C.H.
La revue International Review of Economics a proposé en début d’année un numéro spécial consacré aux travaux de Robert Sugden. Les lecteurs réguliers auront certainement remarqué que je fais souvent référence à Sugden, et pas seulement parce qu’ils travaillent sur des questions qui m’intéressent.
Les travaux de Sugden tournent autour de la question de l’orde spontané : comment des règles et des conventions instaurant une certaine harmonie entre les individus peuvent-elles émerger sans que les individus s’entendent autour d’un contrat social à la Hobbes ou à la Rousseau. C’est une question typiquement hayékienne mais c’est essentiellement chez David Hume que Sugden trouve des éléments de réponse. Son ouvrage The Economics of Rights, Welfare, and Cooperation, bien que datant de 1986, reste à ce jour l’une des tentatives les plus convaincantes de la part d’un économiste d’analyse de l’émergence des normes et des conventions. C’est aussi le premier ouvrage où un économiste fait un usage systématique de la théorie des jeux évolutionnaires, qui était alors l’apanage des biologistes (Robert Axelrod est une exception antérieure à Sugden, mais Axelrod est politiste).
L’un des points les plus appréciables des travaux de Sugden est sa capacité à faire un usage éclairé des modèles, ce que tous les économistes devraient faire (mais ne font pas, loin s’en faut) : un bon modèle est un modèle simple mais éclairant pour mieux comprendre certains faits empiriques "surprenants". Les modèles contenu dans ERWC sont un excellent exemple. Certains d’entre-eux (comme le modèle du ‘good-standing’) ont même été repris dans d’autres disciplines comme la biologie. Sugden a d’ailleurs proposé une intéressante réflexion épistémologique sur le statut des modèles comme mondes crédibles (voir ici et là). De manière plus générale, Sugden est à l’origine de plusieurs critiques méthodologiques et théoriques dévastatrices de l’économie standard. Il faut notamment lire sa réflexion sur l’usage de la théorie des jeux évolutionnaires par les économistes et, surtout, son article de 1991 "Rational Choice: A Survey of Contributions from Economics and Philosophy" qui est encore largement valable à ce jour et qui est la critique de la théorie du choix rationnel la plus clairvoyante que j’ai pu lire. Chose remarquable : Sugden a publié cet article dans le très mainstream Economic Journal. Il y a là certainement une leçon que les économistes hétérodoxes devraient méditer.
Outre Hume, Sugden a aussi été beaucoup influencé par les travaux de Thomas Schelling et de David Lewis. En tant que théoricien des jeux, Sugden avoue d’ailleurs se sentir beaucoup plus proche d’un Thomas Schelling que d’un Robert Aumann, notamment dans sa volonté de mener des réflexions théoriques qui ont une connexion directe avec la réalité empirique. Cet article de Sugden co-écrit avec Ignacio Zamarron propose une intéressante reconstruction de l’analyse des points focaux développée par Schelling. Cet article co-écrit avec Robin Cubitt est quant à lui une élégante reconstruction de la théorie du common knowledge de David Lewis. Avant de lire cet article, je crois que je n’avais jamais vraiment compris ce que voulait dire Lewis.
Enfin, Sugden est avec d’autres économistes et philosophes à l’origine d’une littérature intéressante sur le raisonnement d’équipe. Cet article, paru dans Economics and Philosophy en 2000, est l’illustration d’une démarche dont je suis à titre personnel féru : prendre un outil théorique (ici la théorie du choix rationnel), et pousser cet outil jusqu’au bout de sa logique pour en démontrer les implications surprenantes : ici, en l’occurence, que la théorie du choix rationnel s’accomode très bien d’une hypothèse de "group agency", c’est à dire où c’est le groupe qui devient une unité de décision. Plus dans une optique de philosophie morale, les travaux récents de Sugden cherchent à construire un nouveau mode d’appréhension des relations marchandes comme recherche d’avantage mutuel, recherche qui elle-même s’insère dans le cadre d’un raisonnement collectif. Voir notamment cet article et celui-ci.
Il y a encore d’autres points que j’aurais pu évoquer, comme les réflexions de Sugden sur les rapports entre économie et psychologie et les apports de l’économie comportementale mais c’est déjà pas mal. A mon sens, pour un économiste, lire les travaux de Sugden est un moyen très efficace pour mieux comprendre sa propre discipline et les enjeux théoriques, méthodologiques et philosophiques dont elle est porteuse.