Archives Mensuelles: juin 2011

Philosophy TV

C.H.

Pour ceux qui sont intéressés par la philosophie, à noter la (plus ou moins) récente ouverture du site Philosophy TV, basé sur le même principe que BloggingHeads : deux philosophes discutent par webcam interposées sur un sujet philosophique. Je n’ai pas encore eu le temps de regarder une discussion en entier, mais la plus récente sur l’épistémologie sociale s’annonce passionnante. Celle autour de l’idéalisation et du réalisme scientifique semble également assez intéressante.

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Neuroéconomie des bulles

C.H.

Le journal Wired a récemment proposé un intéressant article sur l’apport de la neuroéconomie pour comprendre et anticiper la formation de bulles d’actifs. On y apprend tout d’abord que la formation de bulles est observée dans le cadre d’expériences contrôlées reproduisant le fonctionnement d’un marché, alors même que l’information sur la "vraie" valeur de l’actif est connue :

Consider an economics experiment led by Colin Camerer, a neuroeconomist at Caltech. He set up a stock exchange in his lab, consisting of shares in a single pretend company, and invited Caltech undergrads to participate. (The simulation was inspired by similar research first done by Vernon Smith, the Nobel Prize-winning economist.) At the start of the market, every “investor” was given two shares and a small amount of money to buy more shares. In order to accurately simulate the real stock market, Camerer made the shares pay a small dividend of 24 cents per period, with the market lasting for fifteen periods. If a student owned one share for the entire game, they earned a total of $3.60, or $.24 x 15.

Camerer designed the experiment so that the value of the shares was transparent. For example, one share at the start of the game was worth $3.60, since that’s how much a student could expect to earn in dividends. By round two, that same share was only worth $3.36. In the next round, it would be worth $3.12, and so on. If the students were rational traders, the shares would steadily decrease in value, until they ended up being worth only 24 cents in the last round.

But that isn’t what happened. As soon as trading began, the students bid the price of each share above $3.60, as they engaged in a typical bout of irrational exuberance. What was strange, however, was the persistence of this speculative bubble. Even when the shares were worth less than $1, students were still bidding more than $2.50. The lesson is that even in a transparent marketplace — the value of the investment was perfectly obvious — bubbles inevitably develop. We can’t help but speculate.

Plus intéressant encore, les comportements spéculatifs menant à la formation de bulles semblent être la contrepartie d’une activité neuronale clairement identifiable. Le mécanisme à la base de la formation des bulles serait un mode d’apprentissage spécifique propre à l’espèce humaine, "l’apprentissage fictif" (fictive learning), qui désigne notre capacité à apprendre à partir de scénarios hypothétiques et de contrefactuels :

Unfortunately, fictive learning can also lead us astray, which is what happens during financial bubbles. Investors, after all, are constantly engaging in fictive learning, as they compare their actual returns against the returns that might have been, if only they’d sold their shares before the crash or bought Google stock when the company first went public. And so, in 2007, Montague began simulating stock bubbles in a brain scanner, as he attempted to decipher the neuroscience of irrational speculation. His experiment went like this: Each subject was given $100 and some basic information about the “current” state of the stock market. After choosing how much money to invest, the players watched nervously as their investments either rose or fell in value. The game continued for 20 rounds, and the subjects got to keep their earnings. One interesting twist was that instead of using random simulations of the stock market, Montague relied on distillations of data from famous historical markets. Montague had people “play” the Dow of 1929, the Nasdaq of 1998 and the S&P 500 of 1987, so the neural responses of investors reflected real-life bubbles and crashes.

Montague, et. al. immediately discovered a strong neural signal that drove many of the investment decisions. The signal was fictive learning. Take, for example, this situation. A player has decided to wager 10 percent of her total portfolio in the market, which is a rather small bet. Then, she watches as the market rises dramatically in value. At this point, the investor experiences a surge of regret, which is a side-effect of fictive learning. (We are thinking about how much richer we would be if only we’d invested more in the market.) This negative feeling is preceded by a swell of activity in the ventral caudate, a small area in the center of the cortex. Instead of enjoying our earnings, we are fixated on the profits we missed, which leads us to do something different the next time around. As a result investors in the experiment naturally adapted their investments to the ebb and flow of the market. When markets were booming, as in the Nasdaq bubble of the late 1990s, people perpetually increased their investments. In fact, many of Montague’s subjects eventually put all of their money into the rising market. They had become convinced that the bubble wasn’t a bubble. This boom would be different.

