either for A) development of new techniques and methods, or B) theories that tell interesting stories.

Je ne m’étais jamais fait cette réflexion, mais elle me semble assez juste : clairement, le Nobel d’économie récompense la plupart du temps (et même si ce n’est pas toujours explicite dans l’annonce faite par le comité) le ou les lauréats pour l’ensemble de leur contribution plutôt que pour une "découverte" spécifique. C’est a fortiori le cas pour tout ce qui concerne la macroéconomie où, par définition, on a a beaucoup de mal à estimer empiriquement la validité des théories (c’est beaucoup plus relatif en ce qui concerne la microéconomie). Il est finalement assez ironique que le Nobel d’économie soit, sur ce plan, plus proche de l’esprit du Nobel de littérature que de celui du Nobel de médecine ou de physique.

 

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John Kay et la modélisation en (macro)économie

C.H.

John Kay développe une réflexion sur l’utilisation et la pertinence des modèles en économie, et plus particulièrement en macroéconomie. Le point de vue de Kay est très critique et s’avère être essentiellement une critique de la modélisation en tant que telle, en tout cas telle que la défend Robert Lucas, à savoir la construction "d’économie artificielle" permettant de dériver des prédictions sur l’économie réelle. Reprenant un argument développé par Nancy Cartwright (et discuté récemment sur ce blog), Kay fait remarquer que les économistes (comme tous les scientifiques) construisent des modèles simplificateurs mais ont la particularité de faire de (trop) nombreuses hypothèses structurelles qui finissent par détacher totalement le modèle de la réalité, dans la mesure où les résultats du modèle sont dépendants des hypothèses structurelles. Lire la suite

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Les politiques et le fétichisme industriel

C.H.

Très intéressant article de l’éconoclaste Alexandre Delaigue dans Libération sur le fétichisme industriel de nos hommes politiques. Mais certains commentaires indiquent que le mercantilisme sous toutes ses formes a encore de beaux jours devant lui.

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