And then, just like that, the bubble burst. The Dow sinks, the Nasdaq collapses, the Nikkei implodes. At this point investors race to dump any assets that are declining in value, as their brain realizes that it made some very expensive mistakes. Our investing decisions are still being driven by regret, but now that feeling is telling us to sell. That’s when we get a financial panic.

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Kuran et North sur le rôle des institutions

C.H.

Via Orgtheory, une intéressante discussion entre Timur Kuran et Douglass North sur la relation entre institution et performance économique :

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La science comme concours de beauté

C.H.

Voici l’abstract d’un article de Max Albert qui vient de paraître dans la revue Episteme :

Why is the average quality of research in open science so high? The answer seems obvious. Science is highly competitive, and publishing high quality research is the way to rise to the top. Thus, researchers face strong incentives to produce high quality work. However, this is only part of the answer. High quality in science, after all, is what researchers in the relevant field consider to be high quality. Why and how do competing researchers coordinate on common quality standards? I argue that, on the methodological level, science is a dynamic beauty contest.

Je n’ai malheureusement pas accès à l’article mais l’idée que la science repose sur des formes de "conventions de qualité" est déjà présente dans le conventionnalisme de Karl Popper. Comme toute communauté, la communauté scientifique s’est dotée de manière endogène de normes permettant la coordination. Un autre papier du même auteur indique d’ailleurs que ces normes tendent à être déterminées à partir d’un mécanisme de prophéties auto-réalisatrices.

 

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Normes sociales ou préférences sociales

C.H.

Enième épisode du débat entre les partisans de l’économie comportementale et ses adversaires (pour un épisode précédent, voir ici). Les protagonistes sont toujours un peu les mêmes, en l’occurence Ken Binmore pour l’accusation et Herbert Gintis pour la défense. Même si le débat tend à tourner un peu en rond, la présente discussion est présentée sous un angle intéressant, celui de l’opposition entre une explication de la coopération en termes de normes sociales et une explication en termes de préférences sociales.

Je pense que Binmore marque un point lorsqu’il souligne que les défenseurs de l’approche par les préférences sociales tendent à ignorer le rôle joué par les normes dans la détermination du comportement des individus. Un aspect empirique rappelle l’importance des institutions : la coopération et la coordination des actions ne sont pas répandues de la même manière dans toutes les sociétés humaines. Il y a des sociétés et des communautés où les individus coopèrent et d’autres où le manque de confiance rend impossible la coordination et freine le développement économique. Il est clairement peu raisonnable d’imputer cette différence à la possession ou non de préférences sociales par les membres de la communauté. Comme l’indique Binmore, les problèmes de coordination impliquent plusieurs équilibres et ce sont les normes sociales qui déterminent quel équilibre va être effectivement joué. L’hypothèse selon laquelle les individus importent inconsciemment dans les jeux expérimentaux les normes sociales qu’ils utilisent dans leurs interactions quotidiennes peut expliquer en partie les résultats constatés comme par exemple dans le jeu de l’ultimatum ou le dilemme du prisonnier. Cela dit, l’idée que les individus apprendraient progressivement à jouer de manière optimale lorsque le jeu est répété n’est pas totalement vérifiée, comme le souligne Gintis dans sa réponse.

Fondamentalement, l’opposition entre normes sociales et préférences sociales n’en est pas réellement une. D’une part, ce sont là deux facteurs causaux séparés qui peuvent expliquer les comportements. D’autre part, il ne paraît pas aberrant de supposer que les individus aient une préférence pour se conformer aux normes sociales (ce que l’on peut appeler aussi une préférence pour la conformité). En clair, le respect de la norme peut être un argument de la fonction d’utilité. Plusieurs expérimentaux semblent confirmer la solidité de cette hypothèse (voir l’ouvrage de Cristina Bichierri).

Là où la position de Binmore me semble relativement faible c’est qu’elle ne dit finalement pas grand chose au-delà du fait que les normes déterminent l’équilibre en vigueur dans la société. C’est le principal reproche d’ailleurs que je formule à sa théorie de l’évolution du contrat social, par ailleurs tout à fait intéressante. La sélection du contrat social considéré comme "juste" dans une société ne peut dépendre que de deux classes de facteurs : les "mécanismes de proximité" (préférences et biais psychologiques) et les institutions. Binmore ignore largement les premiers mais paradoxalement n’intègre pas vraiment les secondes. Certes, la norme (donc une institution) sélectionne l’un des multiples équilibres possibles mais comment expliquer que les membres d’une population utilisent telle norme et pas telle autre. Dans la lignée du "généralisme évolutionnaire", il me semble que dans ses écrits Binmore laisse très largement cette question en suspens, invoquant "l’histoire" ou (ce qui revient au même) le hasard. Paradoxalement, les auteurs qu’il critique dans son article soulignent quant à eux le rôle des institutions. Un exemple parlant est la récente étude anthropologique de Heinrich et al. qui indique que la norme de partage dans le jeu de l’ultimatum est corrélé au développement des transactions marchandes dans la communauté : les institutions marchandes déterminent la norme adoptée dans le jeu de l’ultimatum. Bien sûr, on peut à la manière de Binmore considérer que la norme adoptée dans le jeu est une transposition pure et simple d’une norme marchande, mais cela parait peu vraisemblable tant le jeu de l’ultimatum est très éloigné d’une interaction marchande. Peut être les individus raisonnent-ils par analogie (c’est ainsi que Hume expliquait le développement des conventions de propriété) ou peut-être aussi, dans le cadre d’un processus de coévolution institutions/préférences, les institutions marchandes sélectionnent-elles certaines préférences. Dans tous les cas, cela nécessite d’aller au-delà de la thèse selon laquelle les normes sociales sélectionnent l’équilibre effectivement joué par les individus.

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Acemoglu sur l’évolution de la coopération

C.H.

Daron Acemoglu (qui décidemment est capable d’écrire sur à peu près n’importe quoi) propose un intéressant article sur l’évolution de la coopération. Extraits :

We develop a theoretical framework in which social norms shape inferences about past behaviour and also regulate expectations of future behaviour. These inferences and expectations are particularly relevant since individuals only have imperfect information about the behaviours of others. Social norms determine how individuals interpret their imperfect information, and also imply that others in the future will interpret their own imperfect information in a similar manner, thus ensuring some degree of coordination. This coordination is not necessarily all good, however, since it can be on actions such as lack of trust or corruption that fail to exploit gains from cooperation within society.

We examine settings in which individuals interact with others from both older and younger generations. An individual’s behaviour is determined by what they infer about past behaviour on the basis of their imperfect information and what they expect future behaviour to be. Thus, history – in the form of a shared common interpretation of past behaviours – plays a central role in anchoring these expectations and shaping social norms. A particularly important form of history in our analysis is the past actions of "prominent" agents who have greater visibility (for example because of their social station or status). Their actions matter for two distinct but related reasons. First, the actions of prominent agents, impact the payoffs of the other agents who directly interact with them. Second, and more importantly, because prominent agents are commonly observed, they help coordinate expectations in society. For example, following a dishonest or corrupt behaviour by a prominent agent, even future generations who are not directly affected by this behaviour become more likely to act similarly for two reasons; first, because they will be interacting with others who were directly affected by the prominent agent’s behaviour and who were thus more likely to have followed suit; and second, because they will realise that others in the future will interpret their own imperfect information in light of this type of behaviour. The actions of prominent agents may thus have a contagious effect on the rest of society.

Le papier académique sur lequel cet article est basé peut être trouvé ici. L’innovation majeure ici consiste à introduire le rôle d’agents "proéminents" qui servent en quelque sorte de modèles dans l’évolution des normes sociales. Le papier met également en avant l’importance de l’histoire ; cet article d’Argenziano et de Gilboa développe un point similaire en considérant que l’histoire permet aux agent de former des anticipations. L’imperfection de l’information joue un rôle important dans le modèle d’Acemoglu et Jackson. Sur ce plan, Cristina Bicchieri propose dans cet ouvrage une intéressante analyse en termes de cascades informationnelles (j’avais utilisé une forme basique de son cadre d’analyse ici). Sur l’évolution des normes sociales et de la coopération, un dernier facteur à prendre en compte est la possibilité d’une sélection de groupe au niveau culturel. C’est un argument avancé par Ken Binmore dans son étude sur l’évolution du contrat social et j’ai pour projet dans un avenir proche de creuser un peu plus cette dernière possibilité.

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Comparaisons interpersonnelles d’utilité, sélection "naturelle" et jeux évolutionnaires

C.H.

En préambule à ce  théorique et tortueux billet, je vous indique que je participe au colloque Charles Gide dont le thème cette année porte sur justice et économie (avec la présence d’un certain Amartya Sen !) qui se déroule à Toulouse jeudi 16 et vendredi 17 juin. J’arrive sur place le mercredi en fin d’après-midi. Si par hasard certains lecteurs ont prévu également d’en être, je serai ravi de faire leur connaissance.

La revue Biology and Philosophy va publier prochainement un numéro spécial consacré à la modélisation en biologie et en économie, thème qui m’intéresse au plus haut point depuis un certain temps déjà. Une partie des articles à paraître peuvent être consultés sur le site de la revue. Till Grüne-Yanoff propose notamment une intéressante réflexion sur le problème de la transposition de la théorie des jeux évolutionnaires (TJE) de la biologie à l’économie telle qu’elle a été opéré depuis environ 25 ans. Il soulève un point intéressant qui, jusqu’à présent, avait été assez peu mis en avant (à une exception près), à savoir que la formalisation de la TJE présuppose la possibilité de faire des comparaisons interpersonnelles d’utilité (ou de fitness, selon l’interprétation). Lire la suite

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Agrégation, émergence, mécanismes causaux et relations constitutives

C.H.

Daniel Little a proposé récemment sur son blog une série de billets très intéressants autour des concepts d’agrégation, d’émergence et de mécanismes causaux dans les sciences sociales : ici, ici, ici et . Ces billets rejoignent un certain nombre de questions qui ont été traité récemment sur ce blog. La lecture des billets de Little fait comprendre que l’un des grandes préoccupations des sciences sociales contemporaines est de "décomposer" les phénomènes sociaux pour en faire ressortir les micro-fondements. En clair, vous constatez certains patterns macro-sociaux et vous cherchez à les expliquer par le biais du comportement des individus au niveau micro.

Cette approche est basée sur l’idée forte que les mécanismes de causalité n’existent qu’au niveau micro, comme cela apparait clairement dans le célèbre diagramme de Coleman au travers duquel James Coleman a réinterprété la thèse de Weber sur la relation entre éthique protestante et esprit du capitalisme :

 

Le lien macro entre éthique protestante et capitalisme n’a pas d’existence ontologique, ou plus exactement il n’y aurait pas de relations causales directes. La relation passe par le lien micro entre certaines valeurs et le comportement économique des agents. Il s’agit d’une approche réductionniste ("individualiste") des phénomènes sociaux qui est aujourd’hui au coeur des modélisations à base d’agent-based models et dont Thomas Schelling a été l’un des précurseurs.

Comme je l’avais indiqué ici, ces approches ont toutefois au moins un point aveugle dans le sens où elles ne s’intéressent finalement qu’à la relation ascendante entre action et structure. La relation descendante est soit totalement ignorée, soit traitée de manière floue. Par example, comment doit-on interpréter la relation 1 dans le diagramme de Coleman entre la doctrine calviniste et les valeurs des individus. Cela renvoie notamment au problème de la causalité descendante qui est un concept très contesté en philosophie de l’esprit. Dans un précédent billet, j’ai essayé de montrer que l’on pouvait obtenir une interprétation intéressante de la causalité descendante dans les sciences sociales si l’on formalise les institutions (conventions, normes, règles) comme des équilibres comme des équilibres corrélés. 

Il me semble cependant nécessaire d’aller encore un peu plus loin. Si l’on interprète une institution comme un équilibre corrélé, cela veut dire que l’institution agit comme un signal externe qui indique aux individus ce qu’ils doivent faire. En ce sens, il y a bien une relation de causalité. De par son statut, une institution a une certaine saillance qui lui donne un caractère évident et visible pour tous les individus. Cependant, bien souvent, il existe au même moment et au même endroit une multitude de phénomènes potentiellement saillants (parfois plusieurs institutions) qui peuvent jouer le rôle d’instrument de corrélation. De plus, comme l’avait indiqué en son temps Durkheim, toute règle ou tout "contrat" est toujours incomplet dans le sens où il ne spécifie jamais dans le moindre détail le comportement qui est attendu. En d’autres termes, une institution doit être interprétée.

Cette nécessité correspond à ce que j’appelle les relations constitutives entre institutions et actions individuelles. Pour formuler les choses de manière un peu formalisée, on peut dire qu’une règle R prescrit un comportement C lorsqu’une classe d’évènements E se produit. Pour reprendre la terminologie de la théorie du common knowledge de Lewis, un évènement E est un indicateur de la règle R si et seulement si, quand E se produit, tout le monde sait que tout le monde sait que chacun va adopter le comportement C prescrit par la règle R. Dans le cadre d’une interaction stratégique (où le "bon" comportement à adopter dépend de ce que font les autres), E ne peut indiquer R que si tout le monde raisonne de la même manière à partir de E ; c’est la condition de raisonnement symétrique. Le problème fondamentale est donc que pour qu’une institution soit causalement efficace, il faut qu’elle soit interpréter de la même manière par tout le monde et donc que les individus raisonnent de manière symétrique et, au-delà, que chacun sache cela.

La réalisation de la condition de raisonnement symétrique est au fondement des relations de constitutivité entre institutions et action individuelle. De mon point de vue, le raisonnement symétrique est équivalent à ce que j’appelle dans ce papier une compréhension commune de la situation. Cette compréhension commune fait que les individus partagent une même conception de la saillance, de sorte que l’évènement E indique la règle R prescrivant le comportement C à toute la population. A la limite, on peut interpréter la compréhension commune comme une forme de raisonnement collectif fictif : "nous interprétons la situation comme X, donc je dois faire x". L’idée est que la compréhension commune vient probablement en partie du fait que les membres d’une population partagent un même patrimoine institutionnel, c’est à dire qu’ils ont en commun le fait de se référer au même ensemble de normes, de règles et de conventions. Autrement dit, la saillance d’une institution particulière et l’interprétation qu’en font les individus dépend de l’existence d’un ensemble d’autres institutions que les membres de la population partagent. On a alors une dimension de synchronicité qui caractérise n’importe quelle relation constitutive : à tout moment, mon action est constituée de l’ensemble institutionnel dans lequel elle s’inscrit en permanence. En ce sens, les institutions sont à la fois causalement efficaces et constitutives de l’action individuelle.

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Corrélation des interactions et théorie de la décision "vaudou"

C.H.

Dans mon examen de microéconomie pour des étudiants d’IUT de 1er année, j’avais inséré une question sur la rationalité du vote : « sachant qu’aller voter est couteux (frais de déplacement, coûts d’opportunité) et que la probabilité que le vote d’un électeur soit décisif est quasi-nulle, est-il rationnel d’aller voter ? ». L’une des idées était bien sûr de faire dire aux étudiants que le fait qu’un agent soit rationnel ne préjuge en rien du contenu de sa fonction d’utilité et que des motivations « citoyennes » par exemple peuvent tout à fait justifier l’acte de vote. Un certain nombre d’étudiants ont cependant proposer un argument assez différent mais qui est plutôt commun dans ce type de situation : non, il n’est pas rationnel d’aller voter mais si tout le monde raisonne comme ça, alors personne n’irait voter, donc finalement il est rationnel d’aller voter.

C’est finalement un raisonnement assez kantien puisqu’il conditionne une action à la possibilité ou non de la rendre universalisable. Cependant, plutôt que le symptôme de la grande importance de l’éthique kantienne dans la population, on peut voir ce genre de raisonnement comme la manifestation d’une autre logique qui part du principe qu’il y a une corrélation entre la manière dont j’agi et la manière dont les autres vont agir. Dans le cadre d’interactions stratégiques où il n’y pas de stratégies dominantes, cette logique peut être justifiée (sous certaines conditions, voir plus bas) ; c’est beaucoup moins le cas dans une situation non-stratégique ou lorsque les joueurs ont une stratégie dominante à leur disposition. On utilise parfois les expressions de « pensée magique » ou de « théorie de la décision vaudou » pour qualifier le raisonnement d’un individu qui prend une décision en faisant l’hypothèse que sa décision influence l’état du monde en vigueur alors même qu’il y a aucune relation causale entre la décision et l’état du monde. Il me semble malgré tout que ce type de raisonnement est assez répandu et il peut être intéressant de voir comment il a pu évoluer. Lire la suite

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La fin du double anonymat

C.H.

L’American Economic Association a décidé de mettre fin à compter du 1er juillet au principe du double anonymat dans le processus d’évaluation des articles dans les revues qu’elle édite. Si les rapporteurs seront toujours anonymes, en revanche les rapporteurs connaîtront l’identité de l’auteur ou des auteurs des articles qu’ils évaluent. Il semble que les sciences de la nature fonctionnent depuis assez longtemps sur ce schéma.

Au-delà du fait qu’il est évident qu’avec internet, le double anonymat était bien souvent uniquement théorique, on peut se demander quel type d’impact peut avoir ce changement. En clair, le risque n’est-il pas de favoriser les chercheurs réputés, bénéficiant d’un a priori favorable ? A l’inverse, le fait d’être doctorant ou jeune chercheur ne peut-il pas être un avantage en incitant certains rapporteurs à se montrer plus "pédagogiques" dans leur rapport ? En prenant un peu plus de hauteur, il est intéressant de constater que cette évolution remet partiellement en cause la dimension bureaucratique (au sens de Weber, c’est à dire fondée sur l’impersonnalité) du processus scientifique.

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